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CHAPITRE II - DE L'ACTION D'ARISTOTE

incontestablement, le secours de ses connaissances d'hellénisant au cours de la composition de ses commentaires \

Quant au second point du problème, Thomas d'Aquin, pour le résoudre, substitua à la méthode extensive et par paraphrase d'Albert le Grand, une interprétation critique et littérale. On a rapproché avec raison le procédé

Contemporain, année 1888, p. 456. Voy. aussi, Vacant A. Les versions latines de la morale à Nicomaque antérieures au XVJe siècle, Amiens, 1885, p. 34 et suiv. <i Elles (ces versions) m'ont toujours semblé plus fidèles que certaines traductions modernes d'Aristote écrites dans un français irréprochable ; en tous cas, elles sont amplement suffisantes pour l'intelligence philosophique de ces vénérables documents de la sagesse aniique », Lecoultre H. Essai sur la Psychologie ries actions humaines diaprés les systèmes d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin, Lausanne, 1883, p. 20. Pour se faire une idée exacte de la valeur de Guillaume de Moerbeke comme traducteur, on peut consulter en particulier les jugements des meilleurs philologues qui ont travaillé à reconstituer le texte grec des Politiques et qui ont dû utiliser pour leur édition la traduction de Guillaume. Celui-ci ayant traduit le premier les Politiques, il assume à lui seul ici les responsabilités de l'entreprise. Or, déjà, au XVIe siècle, un philologue éminent, Petrus Victorius écrivait : Quoscunque calamo exaratos codices indagare potui, cunctos détériores mendosioresque inveni, quam fuerit exemplar, quo illa usa est vêtus translatio. F. Susemihl, qui a donné la meilleure édition critique du texte grec des Politiques, n'a cru pouvoir mieux faire que d'y joindre la traduction de G. de Moerbeke ; et s'il ne pousse pas aussi loin son estime que quelques-uns de ses éminents prédécesseurs, il n'attribue pas moins à cette traduction la valeur d'un manuscrit de premier rang : Vetusta translatio Latina, quam saeculo XIIIo fecit frater Guilelmus de Moerbecka de ordine praedicatorum tam fideliter et accurate verbum pro verbo reddens, ut raro quid in illo codice suo legerit dubitare queas. — Etiamsi igitur non tanli aestimare possum translationem illam, quanti aestimaverunt viri praestantissimi Victorius et Schneiderus, tamen instar optimi codicis eam esse concedo. — Non sine caussa asseverare videretur Schneiderus neque e reliquis scriptis codicibus maiorem fructum perceptum iri se sperare, si qui aliis lateant in bibliothecis, nisi quis forte supersit descriptus ex isto exemplo, quod Guilelmus de Moerbecka vertendo expresserat. Susemihl F. Aristotelis Politicortim lihri octo cum translatione Guilelmi de Moerbecka, Lipsiae, 1872, pp. V, note 1, VI, XXXII.

On a discuté beaucoup depuis le XV1I« siècle pour savoir si saint Thomas connaissait le grec. Nous croyons que, de part et d'autre, on n'a pas tenu compte d'une donnée historique essentielle, à savoir que Thomas d'Aquin a composé la presque totalité de ses commentaires à la cour romaine, ou à Rome, en compagnie, ou dans le voisinage, de Guillaume de Moerbeke dont il a certainement utilisé les connaissances hellénistes. Sur ce sujet voy. : de Rubeis B. De gesiis, et scriptis, ac doctrina Sancti Thomae Aquinatis, Dissert. XXX, cap. IV, p. 30G ; P a 1 e r m o F. San Tommaso, Aristotile e Dante, owero délia prima Filosofia italiana, Firenze, 1869, p. 17; Talamo S. L'Aristotelismo délia scolastica nella storia délia filosofia, p. 277-283; Schlitz L. Der hl. Thomas von Aquin und sein Verstàndniss des Griechischen, Philosophisches Jahrbuch, VIII (1895), p. 271-283; Rolfes E. Bemerkungen zu dem Au/satze von Prof. D'' L. Schutz : « Der hl. Thomas V. Aquin und sein Verstàndniss des Griechischen », Jahrbuch fQr Philosophie und spekulative Théologie, X (1896), p. 408-414.

