CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE
particulières, se meuvent cependant tous dans le sillage de l'Augustinisme.
Il n'existe pas de travail d'ensemble destiné à montrer le lien commun qui unit les philosophes théologiens que nous avons qualifiés d'augustiniens. Ce lien est essentiellement d'ordre philosophique et est constitué par une suite de thèses platoniciennes plus ou moins caractérisées.
Voici d'ailleurs, à titre de renseignement provisoire, la physionomie générale de l'Augustinisme philosophique médiéval :
Absence d'une distinction formelle entre le domaine de la philosophie et de la théologie, c'est-à-dire entre l'ordre des vérités rationnelles et celui des vérités révélées. Quelquefois, les deux ordres sont fusionnés pour constituer une sagesse totale, en partant de ce principe que les vérités possédées par les anciens philosophes sont le résultat d'une illumination divine, et qu'à ce titre elles font partie de la révélation totale. D'autres fois, les domaines de la philosophie et de la théologie sont affirmés comme distincts de droit, mais on n'arrive pas de fait à assigner un principe capable de sauvegarder cette distinction ^ Même tendance d'ailleurs à effacer la séparation formelle de la nature et de la grâce. C'est ce fait de l'absorption de l'objet de la philosophie dans celui de la théologie, qui a fourni le prétexte et aussi une demi-justification à ce grief si souvent renouvelé, que les scolastiques n'ont pas su aborder l'examen des problèmes scientifiques indépendamment du dogme, et même que leur philosophie ne doit pas trouver place dans l'histoire de cette science ^ Mais
Etudes comparées sur la philosophie de S. Thomas d^Aquin et sur celle de Duns Scot, Paris-Lyon, 1891, et Annales de philosophie chrétienne, 1887-89; du même, D'où, vient que Duns Scot ne conçoit point la volonté comme S. Thomas d^Aquin, dans Compte-rendu du IVe Congrès scient, intern. cath., Fribourg, 1898, p. 631 et suiv.; Werner, Duns Scotus, Wien, 1881; Seeberg R. Die Théologie des Duns Scotus, Leipzig, 1900; Minges P. Das Ver/ialtnis zivischen Glauben und Wissen, Théologie und Philosophie nach Duns Scotus, Paderborn, 1908; Ueber weg-Heinze, Grundriss, II, p. 320 et suiv.
' M. De Wulf, qui a soulevé diverses objections contre ma classification, observe que je « relève, comme une doctrine augustinienne, l'absence de distinction formelle entre le domaine de la philosophie et celui de la théologie. Non seulement cette doctrine n'est pas augustinienne, mais elle semble totalement étrangère à la scolastique ». Le Traité De unitate formae de Gilles de Lessines (Les Philosophes Belges, t. I) p. 21, n. 8. L'absence de distinction dont j'ai parlé n'est pas une doctrine, mais une absence de doctrine. Depuis que j'ai signalé ce point, que je considère comme fondamental dans la question, il a été suffisamment vérifié. Dict. de théol. cath., I, 2503 ; III, 2270-71 ; Brunhes G. La foi chrétienne et la philosophie au temps de la renaissance carolingienne, Paris, 1903; Robert G. Les écoles et renseignement de la théologie pendant la première moitié du Xlle siècle, Paris, 1909, p. 182 et suiv.; Heitz Th. Essai historique sur les rapports entre la philosophie et la foi de Bérenger de Tours à S. Thomas d'Aquin, Paris, 1909.
* Une semblable accusation est quelque peu vaine ; elle témoigne, en tout cas, d'une
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cette accusation, qui a un fondement réel chez les théologiens augustiniens, n'a plus de raison d'être à l'égard de l'école thomiste, chez laquelle l'objet de la science et celui de la foi sont strictement définis et déclarés irréductibles l'un à l'autre, et les traités de science pure exécutés sans toucher jamais à une question théologique \
L'élément philosophique incorporé par les théologiens augustiniens étant d'origine platonicienne, ils professent plus d'estime pour Platon que pour Aristote. Ils s'accordent en général à déclarer que Platon, par sa théorie des idées séparées, n'a entendu autre chose que la théorie de la science divine, et ajoutent même quelquefois qu' Aristote a calomnié son maître en lui prêtant gratuitement une pensée contraire. Ils ont d'ordinaire peu d'estime pour Aristote qu'ils critiquent vivement, en lui reprochant ses erreurs, et reportent cette disposition d'esprit contre la nouvelle école dominicaine dont ils blâment le goût pour la science profane du Stagirite, l'usage qu'elle en fait en théologie, et son manque de fidélité aux Pères, c'est-à-dire à saint Augustin.
Dans le domaine même des doctrines, l'augustinisme médiéval professe la prééminence de la notion du bien sur celle du vrai, et tend à définir la seconde par la première ; il maintient une primauté analogue de la volonté sur l'intelligence, dans Dieu et dans l'homme. Dieu est, en conséquence, conçu comme le souverain bien de préférence à l'être premier et nécessaire ; son attribut radical est la bonté ou l'amour. C'est par l'acte de la volonté que l'homme atteint Dieu et, par suite, sa fin et sa béatitude dernière. De son côté, l'intelligence humaine n'accomplit son opération que sous l'action illuminatrice et immédiate de Dieu ; et c'est dans les règles éternelles et la lumière immuable de la science divine, qu'elle trouve le fondement de la certitude de sa connaissance.Cette prééminence accordée à la vie affective sur la vie intellectuelle d'une part, et la tendance, de l'autre, sinon à voir tout en Dieu du moins à faire appel à son action illuminatrice directe, constituent la base générale du mysticisme historique,
connaissance comparée des systèmes philosophiques très insuffisante. La cause de la dite confusion, chez les scolastiques qui la pratiquent, est saint Augustin lui-même, qui n'a fait que subir l'influence de Platon et de son école. Pour être conséquent, c'est Platon qui mêle les mythes religieux à sa philosophie, et plus encore le néo-platonisme alexandrin, qui n'est qu'un syncrétisme philosophico-rcligieux, qu'il faudrait faire disparaître de l'histoire de la philosophie.
• On peut s'en convaincre ici même par les Quindocim Prohlcm.ttti d'Albert le Grand, publiés dans la II* Partie (p. 20), dans lesquels il écarte strictement toute donnée théologique et insiste sur son dessein de se maintenir exclusivement sur le dom iinc de la philq- •ophie (p. 80, p. 51;.