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CHAPITRE III — LE PSEUDO-SIGER DE BRABANT

Quant à la date de la naissance de Siger, elle résulte des seules inductions que peuvent autoriser les faits suivants. En 1266, il est un maître déjà connu de la faculté des arts à l'Université de Paris. On pouvait enseigner les arts, d'après les règlements, dès l'âge de vingt et un ans \ Il semble difficile que Siger ait atteint la notoriété que nous constatons, en 1266, s'il n'avait alors une trentaine d'années. D'autre part, il est encore professeur d'arts onze ans plus tard, en 1277, lors de sa condamnation. Les professeurs d'arts passant régulièrement à l'étude de la théologie pour arriver au sacerdoce, il est difficile de donner de nombreuses années d'enseignement d'arts à Siger avant l'année 1266 ^ ; ce qui nous ramène à la première induction, que Siger pouvait avoir alors une trentaine d'années, et une quarantaine lors de sa condamnation. On pourrait donc le faire naître, avec quelque vraisemblance et probabilité, vers 1235. Mais ces inductions, il est à peine besoin de le dire, ne valent pas plus que les données qui leur servent de base, et elles sont, on vient de le voir, assez flottantes.

Le peu de lumière que l'on a obtenu jusqu'à ces derniers temps sur Siger de Brabant, l'a été d'une façon lente et pénible. Non seulement les renseignements positifs ont fait défaut, mais une confusion de personnes a encore faussé, dès l'origine, l'intelligence des quelques vestiges que nous possédons sur cette curieuse personnalité.

Une identification fâcheuse de Siger de Brabant avec Siger de Courtrai a fait passer, chez les premiers historiens, les titres tout personnels du second sur la tête du premier. C'est par cet artifice, ou plutôt, par cette confusion qu'à la suite d'Echard ' et surtout de V. Le Clerc *, l'on avait vu dans Siger de Brabant et Siger de Courtrai un seul individu, maître en théologie de l'Université de Paris, associé du collège de Sorbonne, lié avec le fondateur Robert de Sorbon, donateur de livres et d'argent à l'institution dont il était membre, compagnon d'armes de Guillaume de Saint-Amour dans sa lutte contre les religieux mendiants, et enfin, après être venu à résipiscence, disciple de saint Thomas d'Aquin et propagateur zélé de ses doctrines. Et cependant, autant d'erreurs que de mots. Plusieurs, il est vrai,

' Denifle-Chatelain, Chart. Univ. Paris.., I, p. 78.

* En 1270, il déclare qu'il a réfléchi a longu tempore sur une question de philosophie.. Ile Partie, p. 169.

" Scriptores Ordinis Praedicatorum, I, 288, 295, 395.

* Histoire littéraire de la France, XXI, 9G-127. A. -F. Ozanam avait déjà publié,, d'après les notes que Le Clerc lui avait communiquées avant l'impression de son propre travail, ime courte notice sur Siger de Brabant : Dante et la philosophie catholique au XII le siècle, Paris, 1872, p. 467, t. VI des Œuvres complètes.

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ont été déjà abandonnées, mais les autres subsistent encore, et non les moindres. C'est qu'en effet, divers écrivains qui ont reconnu l'impossibilité de l'identification des deux Siger se sont arrêtés trop tôt en route, en ne se rendant pas compte de toutes les conséquences que l'acceptation de la dualité impliquait. Tout en affirmant la distinction des deux maîtres, ils ont continué à attribuer à Siger de Brabant des titres ou des actes qui lui étaient échus au moj'en de l'identification démontrée fausse. Enfin, l'erreur fondamentale qui avait été le principe des autres, celle due à Guillaume de Tocco, n'a pas encore été mise au jour, et elle subsiste avec ses conséquences jusque chez les derniers historiens de Siger de Brabant.

