‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 38 sur 208 · CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II — DE L'ACTION D'ARISTOTE

prêté à faux, ainsi que nous l'établirons plus loin, car la théorie de Bacon n'a rien d'averroïste pour le fond.

Nous devons donc nous rabattre sur des données positives pour assigner une date à l'apparition de l'averroïsme parisien. C'est Bacon qui nous fournit la première. Il écrit, en effet, en parlant de la question averroïste de l'intellect : « De mon temps, on ne parlait pas de ces sortes d'erreurs, chacun les tenait pour hérétiques, comme tout ce qui contredit la foi et la philosophie, et nous ne daignions pas soulever une question à ce sujet, tant l'absurdité en est grande '. » Puisque du temps de Bacon, et il entend toujours sous ce mot la durée de sa carrière doctrinale, antérieure à son éloignement de la vie scolaire ^, on ne daignait pas discuter l'opinion d'Averroès, c'est que personne ne la soutenait encore, et qu'on se contentait universellement de la déclarer hérétique. Or, on peut placer le temps spécialement visé par Bacon de 1245 à 1257.

C'est le traité d'Albert le Grand, De Unitate intellectus contra Averroem qui fournit le premier point de repère pour déterminer le moment où l'averroïsme a fait son apparition dans le monde latin du xiiF siècle. La composition de ce traité est indubitablement de 125G ; il a été écrit par Albert, pendant son séjour à la cour romaine, par ordre d'Alexandre IV ^, preuve

* Charles, Roger Bacon, p. 227.

* En 1267, Bacon déclare : Recolens me jam a decem annis exulantem quantum ad famam studii quam retroactis temporibus obtinui. Opéra inedifa, éd. Brewer, p. 7. C'est à tort que C. Jourdain comprend le mot d'exil comme d'un éloignement de l'Angleterre. Excursions historiques, p. 142. Le texte et le contexte i^voy. le 1*^^ chap. de VOpus Tertium) montrent clairement qu'il s'agit d'un éloignement de Bacon de la vie scolaire, lequel tombe en 1257. En 1267, il déclare qu'il y a quarante ans qu'il a appris l'alphabet (éd. Brewer, p. 65). On peut donc faire remonter sa carrière scientifique vers 1245. Voy. aussi la note 1, p. LIX, où il indique la publication de l'encyclopédie d'Albert le Grand comme faite de son temps. Or cette publication va de 1245 à 1256 (Revue Thomiste, V, p. 95), ce qui confirme les données précédentes.

^ Thomas de Canlimpré nous apprend qu'Albert fut appelé à Rome par Alexandre IV pour prendre la défense des Ordres religieux, lors des attaques de Guillaume de Saint- Amour : Maxime magistri Alberti fratris ordinis Praedicatorum ad hoc specialiter a Domino Papa vocati et aliorum praelatorum atque magnorum virorum disputationes prolixas et magnas, habitas Anagniae coram multis. A la suite de ces disputes, le livre de Saint-Amour De novissimoruin teniporuni periculis fut condamné. Universale houutn de Apibus, lib. II, cap. X, 23. La condamnation est datée d'Anagni, 5 oct. 1256. Chart Univ. Paris., I, 331. Or, Albert le Grand, qui a plus tard inséré la partie principale de ce traité dans sa Somme théologique, nous déclare à cette occasion : Haec omnia aliquando coUegi in curia existens ad praeceptum Domini Alexandri Papae, et factus fuit inde libellus quem multi habent, et intitulatur contra errores Averrois, et hic etiam posita sunt ut perfectior sit scientia Summae theologicae. Suntina Theologica, II P., quaest. 77, memb. 3, ad finem, éd. Paris, t. XXXIII, p. 100. Echard lit ibidem, au lieu de etiam, et l'on doit avoir plus de confiance en sa lecture. Script, Ord. Praed., I, p. 168.

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non équivoque que le Saint-Siège avait l'œil ouvert sur la destinée de l'enseignement d'Aristote.

Le fait qu'Alexandre IV a demandé à Albert de composer son traité, témoigne que les circonstances du moment en exigeaient la publication. Les idées averroïstes devaient avoir fait leur apparition dès 1256, cette théorie surtout, constamment placée en tête des erreurs attribuées au commentateur arabe d'Aristote, qu'il n'y a qu'un intellect commun et unique pour tous les hommes. Certaines données nous permettent encore d'apporter plus de précision sur cette question de l'apparition de l'averroïsme latin.

Dès les premiers mots de son traité, Albert en motive la composition par ce fait que plusieurs personnes qui enseignent la philosophie ont des doutes touchant la question de la nature de l'intellect et de son état après sa séparation d'avec le corps ^ Ce n'est donc pas encore un enseignement positif averroïste qu'Albert combat, mais les premiers doutes qui résultent de l'enseignement d'Aristote, depuis que la faculté des arts de l'Université de Paris, par son règlement de 1255, a organisé l'interprétation régulière du texte d'Aristote ^ et ouvert la voie à une discussion critique. Albert s'attaque si peu à un enseignement positif, ou à des écrits averroïstes, que les trente arguments qu'il propose en faveur de la thèse averroïste ont été imaginés par lui ou empruntés aux écrits des péripatéticiens, ainsi qu'il le déclare lui-même ^ Il n'aurait certes pas procédé ainsi, si l'averroïsme latin eût déjà produit quelques monuments littéraires. Le titre de son livre nous indique d'ailleurs que c'est contre Averroès et non contre des averroïstes qu'il combat. Quinze ans plus tard, il en sera tout autrement avec Thomas d*Aquin, qui s'adressera aux averroïstes, sur un ton et avec des allusions qui ne permettent pas de doute sur la réalité de l'enseignement qu'il combat*. Le traité d'Albert, au contraire, est d'allure très pacifique. Il y avoue luimême candidement qu'il est en présence d'objections très difficiles ^ Plus

• Quia apud nonnullos eorum qui philosophiam profitentur, dubium est de animae •«paratione a corpore. Cap. I, éd. Paris, t. IX, p. 437.

' Denifle«Chatelain, Chart. Univ. Paris., I, p. 277.

• Haec igltur iunt quae partim infçenio proprio, partim ex dictis Peripateticorum coIlegimuK et «unt difHcilia valdc ad «olvendum. Cap. IV, p. 452.

• En 1270, ThomaM écrira : Inolevit siquidem iamdudum circa intellectuni error apud multoa ex dictit Averrois Humens cxordium... De unitate inteUeclns, cap. I. L'expression ittotevit iamdudum e»t relative et assez vague pour ne pas requérir une date antérieure à celle qui découle de» donnée» que nous utilisons. Dans un sermon prùché à Paris vers le ml^tne temps, Thomas en s'en prenant aux averroïstes pour certaines théories morales les appelle nmn arifumrntatore». Plus loin, chap, VII, à la Hn.

• Voy. la note précédente.

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