CHAPITRE II - DE L'ACTION D'ARISTOTE
des maîtres. Roger Bacon, profondément mortifié par la vue de la réputation exorbitante d'Albert le Grand, nous a laissé inconsciemment au milieu de ses dénigrements et de ses diatribes contre le célèbre maître, des témoignages significatifs et qui équivalent au meilleur des panégyriques. En 1267, Bacon écrit, en visant Albert : « La foule des hommes d'étude, des gens réputés auprès de beaucoup pour très savants et un très grand nombre de personnes judicieuses estiment, bien qu'elles se trompent en cela, que les Latins sont déjà en possession de la philosophie, qu'elle est complète et écrite dans leur langue. Elle a été, en effet, composée de mon temps et publiée à Paris. On cite son auteur comme autorité, car de même que dans les écoles on allègue Aristote, Avicenne et Averroès, ainsi fait-on avec lui. Et cet homme vit encore, et il a eu, de son vivant, une autorité qu'aucun homme n'eut jamais en matière de doctrine : car le Christ même n'est pas arrivé jusque-là, lui qui fut rejeté ainsi que sa doctrine » ^ Bacon est vraiment obsédé par cette réputation colossale d'Albert et cette influence qui a envahi le monde des écoles. Parle-t-il des sages les plus fameux parmi
du dogme et la diversité de positions qu'on trouve chez les Pères et même dans la carrière doctrinale du seul saint Augustin : c'est pour lui comme pour nous le point de vue historique. Mais comme philosophe ou théologien, il n'écrit pas l'histoire, mais crée un système et des exposés doctrinaux qui tendent au vrai en soi ; et quand il rencontre sur son chemin les opinions des Pères, il les amène et les réduit à son propre sens, en les interprétant dans la direction de son système et de ses idées. Au lieu de dire que les Pères se sont plus ou moins trompés, ou qu'il pense autrement qu'eux, il les expose reverenter, ainsi qu'il appelle cette manière de faire. Croire donc que saint Thomas n'est pas conscient de sa méthode quand il tire les Pères à lui, ou qu'il ne comprend pas le fond de la pensée de saint Augustin, par exemple, serait un enfantillage. Bien qu'il ne revienne pas dans les questions de détail à cette question générale de méthode, il la rappelle à l'occasion, par exemple, à propos de saint Augustin encore, quand il distingue Vintenttonem Augustini et le quomodo se habeat veritas circa hoc. De spiritualibiis creaturis, art. X, ad octavum. On trouvera d'ailleurs plus avant les idées de saint Thomas sur le progrès historique des connaissances humaines (chap. VII).
On peut voir aussi par le texte cité plus haut combien est peu exacte l'affirmation de P. Rousselot : « Thomas, à vrai dire, n'étend pas la continuation du développement (de la vérité révélée) aux temps qui ont suivi l'âge apostolique ». L'intellectualisme de saint Thomas, Paris, 1908, p. 247.
> Jam aestimatur a vulgo studentium, et a multis qui valde sapientes aestimantur, et a multis viris bonis, licet sint decepti, quod philosophia jam data sit Latinis, et composita in lingua latina, et est facla in tempore meo et vulgata Parisius, et pro auctore allegatur compositor ejus. Nam sicut Aristoteles, Avicenna et Averroës allegantur in scholis, sic et ipse : et adhuc vivit, et habuit in vita sua auctoritatem, quod nunquam homo habuit in doctrina. Nam Christus non pervenit ad hoc, cum et Ipse reprobatus fuerit cum sua doctrina in vita sua. Fr. Rogeri Bacon, Opéra quaedam hacteniis inedita, éd. J. S. Brewer, London, 1859, p. 30.
À6 SiGER DÉ BRABANT — Ire PARTIE
les chrétiens ? L'un est Albert de l'Ordre des Prêcheurs \ Après l'avoir dénigré, il le loue cependant et le met au-dessus de tout le reste des gens d'étude, car c'est un grand travailleur, qui a vu une infinité de choses, n'a pas reculé devant les dépenses et a recueilli une ample moisson dans l'immensité des faits ^ Mais ce à quoi Bacon semble ne pouvoir se résigner, c'est à cette sorte de dictature d'Albert dans le monde savant des écoles. « Il a, dit-il, composé ses livres par mode authentique, et c'est pourquoi tout le vulgaire insensé le cite à Paris comme Aristote, Avicenne, Averroès et les autres qui ont rang d'auteurs >^ Parlant ailleurs d'Albert et d'Alexandre de Halès pour lequel il ne professe aucune estime, il dit encore : « Le vulgaire croit que ces deux hommes ont su toute chose, et il s'attache à eux comme à des anges, car on les allègue dans les disputes et les leçons comme des auteurs. Mais c'est surtout celui qui vit encore (Albert) qui a le nom de docteur à Paris, et qu'on allègue comme auteur dans les écoles »*. Ce privilège qu'ont eu Albert et Thomas d'être allégués dans les écoles est un des signes qui marquent le mieux l'estime et le degré d'influence qu'ils avaient acquis dans le monde scolaire, et Bacon ne s'y est pas trompé en insistant sur ce fait. Être allégué comme auteur, c'était voir citer ses opinions et sous son propre nom, ce qui ne se faisait que pour les autorités anciennes. Au xiii^ siècle, en effet, on ne cite presque jamais un contemporain lors même, ce qui est un cas très ordinaire, qu'on réfute ses théories. Albert et Thomas ne se sont jamais départis de cet usage, même à l'égard l'un de l'autre, ce qui peut paraître étonnant au premier abord, lorsque l'on ignore cette sorte de convention qu'on pourrait nommer la loi du silence *.
' Sapientes famosiores inter Christianos, quorum unus est frater Albertus, de ordine Praedicatorum (/. c, p. 14).
' Vere laudo eum plus quam omnes de vulgo studentium, quia homo studiosissimus est, et vidit infinita, et habuit expensum ; et ideo multa potuit colligere in pelago actorum infinito (/. c, p. 327).
* Iste per modum authenticum scrip.sit libres suos, et ideo totuni vulgus insanum allegat eum Parisius, sicut Aristotelem, aut Avicennam, aut Averrol-m et alios auctores (/. c, p. 81).
* Vulgu» crédit quod (Albertus et Alexander] omnia sciverunt, et eis adhaeret sicut anKclis. Nam illi allegantur in disputationibus et lectionibus sicut auctores. Et maxime ille (Albertus] qui vivit habet nomen doctoris Parisius et allegatur in studio sicut auctor (/. c, p. 827).
* C'est A tort que As{n y Palacios me fait dire que tous les scolastiques font une exception en faveur d'Albert le Grand et de saint Thomas. El avermismo teohfricu de Sto. Tuma% (h Aijutno (Ilomcnajc â D. Francisco C'odera, Zaragoza, IIHM, p. H23, n. 1). Tous les scolastiques contemporains ne citent pas Albert et Thomas, mais ce sont eux qu'ils citent d'ordinaire quand ils font exception à l'usage courant.
Mon savant confrère L. Gctino a eu raison, en répondant k A.sin, de déclarer