‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 36 sur 208 · CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE

et les théologiens augustiniens du xiiie siècle lui appartiennent soit pratiquement, soit théoriquement à des titres divers, mais réels.

Dans un autre ordre de problèmes, l'augustinisme enseigne que la matière première n'est pas une pure potentialité, mais une actualité positive, quoique infime. Elle recèle les principes ou raisons séminales des choses. Le régime de la composition par matière et forme s'étend aux substances spirituelles elles-mêmes. Celles-ci trouvant dans leur domaine un principe propre d'individuation, la matière, peuvent être multipliées en individus sous chaque espèce. L'âme humaine, substance spirituelle, déjà individualisée, avant son union au corps, ne tire pas sa singularité de son acte de conjonction avec ce dernier. Elle constitue une nouvelle forme dans le composé vivant et animal déjà existant. D'où la pluralité des formes substantielles dans l'homme.

Telles sont, sommairement énoncées, les thèses principales de philosophie dont les maîtres augustiniens du xiii^ siècle font le substratum de leur théologie et qui permettent de reconnaître aisément à quelle direction doctrinale ils appartiennent. Elles sont spécialement confinées dans le domaine de la psychologie et de la métaphysique et envisagées sous le point de vue moral. Leur défaut capital est de tendre à effacer les lignes de démarcation entre des notions et des données irréductibles les unes aux autres ^

En présence de cette diffusion de l'esprit platonico-augustinien chez un aussi grand nombre de théologiens du xiiie siècle, on est en droit de se demander où se trouve cette multitude, ce vulgus des gens d'étude dont parle Roger Bacon, en 12G7, et qui ne jure, à Paris surtout, que par Albert le Grand. Il se trouve, sans doute, dans les auditeurs des deux écoles dominicaines, les plus célèbres et les plus nombreuses de la faculté de théologie ^

• On trouvera des éléments justificatifs suffisants, bien qu'incomplets, dans la bibliographie indiquée, sous les noms des maîtres augustiniens et dans diverses notes précédentes. Bon nombre d'auteurs qui écrivent des études sur les penseurs du moyen âge le font sans idée directrice et ne savent pas atteindre à travers les in-folio les idées caractéristiques d'un auteur, ce qui rend leur travail peu fructueux. Cette classification des éléments constitutifs de l'Augustinisme a été adoptée par E. Portalié, Dict.de théol. rat/i., I, col. 2503 et suiv. — Je regrette de ne pouvoir donner satisfaction aux critiques de M. De Wulf auxquelles j'ai déjà fait allusion (p. 55, n. 1). La différence de nos positions tient à ce que M. De Wulf est préoccupé avant tout de constater les ressemblances entre les systèmes, tandis que, me conformant à la loi qui préside aux divisions et aux classifications, je distingue les parties divisées par leurs diff"érences et leurs oppositions.

^ En 1256, au temps de la lutte des séculiers contre les Dominicains à l'Université de Paris, le Général des Dominicains, Humbert de Romans, écrit en parlant des premiers : Poctorum nostrorum pluralitatem atque multitudineni scolarium et doctrinae gratiani

58 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE

Mais il est surtout dans la faculté des arts, le centre d'élection des études philosophiques, et dont la population l'emporte de beaucoup sur le reste de l'Université.

On ne peut se faire une juste idée de l'enseignement philosophique de la faculté des arts avant 1270, car dans l'état actuel de nos renseignements, nous ne connaissons à peu près rien de l'activité littéraire des maîtres de cette faculté, et cela seul pourrait nous renseigner sur la direction de leurs idées. Les productions philosophiques des maîtres es arts ont été d'ailleurs très rares, si nous devons en croire Bacon ' et appliquer proportionnellement aux clercs séculiers de la faculté des arts ce qu'il nous dit des maîtres séculiers de la faculté de théologie. Depuis quarante ans, écrit-il en 1271, les séculiers n'ont pas composé un seul traité de théologie, et se contentent d'utiliser en tout les travaux des Dominicains et des Franciscains '.

La vaste encyclopédie scientifique d'Albert semble avoir défrayé l'enseignement et l'étude des arts et avoir dispensé les maîtres d'entreprendre, pour leur compte personnel, des travaux pour lesquels ils manquaient peutêtre de ressources littéraires sans avoir la perspective d'atteindre d'aussi bons résultats. Le succès philosophique d'Albert battait encore son plein, lorsqu'en 1267 Roger Bacon nous a décrit sa suprématie incontestée sur les écoles de Paris '. Cependant, à ce moment et même plus tôt, quelques voix discordantes s'étaient fait entendre dans le monde des arts. Albert avait donné une direction à l'intelligence d'Aristote qui n'était pas celle

émulantes. Chart. l'itiv. Paris., I, p. BIO. Et Thomas de Cantimpré : Magistris et aliis «aecularibus clericis invidiae causa fuit, quod fratres [Praedicatores] Parisiis plures, et prope omnes litteratiores in scholis auditores habebant, et in regimine praeeminebant. Bfmiitn uttiverstile de Apihus, p. 181. Les maîtres séculiers font, par contre, cet aveu : Scolarîum apud nos in theologia studencium raritatem. Chart. Univ. Paris., I, p. 254.

• Naturalis philosophia Aristotelis quae vix a triginta annis (il écrit cela en 1267) lecta e»t, et a paucis viri.s, »•/ a </iiihii.s scrifyta non sunt facta, adhuc sciri non poterit apud vulf^m. Charles, Ro^vr liaron, p. 376.

» Saeculares a quadraginta annis neglexerunt studium theologiae et philosophiae •ecundutn vera» via» illorum studiurum, occupati appetitu deliciarum, divitiarum et honorum, et corruptî cauMis ignorantiac praedictis ; ita quod totaliter dimiserunt vias antiquorum sapientum... Proptcr quod accidit ut saeculares a quadraginta annis nuUuni compofoenint in theologia tractatum, nec reputant se aliquid posse scire, nisi per decem aonot, vel amplius, audiant pueron duorum ordinum. Nec aliter praesumunt légère sentWItit, nec incipere in theologia, nec unam lectionem, nec disputationem, nec praedicatioM», nisi per quaternos puerorum in dictis ordinibus ; sicut manifestum est omnibus în studio Parisiu» et ubique. Fr. Rofferi Bacon, Opéra qtiacdam hactntus inedita, éd. Brewer, p. 428-20.

• Voy. p. 46.

Page 1