‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 33 sur 208 · CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE

Cette doctrine, en effet, sert de correctif à celles de tous les autres docteurs; elle les rend sapides et succulentes. Si elle venait à disparaître, les étudiants trouveraient ailleurs bien peu de goût » ^

Gilles de Rome, de son côté, admire la subtilité du génie de Thomas d'Aquin et la sûreté de sa doctrine qu'il oppose aux fluctuations de ses contemporains. Ses adversaires impuissants se privent eux-mêmes de la lumière que Dieu lui avait donnée ^

Enfin le titre de Docteur Communis que le monde des écoles attribua de bonne heure au célèbre maître témoigne de la rapidité avec laquelle il fit la conquête générale des esprits ^

Le progrès rapide de l'action doctrinale d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin, n'alla pas sans difficultés et sans résistances. Les idées régnantes de leur temps, la formation intellectuelle de maîtres déjà avancés en âge, l'esprit de rivalité entre les groupes et les collectivités, les inclinations de tempérament qui portaient les âmes mystiques vers l'idéalisme platonicien de préférence à l'intellectualisme et au criticisme aristotélicien, enfin cette vague puissance de conservatisme toujours latente dans un milieu donné, tout cela tenta d'amortir, puis de refouler, un progrès dont tout le monde n'avait ni l'intelligence, ni le goût.

' Salva reverentia aliquorum Doctorum, excepta doctrina Sanctorum, et eorum quorum dicta pro auctoritatibus allegantur, praedicta doctrina [fratris Thomae] inter caeteras videtur utilior et laudabilior reputanda, ut vere Doctori qui hanc doctrinam scripsit, possit dici in singulari etiam illud quod Dominus dixit in plurali Apostolis (Matt. V), videlicet Vos estis sal terrae, etc., sub hac forma : Tu es sal terrae, quod si sal evanuerti, iti quo salietur ? Quia par ea quae in hac doctrina continentur quasi omnium doctorum aliorum doctrinae corriguntur, sapidae redduntur et condiuntur. Et ideo, si ista doctrina de medio auferretur, studentes in doctrinis aliorum saporem modicum invenirent. D'Argentré, CoUectio jitiliciortini de novis erroribiis, Paris, 1755, t. I, p. 215 ; De Wulf, Etude sur la vie, les œuvres et l'influence de Godefroid de Fontaines, Bruxelles, 1904, p. 45, n. 2.

'^ Quidam Magister Eremitarum Frater Aegidius, qui postmodum fuit archiepiscopus Bituricensis, qui tredecim annis istum Magistrum audierat, de praedicto Doctore dixit, deridendo insufficientiam correptorum : In hoc mirabili et digno memoria Doctore Fr. Thoma de Aquino fuit sui subtilitatis ingenii, et certitudinis judicii manifestam indicium, quod opiniones novas et rationes, quas scripsit Bacellarius, Magister effectus, paucis exceptis, nec docendo, nec scribendo mutavit : nos autem moderni temporis, sicut incerti et dubii judicii, opiniones, quas aliquando tenuimus, in contrarium arguti modico argumento mutamus. Unde et hi, qui scripta examinant, non intelligentes quae iudicant, solius invidiae stimulatione laborant, et in lucem muscae insiliunt, dum quod arguunt ron cognoscunt ; et tenebrescunt ex lumine, dum de ignota eis non bene sentiunt veritate ; ut de eis iuste possit Ecclesia conqueri et dicere id Psalmistae : Illuminans tu mirabiliter a montibus aeternis, turbati sunt omnes insipientes corde. Quae videtur petere ut Deus iusto iudicio aemulos veritatis percutiat, dum praedictus Doctor doctrina divinitus inspirata coruscat, ut luce qua sanctus instruitur, invidus cognitione privetur. Guilelmus de Tocco, Vita Sancti Thomae, \\o 41. Acta SS. t. I martii, p. G72.

" Voy. Chap. IX. 4

50 SIGER DE BRABAXT — Ire PARTIE

En dehors de la direction thomiste, puisque c'est le nom de Thomas d'Aquin qui est demeuré attaché à l'œuvre commune du maître et du disciple, le mouvement doctrinal est constitué par l'influence diff"use et peu homogène de l'augustinisme, embrassant à la fois les thèses principales, pures ou mitigées, de la philosophie platonicienne et la dogmatique élaborée par saint Augustin.

