‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 43 sur 208 · CHAPITRE III — LE PSEUDO-SIGER DE BRABANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE III — LE PSEUDO-SIGER DE BRABANT

en 1252 ', elle occupe les années suivantes. Le célèbre pamphlet de Guillaume de Saint- Amour De periculis novissimorimi temporum est de 1255 ^, et la réponse de saint Thomas d'Aquin Co7ttra impugnantes Dei ctiltum, de 1257 l Le dernier acte relatif à cette affaire, déjà assoupie par la condamnation du De periculis et le bannissement du fauteur principal, est du 24 septembre 1259 *. Or, par les actes officiels et les sources multiples concernant cette ardente querelle, nous connaissons, sans ombre de doute, les noms des acteurs notoires, et nulle part celui deSiger n'est prononcé. Dans sa lettre du 17 juin 1256, Alexandre IV indique Guillaume de Saint- Amour, Eudes de Douai, Nicolas de Bar-sur-Aube et Chrétien de Beauvais comme les agents principaux de la rébellion et de la résistance, tanquam principales hujiisrnodi rebellionis et contnmacie incentores ^. L'un ou l'autre nom est encore connu ^ mais de Siger, il n'est question nulle part. On ne peut donc placer avec Tocco le nom de Siger à côté de celui de l'auteur du De periculis^ et encore moins dire avec Gaston Paris que Siger « prit, avec Guillaume, de Saint-Amour, la première place parmi les adversaires des Dominicains ' ».

D'ailleurs, la guerre entreprise contre les Dominicains fut déclarée et conduite par les membres du clergé séculier de la faculté de théologie et non par les professeurs des autres facultés, parmi lesquels se trouvera, mais plus tard, Siger de Brabant ^ Si la faculté des arts se laissa entraîner dans la lutte, ce fut dans des questions statutaires relevant de l'ordre intérieur de l'Université, mais non dans la question doctrinale qui faisait le fond du débat entre les séculiers et les réguliers. La querelle théologique était en

Mémoires de la Société d'émulation du Jura, 1902, Lons-le-Saunier, pp. 61-252; Seppelt F. X. Der Kampf der Betielordcn an der Universitdt Paris in der Mitte des J^.Jahrhuuderts, dans Kirchengeschichtliche Abhandlungen, Breslau, t. III (1905), p. 197 et suiv.

» Chart Univ. Paris., I, p. 226.

^ Denifle-Cliatelain, Clutrt. Unii'. Paris., I, 296.

" [Soldati], .S'.S". Thoniae Aquinatis et Bonaventiirae Opuscitht adversits Guillelmum a S. Amore cjusqtie asscchts, Romae, 1773, t. I, p. XXII; Chart. Univ. Paris., I, 297. C'est à tort que Le Clerc {Hist. liU.,de la France, XIX, 102, et G. Paris, La Poésie au moyen âge, 167) donnent la date de 1266.

* Chart. Univ. Paris., I, 402.

* Chart. Univ. Paris., 1, 321.

" Chart. Univ. Paris., 1,330; Can tip r a t a nus Th. liomiin nnivcrsaîe de Apibtts, lib. II, cap. X, n. 27, p. 179.

' La Poésie au moyen df^e, p. 167.

* Nous savons par G. de Saint-Amour lui-mùme que le De Periculis était l'oeuvre exclusive des théologiens et des canonistes : Ego una cum aliis magistris et scholaribus theologiae et magistris decretorum collegi auctoritates praedictas. Opéra omnia, p. 109.

72 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE

dehors du domaine de la faculté des arts, à laquelle Siger ne cessa jamais d'appartenir, ainsi que nous le verrons plus avant ^

Enfin, la première apparition de Siger de Brabant dans l'histoire est de 1266, et la période connue de son activité professorale occupe les dix années suivantes, ce qui nous conduit beaucoup trop tard pour permettre de croire avec quelque probabilité qu'il était déjà maître au temps de la querelle de Guillaume de Saint-Amour, surtout si nous considérons que sa carrière fut subitement brisée en 1277, au temps de sa plus grande renommée.

Ainsi donc, rien n'autorise à parler de Siger de Brabant jusqu'à l'année 1266. Avant cette date, Siger n'existe pas pour l'histoire.

Avec la suppression de l'anachronisme signalé tombe aussi le rapprochement que l'on a fait entre quelques vers de Rutebeuf et le nom de Siger de Brabant. Victor Le Clerc l'a établi le premier ^ et a eu des imitateurs ^ Le célèbre trouvère écrit dans « Li diz de maître Guillaume de Saint- Amour » :

Bien avez oï la descorde (Ne covient pas que la recorde) Qui a dure tant longuement (Vij. ans tos plains entirement) Entre la gent Saint-Dominique Et cels qui lisent de logique *.

Ce morceau porte avec lui-même sa date. Il est du commencement de 1259, puisque « la descorde » qui dure depuis « Vij ans tos plains entirement > a commencé pendant les premiers mois de 1252. On ne peut donc pas rapprocher ces vers de la polémique de saint Thomas et de Siger, laquelle est de 1270.

D'ailleurs, même appliquées à la lutte de Guillaume de Saint-Amour et des Dominicains, les paroles de Rutebeuf doivent être interprétées. La discorde, en effet, n'était pas

Entre la gent Saint-Dominique Et cels qui lisent de logique,

' Il n'y a aucune vraisemblance à penser avec Baeumker (p. 63, n. 2) que Siger, maître èa arta, pouvait en mcMnc trmps 6tre étudiant en théologie. Siger eût-il été alors à l'Université, il n'était paH encore maitre en théologie, en 1277, vingt ans plus tard.

" Uut. Utt. tU la Franc; XIX, lOl.

• Renan, Aurrroèn et tAverroïgtn»; 277; Castets F. // Fiore, Poème iia/irii du XIII* nthlt rn CCXXXII Honnet* imité du Roman ilf In Rt>s<; par Durante, Montpellier et Paris, 1H81, 151.

« (Hitvre» cumplètn dt: RuttbituJ, éd. A. Jubinal, Paris, 1830, l, 7.*}.

Page 1