‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 42 sur 208 · CHAPITRE III — LE PSEUDO-SIGER DE BRADANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE III — LE PSEUDO-SIGER DE BRADANT

C'est un texte de la biographie de saint Thomas d'Aquin par Guillaume de Tocco qui a servi de point de départ aux erreurs et aux confusions mentionnées plus haut. Au chapitre IV de son ouvrage, Tocco traite spécialement de l'activité littéraire de saint Thomas. Après avoir dressé un catalogue de ses œuvres, il désigne les erreurs et les hérésies que le grand docteur a réfutées ou combattues. C'est ainsi qu'il signale successivement l'averroïsme, les théories de Guillaume de Saint-Amour sur la vie rehgieuse, les erreurs des fratricelles libertins, celles des Grecs et des Juifs \ On chercherait en vain dans l'ordre d'énumération adopté par Tocco quelque chose qui correspondît à une chronologie réelle. Pour ne parler que des deux premiers chefs, les seuls qui nous intéressent ici, l'averroïsme et la polémique contre les Ordres religieux, il est visible qu'il y a dans le mode de les présenter une interversion manifeste.

Les luttes de saint Thomas contre Guillaume de Saint-Amour et les averroïstes sont en eifet relatives chacune à l'un de ses séjours à Paris comme maître à l'Université, et marquent deux moments caractéristiques de sa carrière de polémiste dans ce milieu. L'action de Thomas d'Aquin contre Guillaume de Saint-Amour est de l'année 1257, celle contre l'averroïsme est de 1270. Elles sont séparées l'une de l'autre par la distance de treize années et se rapportent à un ordre d'idées et de faits tout différents ^ C'est à la dernière date que Thomas a écrit contre les averroïstes et spécialement contre Siger de Brabant. En conséquence, on ne s'explique l'interversion de Guillaume de Tocco que par une connaissance très insuffisante de ces points spéciaux de la vie de son héros.

L'autorité du biographe primitif de saint Thomas dans les questions de chronologie et de critique est très faible. Bernard de Rubeis et le P. Denifle l'ont justement fait remarquer à propos même du récit de la querelle de Guillaume de Saint-Amour ^ Tocco a été disciple de Thomas d'Aquin à Naples, c'est-à-dire, tout au plus, pendant les deux dernières années de la vie du saint. 11 n'a vraisemblablement pas quitté l'Italie avant de venir à Avignon, en 1318, pour l'affaire du procès de canonisation de son maître *. Cela nous reporte assez tard dans les premières années du

' Acta Saiicturiini, t. I martii, Antverpiae, 1668, p. 666, n. 20.

' On trouvera plus avant les données relatives à ces faits.

" Sus deque miscet omnia Guillelmus de Tocco. De gestis et scriptis oc doctriua S. Thomae Aquinaiis, p. 217, a. — Guillelmus de Tocco... omnes disceptationes contra Guillelmum de S. Amore falso ad aetatem démentis IV et Johannis Vercellensis refert. Denifle-Chatelain, Chart. Univ. Paris., 1,313.

* Quétif-Echard, Scripiores Ord. Praed., I, p. 539,

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xiv^ siècle. On comprend qu'écrivant loin du temps et du théâtre des événements et avec un médiocre souci de la critique, l'historien ait commis des méprises comme celle que nous signalons, laquelle n'est d'ailleurs pas isolée.

C'est Siger de Brabant dont le nom domine l'averroïsme parisien du xiii^ siècle que saint Thomas a personnellement combattu. Or, Tocco ne paraît rien soupçonner de cela. Si Siger devait être cité par lui, c'était à propos d'averroïsme. Néanmoins, aucune personnalité n'est désignée par Tocco à ce sujet. Par contre, après nous avoir parlé de l'averroïsme, il passe, par une interversion chronologique très choquante, au fait de Guillaume de Saint-Amour en nous laissant entendre que, dans sa pensée, cette question est postérieure à la première; et il désigne alors expressément le seul Siger parmi les acolytes de maître Guillaume. « Après cette erreur (des averroïstes), dit-il, notre Docteur (Thomas d'Aquin) en détruisit, à Paris, une nouvelle. Cette erreur ne fut pas l'œuvre d'un infidèle, mais de chrétiens qui en cela ne l'étaient pas ; elle fut mise au jour par Guillaume de Saint- Amour, Siger et leurs adeptes ' ». Ainsi, tandis que Tocco ne rapproche pas le nom de Siger de l'averroïsme dans lequel il a joué le premier rôle, il le place près de celui de Saint- Amour avec lequel il n'a rien à faire.

Siger, en effet, n'a pas à paraître en cette occurrence. La guerre entreprise par Guillaume de Saint-Amour contre les Dominicains, sous le couvert de l'Université, mais en réalité pour le compte de quelques maîtres séculiers de la faculté de théologie, nous est bien connue ^ Commencée

' Po»t hune errorem praedîctus Doctor Parisiis destruxit alium de novo exortum : qui crror non fuit ab infideli commentatione exortus, sed a fidelibus, in hoc non fidelibus, Guiihtlmo de Sancto Amore, Segero et aliis eorum sequacibus adinventus. Actn SS., t. I martii, p. 006. C. Cipolla, qui connaît ce texte de Tocco, a bien vu que c'est lui qui a fourni la base de l'affirmation qu'on trouve chez les anciens éditeurs de saint Thomas et dont il sera question plus loin, mais il a eu tort de lui accorder une autorité qu'il n'a pas, et de ne pas avoir soup<,onné l'anachronisme. Gt'ornale siorico, VIII, p. 128.

* M. Pcrrod a publié sur ci; sujet une étude, Maître Gnilldunif de Saint- Amour, Paris, 18î)5 (parue déjà dans la Science sociale, même année). Les informations de l'auteur •ont injtuffi.Hantes et ses jugements inexacts, comme nous l'avons établi pour les points fondamentaux, dans notre article De P incorporation des Dominicains dans l'ancienne I fnivtrutté de Pari», Revue Th<»miste, 1890, p. Wi'A, Le dossier de cette aiïaire se trouve dans Denifte'Chatelain, Chart. Univ. Paris,, t. I, aux années I25:î-r)S). Voy. aussi S. Bonavcnturae O/urn, rd. Quaracchi, t. V, 1801, p. VI et suiv. Ma>ristri (hiillehni lie Sunctft'Amore ojtrra omnia, (.'onstantiae [Parisiisl, 10î}2. Dans une refonte de son travail, M. Perrod a loyalement rectifié les inexactitudes qui s'y étaient primitivement introduites. Elude ttur lu •■- ■' "mr tes ivtivres de dtiilfttiinie de Saint-Anionr, dans

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