CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE
Par contre, leurs contemporains en les alléguant, comme le dit Bacon, témoignent quelle place exceptionnelle leur avait été assignée.
Nous trouvons, en effet, la corroboration de cette donnée chez Siger de Brabant lui-même. Le célèbre chef de l'averroïsme parisien, au risque de se placer parmi ce viilgus insanum dont parle Bacon, allègue Albert et Thomas, et eux seuls. Bien plus, il le fait en des termes qui, chez un adversaire, ont une singulière portée. Non seulement il les nomme, mais il les qualifie les deux sommités en philosophie : Praecipiii viri in philosophia Albertiis et Thomas ^ C'était la formule même adoptée par Albert pour parler de Platon et d'Aristote : Praecipuos viros in philosophia sicutfuit Aristoteles et Plato ^
L'action exercée plus spécialement par Albert dans le domaine de la
qu'il n'est pas exact de dire que les scolastiques citent toujours et seulement Albert et Thomas. Mais ce n'est pas aller contre la règle d'alléguer, comme le fait Getino, le texte que j'ai moi-même cité plus haut (p. 46, n. 4), dans lequel Roger Bacon cite Alexandre de Halès. El averroismo teologico de Santo Tomas de Aquino, Vergara, 1905, p. 26. L'état de choses que j'ai constaté vise avant tout les ouvrages classiques et scieniifiques : VOpus Minus et VOpus tertium de Bacon n'ont pas ce caractère. Etant des écrits de critique contre les contemporains, Bacon en nomme un très grand nombre. Mais Bacon lui-même a dû se ranger à l'usage commun. Les deux écrits cités, comme je le démontrerai ailleurs, ne sont que des ébauches qui n'ont jamais été achevées, ni n'ont été publiées. Par contre, VOpus majus, le seul des trois Opus qui soit entré en circulation, n'enregistre, malgré son développement, le nom d'aucun contemporain.
On ne peut rien tirer du procédé de citations d'auteurs pour établir que Thomas d'Aquin ait fait des emprunts au Pugio Fidei de Raymond Marti, et non inversement. Le Pugio Fidei cite Albert le Grand et aussi Pierre de Tarentaise (III P., dist. II, cap. II, Lipsiae, 1687, p. 6.55) ; ce qui, soit dit en passant, contredit la thèse d'Asin sur l'antériorité de composition du Pugio Fidei h la Somme théologique, puisque Marti, en indiquant que Pierre de Tarentaise a déjà été pape (1276), témoigne qu'il écrit après cette date, ce qu'il déclare lui-même expressément ailleurs (nunc ab incarnatione Domini, annos 1278). P. II, cap. X, n. 2, p. 395. La vérité, croyons-nous, est que Marti nomme ces deux auteurs parce que ce sont deux évêques, et qu'à ce titre ce sont des personnes ayant une autorité ecclésiastique publique. Haec Albertus, magister in Theologia, et philosophus magnus, frater Praedicator et Episcopus. — Haec frater Petrus antedictus [de Tarentasia], qui prius magister in Theologia, deinde Archiepiscopus Lugdunensis, postmodum cardinalis, ultimo summus Pontifex, /. c.
Ce jugement nous paraît confirmé par le fait que Gilles de Lessines, dans son traité De unitate formae, composé en 1277 pour défendre la théorie de Thomas d'Aquin condamnée à Oxford, ne nomme ni Thomas d'Aquin, ni aucun contemporain, sauf Albert le Grand : Haec est positio multorum magnorum et praecise domni Alberti quondam Ratisponensis episcopi, ob cuius reverentiam rationes praedictam positionem confirmantes addidimus. De Wulf M. Le traité De unitate formae de Gilles de Lessines^ Louvain, 1901 (Les philosophes belges, t. I, p. 38).
1 De anima intellectiva, infra, 11^ Partie, p. 152.
* De natura locorum, tract. I, cap. I.
48 SIGER DE BRABANT — V^ PARtIË
philosophie et des sciences, le fut par Thomas dans la philosophie propre^ ment dite et la théologie. Nous avons qualifié de révolution la transformation profonde opérée par ces deux maîtres sur la pensée médiévale, et le mot n'est qu'exact en tant qu'il exprime un prompt et vigoureux progrès. Le fait était si visible pour les contemporains, que les disciples et historiens de Thomas d'Aquin ont appuyé avec une surprenante insistance sur ce que l'œuvre de leur maître avait d'universellement nouveau : nouveauté de méthode, nouveauté de doctrine, nouveauté de questions et de doutes, nouveauté de raisons et d'arguments, nouveauté que l'apparition de Thomas lui-même en ce monde ^
C'est encore une pensée semblable qui inspire l'éloge pompeux que le recteur de l'Université de Paris et la faculté des arts prononcent, sur la tombe à peine fermée de leur ancien collègue, pour demander, le 2 mai 1274, au Chapitre général des Frères Prêcheurs le corps du grand Docteur et ses derniers écrits philosophiques. Pour eux, il est le soleil qui éclairait le monde et l'Eglise, donné par un privilège spécial de Dieu, car suivant une parole des anciens philosophes, celle même qu'on avait appliquée à Aristote, la nature semblait l'avoir produit pour dévoiler ses secrets '^
Pareillement, sur le terrain spécial de la théologie et dans le camp opposé, Godefroy de Fontaines, qui, à plus d'un titre, fut l'adversaire de Thomas d'Aquin, nous fait cette déclaration : « Malgré le respect que je dois à certains docteurs, la doctrine de Frère Thomas, à part la doctrine des saints et de ceux qu'on allègue comme autorités, l'emporte sur les autres par son utilité et sa valeur. C'est à l'auteur d'une semblable doctrine que l'on peut appliquer spécialement la parole dite aux apôtres par le Seigneur : Tu es le sel de la terre^ et si le sel s* affadit^ avec quoi saler a-t-on ?
' Erat enim nm^os in sua lectione movens articules, novum modum et clarum detertninandi inveniens et uovas reducens in determinationibus rationes, ut nemo, qui ipsum audisset tioi'a docere et tioi'is rationibus dubia definire, dubitaret, quod eum Deus uovi luminis radiis illustraret, qui statim tam certi coepisset [esse] judicii, ut non dubitaret, nova» opîniones docere et Kcribere, quas Deus dignatus esset noviter inspirare. Guillaume de Tocco, dans Acta Sanctorum, VII niartii, n. 16. Voy. plus haut, p. 42, n. 8.
• Quis powet ettimare divinam providcntiam permisisse, sttllani matutinam preeminentem in mundo, jubar in lucem seculi, immo ut verius dicamus, luminare majus, quod preerat diei, tuos radios retraxisse? Plane non irrationabiliter judicamus solem suum revocasse fulgorem et passum fuisse tenebrosam ac inopinatam eclipsitn, dum toti ecclesie tanti splendoris radius est subtractus. Et licet non ignoremus conditorem nature ipRum toti mundo ad tcmpus speciali privilégie conces.sisHe, nichilominus si antiquorum philoHophorum auctoritatitius vellemus inniti, eum videbatur sitnpliriter posuisse natura ad elucidandum ipsîus occulta. Denifle-Chatelain, Chart, Univ. Paris.y I, p. 604.