CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE
platoniciennes, telles qu'elles circulaient de son temps ^ Or, il y avait dans les théories du chef de l'Académie une force et une faiblesse. Très hautes et très lumineuses dans le domaine de la théodicée et de la psychologie, ses idées étaient plus rares et plus vacillantes dans le domaine des sciences naturelles et positives. Elles manquaient d'une base scientifique solide. La théologie augustinienne étant empreinte de Platonisme, elle en partageait les avantages et les inconvénients. Les avantages se faisaient sentir dans les hautes spéculations sur Dieu et sur l'homme. Les inconvénients étaient dans la méthode peu didactique, visant à la spéculation idéale en négligeant les données expérimentales de la science, et utilisant la raison et la foi sans définir suffisamment leur domaine. Ils étaient aussi dans l'emploi de théories philosophiques discutables et le manque d'organisation du dogme en un corps systématique ^ La philosophie et la théologie d'Augustin devaient dominer l'histoire de la pensée médiévale jusqu'au temps d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin. Ceux-ci, par leur étude comparée de la philosophie d'Aristote et de Platon, n'eurent pas de peine à discerner la supériorité relative des deux maîtres. Ils jugèrent la méthode scientifique d'Aristote comme devant s'imposer. Ils maintinrent en outre son autorité dans le domaine des sciences naturelles et morales, et donnèrent une place complémentaire à Platon dans quelques-unes des spéculations sur Dieu et sur l'âme. C'est avec cette méthode et sur cette base
' Grandgeorge L. Saint Augustin et le Néo-Platonisme^ Paris, 1896, p. 2 et suiv.
* Voyez spécialement sur les questions de la prédestination et de la grâce, la partie cependant la plus systématique de l'œuvre d'Augustin : Rottmanner O. Der Augustinisnius, Miinchen, 1892, p. 29. — Nec Galenus, nec Augustinus sciverunt bene naturas rerum. Albert us Magnus, Physic, lib. IV, tr. III, c IV. — Sciendum quod Augustino in his quae sunt de fide et de moribus, plus quam Philosophis credendum est, si dissentiunt. Sed si de medicina loqueretur, plus ego .crederem Galeno vel Hippocrati, et si de naturis rerum loquatur credo Aristoteli plus vel alii experte in rerum naturis. Albertus, In II Sent., dist. XIII, a. 2. — Scias quod non perticitur homo in philosophia, nisi ex scientia duarum philosophiarum, Aristotelis et Platonis. Albertus M. Mefaph., lib. I, tr. V, c. XV. — Augustinus, qui doctrinis Platonicorum imbutus fuerat, si qua invenit fidei accommoda in eorum dictis, assumpsit, quae vero invenit tidei nostrae adversa, in melius commutavit. S. Thomas, Summa Théologien, I Pars, quaest. 84, a. 5. — In multis quae ad philosophiam pertinent, Augustinus utitur opinionibus Platonis, non asserendo, sed recitando. S. Thomas, Smn. Theol., 1 Pars, quaest. 77, a, 5. — Expositores sacrae Scripturae in hoc diversificati sunt, secundum qiiod diversorum Philosophorum sectatores fuerunt, a quibus in philosophicis eruditi sunt. Basilius enim et Augustinus et plures sanctorum sequuntur in philosophicis, quae ad fidem non spectant, opiniones Platonis... Dionysius autem fere ubique sequitur Aristotelem. S. Thomas, In Sentent., lib. II, Pist. XIV, quaest. I, a. 2.
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philosophique qu'ils réorganisèrent le dogme augustinien pour lui assurer des assises plus fermes et une ordonnance plus systématique \
La transformation théologique commencée par Albert, mais achevée et fixée surtout par Thomas d'Aquin, constituait une véritable révolution dans le domaine de la philosophie et de la théologie. Malgré les nombreuses et puissantes résistances qu'elle avait à vaincre, elle aboutit, grâce à son incontestable supériorité, à un énorme succès. Pour en juger, contentonsnous ici d'entendre les jugements de quelques contemporains, peu portés en général à l'admiration des hommes de leur temps, et pris, pour la plupart, dans les rangs des adversaires d'Albert et de Thomas.
Les écrits scientifiques et philosophiques d'Albert le Grand avaient, vers 1245, ouvert la voie nouvelle, et les mérites de l'œuvre ainsi que les circonstances qui présidaient à son apparition, lui assurèrent rapidement une place exceptionnelle dans le monde des écoles et dans l'enseignement
' Wcrner K. Der heilige Thomas von Aquino, I, p. 516-527, 822-845. Ce serait sortir des limites naturelles de ce travail que de toucher ici, même sommairement, la question de la méthode théologique de saint Thomas. Nous ne pouvons pas, cependant, ne pas dire un mot de l'étude de G. von Hertling, Augtistinns-Ciiate bet Thomas vun Aqtiin (Sitzungsberichte der philos.-philol. und der histor. Klasse der Kgl. Bayer. Akademie der Wissenschaften, 1904, p. 635 et suiv.), dans laquelle l'auteur a cherché à déterminer la position de saint Thomas à l'égard de saint Augustin. Le problème n'est posé ni résolu clairement. Malgré les 250 citations dont se réclame Hertling, il n'a pas rencontré celle qui était capitale pour entendre et juger la manière dont Thomas interprète les Pères, et l'on pourrait ajouter, Aristote lui-même. Contrairement à ce que croit H. (VVie stellte er sich perkOnlich zu dcm grossen Kirchenvater... Man wird nicht ervvarten, das er selbst sich dicsc Fragen vorgclegt h.'ltte... p. 538), saint Thomas s'est expliqué lui-même sur la manière dont il comprend la position des Pères et dont il se comporte envers eux : Quod autem aliqua in dictis Sanctorum inveniantur, quae modernis dubia esse videntur, ex duobus aestimo provenire. Primo quidem, quia errores circa Jidem exorti occasionem dcderunt sanctis Ecclcbiae doctoribus ut ea quae sunt fidei, maiori circumspectione tradercnt, ad eliminandos errores exortos ; sicut patet quod sancti doctores, qui fuerunt ante errorem Arii, non ita expresse locuti sunt de unitate divinae essentiae, sicut doctores •equentcf ; et limile de aliis cuntingit erroribus, quod non solum in diversis doctoribus, sed in uno egregio doctorum Augustino expresse apparet. Nam in suis libris quos post exortam Pelagianorum haeresim edidit, cautius locutus est de potestate liberi arbitrii quam in libria quot edidit ante praedictae haeresis ortum, in quibus libertatem arbitrii contra Manichaeoa defendena, aliqua protulit quae in sui defensionem erroris assumpserunt Pdagianî, divinae gratiae adversantc». Et idco non est mirum, si moderni fidei doctores, poat vartoa errorea exortos, cautius et quasi elimatius hxjuuntur circa doctrinam tîdei, ad omnem haercmm vitandam, Undc, si alif|ua in dictis antiquorum doctorum inveniunlur quae cum tanla cautela non dicanlur quanta a modernis servatur, non sunt contemnenda aut abiicirnda ; aed nec ctiam ea extendere non oportet, sed exponere reverenter. Le êecundo est relatif aux traductions du grec. Contra errores Graecoruttty Proaemium. Voy. auaai le dernier chapitre.
Aimdf aaint ThomaH n'ignore pas le moins du monde le fait général du développement