Le point de vue théologique domine dans ce milieu doctrinal, et plusieurs de ses représentants limitant leur activité littéraire à des œuvres de théologie, c'est là qu'on est réduit à aller les consulter pour connaître leurs idées philosophiques.

L'ensemble des théologiens qui professent une philosophie platonicoaugustinienne peut se distribuer matériellement en plusieurs groupes, séparés non par des principes doctrinaux fondamentaux, mais par la distinction même des corps auxquels ils appartiennent. On doit y compter les maîtres du Clergé séculier, les maîtres dominicains de formation antérieure à l'action exercée dans l'Ordre des Prêcheurs par Albert et Thomas, enfin l'ensemble des maîtres franciscains '.

Dans le clergé séculier ^ nommons, pour ne désigner que les maîtres

' Ehrle F. Der Augustinismiis tend der Aristotelismus in der Scholastik gegen Ende des l^. Jahrhunderts. Archiv f. Litter.- u. Kirchengesch., V, p. 604 et suiv. — L'histoire de la philosophie et de la théologie chez les Latins pendant la deuxième moitié du XII* siècle, et la première moitié du XlIIe a été peu étudiée. La raison en est principalement dans ce fait que les œuvres théologiques de cette époque n'ont pas vu le jour. La difficulté de connaître l'existence des manuscrits, celle de les avoir sous la main, et celle plus grande encore de les utiliser avec profit sans qu'ils soient édités, produisent cet état de choses. Les grandes publications philosophiques et théologiques, qui ont commencé à paraître vers le milieu du XIII^ siècle et se sont accumulées jusqu'au cours du siècle suivant, ont rendu inutiles, par leur supériorité, les travaux qui les ont précédées. Mais l'histoire se devrait de tirer ces monuments de transition de l'oubli injustifié ou ils sont tombés. En tout cas, il n'y a pas un siècle de lacune de Pierre Comestor à Robert Kilwardby, mais un champ inexploré. Et si ce siècle de durée ne peut pas de loin rivaliser avec celui qui l'a suivi, il a eu sa fécondité. C'est pour donner l'impression de ce fait et aider aux chercheurs qui en auraient le désir que nous donnons un certain nombre d'indications de travaux restés manuscrits que l'on trouvera dans les notes suivantes. La plus grande partie de ces informations sont puisées dans les notes précieuses que Denifie a jointes çà et là aux documents du Chartulurium Universitatis Parisiensis, t. I.

• Parmi le» oeuvres théologiques importantes restées partiellement mais d'ordinaire totalement inédites depuis le milieu du XII« siècle, signalons les suivantes sous le nom de leurs auteurs respectifs. Pour la bibliographie relative à ces personnages, voy. Chevalier, Nrftertoirt, Bio-Bibl., 2« édit.

Pierre ("omestor, Chancelier de l'église de Paris (1108, f IITÎM. — Mat eria super librum uenteutiitrum. Madrid, Bibl. acad. hist. nac, n<* F. 208, XII-XII1« s.

Pierre de Poitiers, professeur dr théologie ù Paris pendant trente-huit ans, chancelier de l'église de Paris vers 1H>3, | 1205. — Libri qtiinque sententiaimn, composé

CHAPITRÉ II - DÉ L'ACTIOK D'AkiSTOTE 5]

les plus importants et dont l'œuvre a vu le jour : Guillaume d'Auvergne ^

avant 1175, édité dans Migne, Patr. laf., t. 211, col. 789. Prolog.: In deserto manna colligentes... Lib. I, eap. I : Invisibilia Dei... Creatura mundi homo... Paris, Nat. lat. 3154 (fol. 32) ; 3572 (fol. 236) ; 13135 ; 15735 ; Troyes, 909 ; 1371 ; Vienne, 2355 ; Oxford, Merton, 132. — Glossae super, sentent., Paris, Nat. lat. 14423 (fol. 41) ; Barcelone, Arch. de la Corona de Aragon, Ripoll, 76.

Gauthier de Saint-Victor. Contra quatuor labirinthos Francie {Vierre P^héX&rà, Pierre Lombard, Pierre de Poitiers, Gilbert de la Porrée). Achevé vers 1180. Paris, Bibl. de l'Arsenal, 379. Fragments dans Patr. Int., t. 199, col. 1129.

Anonyme. Liber de vera philosophia. Composé quelques années après 1179. Grenoble, 290.