C'est Echard, dit-on, qui, le premier, a créé la confusion ^ A vrai dire, le bibliographe dominicain, qui a touché la question très accidentellement, n'aftirme nulle part qu'il considère les deux Siger comme un seul et même individu. Echard, cependant, semble bien avoir fourni le point de départ à l'équivoque en reconnaissant dans Siger de Brabant, accusé d'hérésie en 1277, le légateur d'ouvrages à la Sorbonne, ce qui, certainement, convient au seul Siger de Courtrai» On pourrait, à la rigueur, soutenir que dans la pensée d'Echard, ce titre de donateur appartient aussi à Siger de Brabant et qu'ainsi il ne commet pas de confusion, comme a cherché à rétablir Carlo Cipolla ' dans une importante étude sur Siger de Brabant dans la Divine Comédie ^ mais on verra que la chose est sans fondement, après les conclusions que nous avons à établir.

Victor Le Clerc, dans la biographie de Siger de Brabant qu'il a composée pour VHistoire de la France *, a adopté résolument la théorie de l'identité des deux Siger et s'est efforcé de la défendre par de nouveaux arguments. « Nous osons même, dit-il, en nous arrêtant à une idée que nous n'avions d'abord avancée qu'avec défiance, le regarder (Siger de Brabant) comme le même docteur de Sorbonne que Siger de Courtrai. » Kt quelques lignes plus loin : « On est, du moins, averti que, dans toute cette notice, nous ne faisons qu'un seul homme de Siger de Brabant et de Siger de Courtrai ^ ».

' f Quéfif et Echard, premiers auteurs de la confusion», G. Paris, La Poésie au wtoyen ' i, 1896, p. 178. C'est Echard seul qui est l'auteur des deux biofiraphies

o(i •«• tf • -. données sur la question. Nous verrons plus loin que le pr<Mnit'r auteur

de la confusion eut un historien de Sorbonne à qui Echard l'a empruntée.

' P. 116*118, voy. la pote suivante.

• Sigiêri n§Uu Divina ('ntnniêiiùt, («iornale storico dclla lettcratura italianu, vol.VIII, 1668, pp. 6». I au.

• T. XXI. pp. 00-127.

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Quelques années après, Kervyn de Lettenhove, acceptant les résultats de Le Clerc, essayait de faire avancer la question de la personnalité du prétendu Siger de Brabant-Courtrai en identifiant ce Siger bicéphale à un troisième Siger, Siger de Gulleghem '. Inutile de dire que cette identification est sans fondement historique et qu'elle a été à peine connue ^

Par contre, l'étude de Le Clerc allait défrayer longtemps les travaux postérieurs, les histoires de la philosophie comme les commentaires de Dante *, même après que quelques publications avaient mis à nu l'erreur fondamentale de l'identification de Siger de Brabant avec Siger de Courtrai.

L. Delisle avait fourni, en effet, par la publication de son ouvrage Le Cabinet des inamtscrits de la Bibliothèque nationale *, quelques données qui devaient faire entrer dans une phase nouvelle la question jusque-là si obscure des deux Siger. Des renseignements mis au jour par l'Administrateur général de la Bibliothèque nationale, il résultait que Siger de Courtrai était procureur de Sorbonne en 1315, que, devenu doyen de l'église de Sainte-Marie de Courtrai, il était mort le 30 mai 1341, laissant en legs à la Sorbonne, par testament de cette même année, huit volumes des écrits de saint Thomas d'Aquin et la fondation d'un anniversaire °. Dès lors, il devenait visible qu'il ne pouvait y avoir rien de commun, à part

' Siger de Gullegheni, docteur en théologie de P Université de Paris au XlIIe siècle, dans Bulletins de l'Académie royale de Belgique, t. XX, l'e partie, Bruxelles, 1853, 252-59.

" G. A. Scartazzini a cependant accepté cette identification : La divina Commedia di Dante Alighieri, Leipzig, 1882, t. III, p. 267. Nous ne nommons que pour mémoire l'identification de Siger. de Brabant avec Suger, abbé de Saint-Denis (f 1151), proposée par N. Tommaseo, Commedia di Dante, Milano, t. III, 1866, col. 195 et suiv. ; et celle de H. F. Cary avec un moine de l'abbaye de Gemblours de la fin du XII^ et du commencement du XIII« siècle : The Vision, or Hell, Purgatory, and Paradise of Da)ite Alighieri, London, t. III, 1831, p, 212. L'origine de cette dernière confusion est dans l'attribution de la légende de Serlon à Siger de Brabant. Nous y reviendrons à la fin de cette étude.

