‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 44 sur 208 · CHAPITRE m — LE PSEUDO-SIGER DE BR\BANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE m — LE PSEUDO-SIGER DE BR\BANT

mais entre les théologiens séculiers et les Dominicains. S'il est vrai aussi que « cels qui lisent de logique » c'est-à-dire la faculté des arts, prit part à la lutte, c'est secondairement et entraînée par les meneurs de la faculté de théologie, comme l'établissent les documents officiels relatifs à cette affaire \ Le mot de logique a usurpé dans les vers de Rutebeuf, pour les seuls besoins de la rime, une place que, rigoureusement, il n'a pas dans l'histoire.

L'anachronisme de Tocco devait avoir la vie longue. En dehors du texte de la vie de saint Thomas d'Aquin, il trouva avec les grandes éditions des œuvres complètes de ce docteur un moyen de propagation encore plus facile. La première de ces éditions, Rome, 1570, dite de Pie V, fait précéder l'opuscule Contra impugnantes Dei cultum d'un court prologue pour servir d'argument, comme on disait alors, au traité ^ C'est là que l'auteur du prologue, se conformant à l'indication venue manifestement de Tocco, place le nom de Siger auprès de celui de Guillaume de Saint-Amour dans la lutte de ce dernier contre les religieux mendiants. Les éditions postérieures des œuvres complètes de saint Thomas, jusqu'à la fin du siècle dernier, répétèrent l'information de l'édition princeps, témoin celles d'Anvers (1612), de Paris (1660), de Venise (1745 et 1786). C'est là que V. Le Clerc est venu recueillir le renseignement de Tocco sans en soupçonner l'origine première et l'a transmis à ceux qui, après lui, ont eu à parler de Siger de Brabant ^ C. Cipolla a reconnu dans la vie de saint Thomas par Guillaume de Tocco la source primitive de cette donnée, mais il n'a pas conçu de doute sur sa valeur ^ si bien que le dernier historien de Siger, Cl. Baeumker, l'accepte à son tour avec la même sécurité ^ Cependant, comme nous l'avons établi plus haut, le témoignage de Tocco n'a (ju'une faible autorité, et, tel qu'il est formulé, il renferme un assez grossier anachronisme. Ce n'est pas, en effet, au temps de Guillaume de Saint-Amour, mais plus tard, que Thomas d'Aquin est entré en polémique contre Siger de Brabant.

Le texte de Tocco ne devait pas demeurer un simple anachronisme ; il allait fournir l'occasion, au xvii^ siècle, de confondre Siger de Brabant

' Voy. p. 70, note 2.

' On le trouve déjà dans l'édition des. opuscules de saint Thomas publiée à Milan, 1488, par les soins du dominicain Soncinas.

=> Hist lut., XXI, 101-102. Le Clerc avait consulté l'édition de Venise.

* Giornale storico, VIII, 12«.

* Die Impossibilia, 62-G4.

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avec Siger de Courtrai et de faire de leurs deux personnes et de leurs deux activités, si dissemblables fussent-elles, un amalgame qui devait alimenter longtemps les notices biographiques. On a dit, comme nous l'avons déjà rapporté, que Quétif et Echard étaient les premiers auteurs responsables de la confusion. L'affirmation est relativement vraie. Ils l'ont mise en circulation, mais ils ne l'ont pas inventée. Il est d'ailleurs très probable que si Echard, car c'est de lui seul qu'il s'agit, au lieu de toucher en passant une question qu'il n'avait pas à examiner, l'avait traitée à fond, comme a cherché à le faire V. Le Clerc, il n'aurait pas eu de peine à s'apercevoir de cette erreur. Quoi qu'il en soit, il importe surtout de savoir comment le savant bibliographe en était venu à son opinion. C'est le moyen de couper court à son autorité, car elle est telle aux yeux de Carlo Cipolla qu'il n'hésite pas à maintenir, sur la foi seule d'Echard, l'existence d'un Siger de Courtrai en plein xiii^ siècle.

Il aurait été probablement difficile de retrouver la source dont s'était inspiré Echard, s'il ne nous avait mis lui-même indirectement sur la voie. A deux des endroits où il touche cette question, il déclare que ses affirmations résultent de l'histoire de la Sorbonne, ex actis gymnasii. Dans un premier texte, en conséquence de ces renseignements, il affirme que Siger de Courtrai est contemporain de saint Thomas d'Aquin et un des compagnons de Robert de Sorbon '. Dans le second texte, Echard est conduit à rapprocher les noms de Siger de Courtrai et de Siger de Brabant ; cependant, il ne nous apprend pas explicitement s'il voit sous ces deux noms une identité de personne ^ Mais dans la notice sur l'inquisiteur Simon du Val, après avoir donné l'extrait de l'acte de citation visant Siger de Brabant, il rappelle le legs de manuscrits fait par ce dernier à la Sorbonne. Or, ces ouvrages, Echard en a déjà parlé plus haut, et si le lecteur se reporte à cet endroit, il s'aperçoit aussitôt s'il s'agit des livres légués par Siger de Courtrai. D'où il faut conclure que, dans son esprit, Echard identifiait les deux Siger, quoique ne l'affir-

* Aller (manuscripturum)... ex le|;ato Sigeri de Cortraco decani Cortracensis et socii Sorbon. qui ex actis eju» f^ymnasii aetate S. Thomae ttorebat. Script. Ord. Prai-d., I, 288b.

' PrimuN (codex)... ex Ir^ato Sineri de Cortraco decani ecclesiae B. Mariae Curtracenfi», qui e primi» Roberti de Sorbona sociis fuit ex actis j^ymnasii, canctumtiue doctoretn vidit. Aller n. 1!K) ex le^^alo Bernerii de Nivellis canonici S. Martini Leodiensis, qui cum Sigero de Hrabantia concanonico »u«» Leodium jam se receperat nieiise novembri 1277, ut conslal ex atli» F. .Simonin de Valle Or, Praedic. in regno Franciac tum inquisitoris generalis. Sic enim habelur in cod. MS membr. alias convcntus nu.stri Kotoma^^ensis ejus acUtis, ubi acU plura rju« inquisitionia (p. 295 a).

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