' Rolfes E. Die Textauslegung des Aristoteles bei Thomas von Aquin und bei den Neueren, Jahrbuch fiir Philosophie und spekulative Théologie, IX (1895), p. 2j.

42 SIGER DE BRADANT — I^e PARTIE

d'Albert de celui d'Avicenne et la méthode de Thomas de celle d'Averroès \ L'observation est fondée, bien que, en ce qui concerne ces deux derniers, Thomas ait une exposition plus méthodique qu'Averroès, parce qu'elle est plus littérale et plus homogène. Thomas, il est vrai, n'a pas commenté intégralement Aristote, mais tous les traités importants ont été soigneusement interprétés par lui ^, et il fut, au xiiF siècle, le créateur de l'exégèse littérale, méthode qu'il transporta aussi dans l'étude des textes scripturaires '. Nous ne touchons pas ici à la question de savoir quelle autorité Albert le Grand et Thomas accordèrent à Aristote, et par suite quelle liberté ils prirent à l'égard de ses théories ; nous y reviendrons plus avant, en comparant la position respective du péripatétisme d'Albert et de Thomas et de celui des Averroïstes. Ce qu'il importe de signaler présentement, c'est la conséquence que l'étude approfondie des œuvres du Stagirite eut pour la théologie de ses deux grands commentateurs latins. Car la révolution que ces deux maîtres accomplissaient en introduisant Aristote dans l'Église n'était que le prélude de celle, plus profonde encore, qu'ils allaient opérer dans la science sacrée.

La théologie du commencement du xiii^ siècle, et celle même qui fut contemporaine d'Albert et de Thomas, en tant qu'elle demeura en dehors de leur action, est, ainsi que nous l'avons dit déjà, une théologie augustinienne *. Chez Augustin, le dogme est mis en contact avec les théories

' Renan, Averroès, p. 236. Albert se rendit si bien compte de l'utilité d'une méthode littérale, qu'il interpréta de cette façon, à la fin de sa vie, les Ethiques et les Politiques, sur lesquels il avait déjà écrit. De ni fie, Archiv, II, p. 236; Jourdain, Recherches critiques, p. 354.

' de Rubeis B. De ^estis et scriptis, Dissert. XXIII, cap. I et III; Jourdain Ch. La philosophie de saint Thomas (VAqttin, Paris, 1858, p. 81 ; Werner K. Der heilige Thomas von Aquino, I, p. 406-488.

• Cette nouveauté dans la méthode d'exposition a été spécialement signalée par Ptolémée de Lucques, un disciple de Thomas d'Aquin : Isto tempore (Urbani IV, 1261-64) frater Thomas, tenens studium Romae, quasi totam philosophiam Aristotelis sive naturalem sive moralem composuit, et in scriptum sive conimentum redej^it, sed praecipue Ethicam et Metaphysicam, qttodam aiv^ulari et nai'o modo tradendi. Hist. Eccles., lib. XXII, c. XXIV, apud Muratori, Rertim lialicarum Scriptores, Mediolani, 1723-61, t. XI, 1158. Voyez aussi les paroles de Guillaume de Tocco, p. 48, note 1.

* Ehrlc F. Der Aujrustinismus uud der Aristotelismus in der Scholastik ge^^n Emle tU$ If Jahrhunderts, Arthiv f. Lit.- u. Kirclient>;eschichte, V, p. 603 et suiv. ; Werner K. Der Aufiustiuismus dis spàteren Mittflu/itts, Wicn, 1883, p. 1 et suiv.; Werner K. Der Entu/iikelntifisfranfr der mittelultvrlichen Psychologie von Alcuin bis AlUrtii» MagnuM, Wicn, 1870, p. 48 ; Portalié E. Augu^tiniswe (Dict. de théol. catli., l, cul. 2501 et suiv.).

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