' Voy. les auteurs cités par Cl. Baeumker, Die Impossihilia des Siger von Brabant, Eine phi/osophische Streitschrift ans dem XI 1 1. Jahrhundert , zitm ersten Maie vollstiindig heransgegehen tind besprochen. Beitr;lge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd. IV, Heft VI, Miinster 1898, p. 75-76.

* Paris, 1874.

' II, p. 173-74. L'acte qui établit que Siger de Courtrai était procureur de Sorbonne se trouve dans le cartulaire de ce collège (Nat. Latins, 16069, fo 148^). Les renseignements sur la mort et le legs sont publiés par L. Delisle d'après le ms. 16574 fo 32^, oii on lit : Anno domini MCCCXLI, venerunt ad socios domus de Sorbona octo volumina sancti Thomae ex legato magistri Sigeri de Cortraco, decani ecclesiae beatae Mariae Cortracensis et condam socii hujus domi. Et ordinatum fuit per deputatos quod pro anima ejus fieret anniversarium. Le ms. porte en marge comme jour de la mort de Siger de Courtrai, le 30 mai 1341. L'observation de Cl. Baeumker, à ce sujet, n'est donc pas fondée. Die Impossibilia, 76, n. 5, à la fin.

la similitude de nom et d'origine, entre Siger de Courtrai, mort en 1341, et Siger de Brabant que Dante voit au séjour des bienheureux en 1300 et qui était effectivement mort dès 1284, comme nous le démontrerons dans la suite. Ce fait de la dualité fut clairement observé et établi par Ch. Potvin dans son mémoire sur Siger de Brabant ^ et généralement accepté depuis par ceux qui ont traité spécialement cette question.

Après ce dédoublement qui rejetait Siger de Courtrai en plein xivc siècle, que devenaient les affirmations d'Echard déclarant que Siger avait été collègue de Robert de Sorbon et contemporain de saint Thomas d'Aquin, et celles de Le Clerc ajoutant que Siger avait pris part à la querelle de Guillaume de Saint- Amour contre les Ordres mendiants, toutes choses qui nous ramenaient jusque vers le milieu du xiii^ siècle ? Que devenaient à leur tour les autres données réunies en commun sur la tête d'un seul Siger de Brabant-Courtrai et dont nous avons parlé plus haut ?

Nous l'avons déjà dit : le partage des titres historiques acceptés jusqu'à ces dernières années n'a pas encore été rigoureusement opéré entre les deux Siger. Carlo Cipolla va même jusqu'à établir dans une longue argumentation que, sur l'autorité d'Echard, on doit maintenir un troisième Siger, lequel serait un second Siger de Courtrai, contemporain de Robert de Sorbon et ennemi des mendiants ^ Cl. Baeumker a résumé et discuté au long les conclusions de C. Cipolla, mais ne s'y est pas rallié ^. Il accorde néanmoins que l'opposition faite par Cipolla à l'identification de Siger de Brabant avec le Mastro Sighier nommé dans // Fiore de Durante, mérite d'être prise en considération *. Tout cela, on le voit, nous laisse fort incertains, et l'héritage se trouve encore en partie indivis entre les deux ou les trois homonymes.

Il serait superflu de nous arrêter plus longtemps à signaler les fausses pUtes suivies dans ce problème d'histoire et à énumérer les confusions qui subsistent encore. Le mieux est de tenter de découvrir la source première des erreurs. Il sera aisé dès lors de répartir les données afférentes à Siger de Brabant et à Siger de Courtrai, et de voir finalement à combien peu de chose se réduit le résidu de cet étonnant imbroglio.

• BulMm% de PAaidémie royalr ilrs sricnccs dr fifljirifjitc, II'"* série, t. XLV, 1878, 88M67. Alphonse Wautern avait déjà utilisé dans la tnrmc publication (t. XL, 187G, p. fl67) le« ren«ei({nenients de L. Deliide.

• GittmuU ttorùo, p. 117 et «uiv,

' />!> Im/tfMxihiliii dr% Sif^er von Bnihant, pp. 92-10!).

• L. c, p, 10r>, Nou» iraitrr<»n.H pItiH loin la (|ue8tion du Fioro^ et nous donnerons la preuve positive de Tidentité dei deux Siger.

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