CHAPITRE II - DE L'ACTION D'ARISTOTE
d'Averroès, et si le philosophe de Cordoue avait peine à lutter contre le philosophe de Cologne dans des écoles essentiellement chrétiennes, un certain nombre d'esprits se trouvèrent qui, pour des causes diverses, marchèrent derrière Aristote à la suite de son commentateur arabe. Ce sont ces philosophes, vraisemblablement peu nombreux, mais résolus et audacieux, qui constituèrent au xiu^ siècle, sur le terrain du péripatétisme, une direction philosophique en opposition à celle d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin, et c'est entre ces deux camps que se livra la bataille sur la question de l'intelligence d' Aristote et de la position à prendre à l'endroit de sa philosophie.
Il est malaisé de déterminer avec précision le moment où se manifestent pour la première fois des tendances averroïstes chez quelques philosophes latins. On a été réduit jusqu'à ce jour à une connaissance indirecte de cet averroïsme, et la présente contribution est le premier apport notable qui nous mette en présence d'écrits véritablement averroïstes. Renan, ayant à traiter ce sujet dans son ouvrage sur Averroès et f Averfoïsme, en a été réduit à constater l'existence de cette forme de la pensée médiévale par les réfutations qu'en ont faites les contemporains. C'est ainsi qu'il fait appel tour à tour à Guillaume d'Auvergne, à Albert le Grand, à Thomas d'Aquin et à d'autres venus plus tard, pour établir le fait d'un averroïsme philosophique au xiiP siècle. Non seulement il ne connaît pas d'écrit averroïste, mais il déclare ne pas posséder le nom d'un seul de ces philosophes. « On a pu remarquer, dit-il, qu'au xiii^ siècle ce n'est pas sans quelque peine que nous avons reconnu les averroïstes. Les réfutations de l'école dominicaine, les fureurs de Raymond LuUe nous ont seules révélé leur existence. Il serait impossible de désigner nommément un seul des maîtres qui avouaient ces doctrines '. »
Cette méthode indirecte, même pour établir le simple fait positif de l'existence d'un averroïsme latin, est absolument insuffisante, tant qu'on ne se trouve pas en présence de véritables réfutations qui peuvent servir de témoins. Or, cela n'a pas lieu avant la composition du traité d'Albert le Grand contre Averroès, en 1256. Des allusions transitoires à l'une ou l'autre théorie averroïste ne démontrent pas, en effet, que l'on s'attaque à d'autres qu'à Averroès lui-même dont les écrits sont introduits dans la société chrétienne. H. Reuter, en cherchant à placer l'apparition de l'averroïsme vers 1230, fait certainement remonter ce phénomène plus haut que
♦ Renî^n, Averroès et /' Averroïsme, p. 318,
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ne l'autorisent les documents et ne le comporte la vérité \ Les documents utilisés par Reuter pour faire la preuve n'ont ni la portée, ni la signification qu'il leur donne '. On possède, en effet, des témoignages nombreux, et nous en avons déjà cité plusieurs indépendamment de ceux indiqués par Reuter, que dès les premières années du siècle, le monde scolaire parisien est le centre d'une fermentation doctrinale qui inspire des soucis et des craintes, soit à l'autorité ecclésiastique, soit aux esprits modérés et conservateurs de certains des contemporains ^ Le grief général alors allégué, c'est que la philosophie réagit vivement sur la théologie dont elle transforme la langue et les préoccupations ; les théologiens empiètent sur la philosophie, et les philosophes sur la théologie. Mais ces griefs n'ont rien de spécial qui permette de voir dans le mouvement philosophique des écoles des traces de doctrines averroïstes.
On retrouve des plaintes identiques au courant du xii^ siècle et même plus tôt, au temps où l'influence de la dialectique aristotélicienne exerce son action sur la science théologique, et où l'averroïsme était encore à naître. Ni les lettres de Grégoire IX, du 7 juillet 1228 *, ni la condamnation des dix propositions de théologiens, le 13 janvier 1241 ^ ni la condamnation de Jean de Brescain, le 21 décembre 1247 ®, ne laissent apercevoir l'existence d'une doctrine ayant une couleur averroïste. Bien au contraire, ces condamnations qui nous font connaître des points particuliers qu'on a jugé prudent de condamner, témoignent que les thèses averroïstes n'étaient pas encore en circulation. Car si l'on a cru devoir se prémunir contre des propositions d'une importance très secondaire, on n'aurait pas manqué de porter des condamnations contre des erreurs autrement graves et dangereuses. Or, il n'existe aucune condamnation jusqu'à celle de 1270, qui soit relative à Paverroïsme '. Pareillement le texte de Roger Bacon qu'on allègue pour établir qu'il est averroïste et dans lequel il prétend que Guillaume d'Auvergne a soutenu deux fois à Paris, en sa présence, les mêmes théories, adoptées en outre par Robert Grossetête et Adam de Marisco *, ce texte est inter-
• Gfihichtf (Ift rrlijfiôëen AufkUirung im Mitlelaltcr, II, p. 136.
• Voy. p. 16 et suiv
'Denift «'Châtelain, ( huit, l hit. l'uns , |, p. 114.
• CArtr/. l'niv. ParÎM., I, p. 170.
• Chftrt. l'ntv. l'arià., I, p 2<J«.
• Reuter »'e»t méprÎM en plaçant h la date de 1240 la condamnation de 1270 qui vise effectivement des propositions averroYitei. Geachichte der relifriUsen Anjk/ânniff, II, p. 186^87.
• Fr. Rog9ri Bacon Optra quatdam hacttnua inedUa, éd. Brewer, pp. 74-76; Reuter, U c, p. 148.