Simon de Tournai, professeur à Paris, fin du Xlle siècle. — Summa = Sententiae = Institutiones in sacrant paginam. Incip. : Sicut in orthographia legitur. Paris, Nat. lat. 3114»; 14886; Arsenal, 519; Oxford, Merton, 132; Burgo de Osma, Bibl. Capit. — Disputât iones, Troyes, 1178; Berlin, Philipp, 1997. — Tractatus super Quicumque vult. Paris, Nat. lat. 13576 (fol 129). Edité sans nom d'auteur dans Bibliotheca Casinensis seu codicum nianitscriptoruni qui in tubulario Casinensi asservanfur séries, Ex typographia Casinensi, 1880, t. IV, p. 322.

Etienne de Langton, professeur à Paris, cardinal (1206) et archevêque de Cantorbery (1207, f 1228). Sumnm theologiae, Paris, Nat. lat. 14556; 16385; Arras, 394; Erlangen, 353. /

Robert de Courçon, professeur à Paris, cardinal (1212), f 1219. Summa de Sacramentis. Paris, Nat. lat. 3203; 3258; 3259; 14524; Troyes, 1175; Arras,.62; Bruges, 247.

Prepositinus de Crémone, chancelier de Paris (1206-1209). Summa. Incip.: Qui producit ventos. Il en existe de nombreux mss. Paris, Nat. lat. 14525 ; 15738.

Pierre de Capoue, professeur à Paris, patriarche d'Antioche (1219) et cardinal (1219, f 1242). Summa super libris sententiarum. Mont Cassin, 354; 475; Montpellier, Bibl. de l'Ecole de médecine, 340. La dédicace est de 1201-1202. Incipit du corps de l'ouvrage : Vetustissima veterum comederitis, et novis supervenientibus vetera abicietis.

Philippe de Grève, chancelier de l'église de Paris (1218 f 1236). Summa quest. theol. Incip.: Vadam in agrum et colligam spicas. Paris, Nat. lat. 15749 ; Padoue, Bibl. Antoniana, 156 ; 214 ; Tolède, Bibl. du chapitre, 18 et 19.

Godefroy de Poitiers, professeur à Paris (1231). Summa Théologie. Incip.: Ego novissimus omnium evigilavi. Paris, Nat, lat. 15747; Avranches, 121; Tolède, Bibl. du chapitre, 175.

Enfin signalons comme pouvant fournir un précieux secours pour connaître les maîtres antérieurs à 1250, les Reportations sur les sentences et sur l'Ecriture qui se trouvent dans le ms. Paris, Nation, lat. 15652, et dans lesquelles un bon nombre de maîtres sont nommés.

' Professeur à Paris (1223), évêque de Paris (1228 f 1249). Opéra, Venetiis, 1591 ; Aureliae, 1674. Valois N. Guillaume d'Auvergne, Paris, 1880; Werner K. Wtlhehns von Auvergne Verhc'iltnis zu den Platonikern desXII.Jahrhunderts,Wien, 1873; du même. Die Psychologie des Wilhelm von Auvergne, Wien, 1873; Endres J. A. Die Nachwirkting von Gundissalinus De immortalitate animae, dans Philosophisches Jahrbuch, t. 12 (1890), p. 382; Baumgartner M. Die Erkenntnislehre des Wilhelm von Auvergne, Miinster, 1893; Biilow G. Des Dominicus Gundissalinus Schrift von der Unsterblichkeit der Seele nebst einem Anhang, enthaltend die Abhandlung des Wilhelm von Paris De immortalitate animae, Munster, 1897; Heitz Th. Essai historique sur les rapports entre la philosophie et la foi de Bérenger dej'ours à S. Thomas d'Aquin, Paris, 1909, p. 99 et suiv. ;

52 SIGER DE BRABANT - I^e PARTIE

Guillaume d'Auxerre \ Robert Grossetête ^ Gérard d'Abbeville ^ Henri de Gand *. Godefroy de Fontaines ^ et Gilles de Rome ' lui-même, que l'on considère à raison comme un disciple de Thomas d'Aquin, tout en se rapprochant beaucoup de l'école thomiste, n'arrivent pas à s'identifier entièrement avec elle ^

Ueberweg-Heinze, Grundriss der Gesch. d. Phil., Berlin, 1905, 11^ Partie, p. 274, 280,283; Chevalier, Répertoire, 1929.

' Voy. plus haut, pp. 20, 22. Siiwma super quatuor libros sententiarum, Parisiis, 1500, 1518; Venetiis, 1591. C'est la somme qui semble avoir obtenu le plus grand succès de son temps : Quae isto tempore ut nulla alla a magistris legebatur, quod probant quam plurimi mss. in bibliothecis hinc inde servatis. Chart. Univ. Paris., I, p. 133. En effet, le fonds de Sorbonne en fournit à lui seul huit exemplaires. Paris, Nat. lat. 15739 à 15746. C'est ce succès qui explique la confection de travaux comme les suivants : Extractiones summe magistri Guillelmi Autissiodorensis a magistro Ardenco Papiensi compilate. Ardingus, chanoine à Paris (1228), évêque de Florence (1231) f vers 1249. Hist. hit. de la France, XVIII, p. 121. — Summa magistri Wilhehni Autissiodorensis abhreviata a magistro Heberto. .Paris, Nat. lat. 3427 ; Troyes, 1966. Herbert, archidiacre puis doyen d'Auxerre (1247), ■{- 1252, Heitz Th. Essai historique, /. c, p. 92 ; Chevalier, Répertoire, 1930.

• Robert Grossetête, professeur à Paris, chancelier d'Oxford (1232), évêque de Lincoln (1235 f 1253). Voy. son De iinica forma omnium, dans Roberti Epistolae, éd. H. R. Luard, London, 1861 ; P r a n 1 1 , Gesch. der Logik, III, p. 86 et suiv.; H a u r é a u, Hist. de la Phil. scolast., t. I, 2^ Part., p. 172 et suiv.; Felten J. Robert Grosseteste, Bischof von Lincoln, ein Beitrag zur Kirchen- und Culturgeschichte des i^.Jahrhunderts, Freiburg i. Br. 1887; Stevenson F. S. Robert Grosseteste, bishop of Lincoln, a contribution to the religions, political and intellectual history of i^. century, London, 1899 ; Chevalier, Répertoire, co\. '6995 ; Ueberweg-Heinze, Grundriss, II, p. 280.

' Gérard d'Abbeville, professeur à Paris, f 1271. Quodlibeta, Paris, Nat. lat. 16405; Rome, Vatic. lat. 1015. Déni fie, Chart. Univ. Paris., I, passim ; Chevalier, Répertoire, col. 1728.

* Henri de Gand, professeur à Paris (1277-1290) f 1293. Quodlibeta, Paris, 1518; Summa theologiae, Paris, 1520; Ferrare, 1616. Eh rie F. Hcinrich von Gent dans Archiv f. Litt.- und Kirchengesch., 1,365; De Wulf M. Etudes sur Henri de Gand, Louvain- Paris, 1894 ; du môme, Histoire de la philosophie scolastique dans les Pays-Bas, Louvain- Paris, 1895, p. 40 et suiv.; Hagemann G. De Henrici Gandavensis quam vocant ontologitmo, MUnster, 1898; Chevalier, Répertoire, col. 2081; Ueberweg-Heinze, Grundriss, II, p. 328, 330.

* De Wulf M. Etude sur la vie, les œuvres et Vinfluence de Godefroid de Fontaines, BruxelIcK, 1901; De Wulf M. et PelzerA. Les quatre premiers Quodlibets de Godefroid de Fontaines (Les Philosophes Belges, t. II). Louvain, 1904.

• Werner K. Der Augustinismus des spateren Mittelalters, Wien, 1883, p. 26 et suiv.; Matttoli N. Studio critico sopra Egidio Romano Colonna, Roma, 1896; Scholz R. Aegidiu» von Rom, Stuttgart, 11M)2. Cette thèse de doctorat fait partie de l'ouvrage du même auteur : Die Publisistik zur Zeit Philipps des Schnnen und Bonifaz VUl, Stuttgart, 1909, p. 82-129. — Le» fluctuations doctrinales de CJillcs d(.' Rome tiennent à des faits de ■a carrière univemitaire qui n'ont pas encore été éclairé». On trouvera des renseignements k ce sujet pluH avant quand il sera question îles condamnations de 1277.

' La preuve en est dans récrit de Bernard de CIcrmunt contre Godefroid de Fontaines, et celui de Robert de Hereford contre Gilles de Rome pour défendre saint Thomas

Page 1