‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 56 sur 208 · CHAPITRE V - CONDAMNATION DE L'AVERROISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE V - CONDAMNATION DE L'AVERROISME

formule est outrée, semble-t-il, mais elle témoigne de l'extrême divergence doctrinale à laquelle les deux grands Ordres scolaires du moyen âge avaient finalement abouti.

L'année 1270 qui avait mis aux prises Thomas d'Aquin tour à tour avec les maîtres séculiers et l'ancien augustinisme, le vit aussi livrer un vigoureux assaut à l'averroïsme de quelques maîtres parisiens de la faculté des arts. Il n'est pas douteux, en effet, que cette année déjà riche en troubles ne marque les débuts de la crise aiguë que traverse durant sept années l'Université de Paris ; elle est aussi, selon toute probabilité, l'année où se produit la polémique personnelle de Thomas d'Aquin et de Siger de Brabant.

Nous avons essayé plus haut de déterminer le point de départ du mouvement averroïste \ Nous avons vu qu'il ne semble être né que vers le sixième decennium du siècle. Après être resté dans l'ombre, il paraît au grand jour pour la première fois en 1270. Thomas d'Aquin qui écrit à ce moment son traité de P Unité de l'Intellect contre les averroïstes, nous apprend que l'erreur qu'il combat, était déjà ancienne et avait prévalu chez un grand nombre -. Mais cette expression assez indéterminée d'elle-même doit être précisée par les renseignements obtenus d'ailleurs. Des sources diverses nous permettent de saisir cette importante manifestation de l'averroïsme.

Guillaume de Tocco, l'historien de saint Thomas d'Aquin, nous a fait à sa manière une description de l'averroïsme parisien. Il ne donne pas, il est vrai, à ses renseignements une date précise, mais il ressort néanmoins du contexte qu'ils s'appliquent au second séjour de Thomas à Paris. Pour Guillaume, l'averroïsme est surtout constitué par la théorie d'une seule intelligence commune à tous les hommes, ce qui entraîne la suppression de tout mérite individuel. L'esprit des gens simples était même imbu de cette erreur. Aussi un homme d'armes, à Paris, déclarait-il ne pas vouloir expier ses fautes ; car, disait-il, si l'âme du bienheureux Pierre est sauvée, je le serai pareillement ; ayant la même intelligence, nous aurons la même destinée. Cette erreur avait infecté les étudiants de Garlande, c'est-à-dire les étudiants es arts, et ceux-ci pouvaient la propager par leurs sophismes.

adversetur. Registrmn epistolarum, III, p. 871. Cum doctrina unius ordinis sit tota pêne contraria doctrinae alterius, exceptis fidei fundamentis. p. 902.

' P. 59 et suivantes.

* Inolevit siquidem jamdudum circa intellectum error apud multos ex dictis Averrois sumens exordium. De unitate ùitel/ectits, cap. I. Opéra, éd. Fret té, t. XXVII, p. 311.

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Pour la combattre, Thomas composa l'écrit admirable où il montre qu'Averroès avait mal entendu Aristote, si bien que quiconque comprend la doctrine du Philosophe ne peut hésiter à voir combien cette erreur est déraisonnable *.

On aura remarqué le fait assez curieux que la thèse principale de Taverroïsme, celle de Tunité de l'intellect, avait franchi le seuil des écoles, pour pénétrer dans les milieux sans culture. Là, par une logique simpliste, on en tirait, sous forme de conclusion, l'affranchissement de toute obligation morale, tentative si souvent manifestée dans diverses sectes populaires du moyen âge. Cette diffusion des conceptions averroïstes chez le vulgaire peut aider à expliquer l'urgence des mesures prises par l'évêque de Paris, en décembre 1270 -.

Mais c'était surtout dans le monde des écoles que l'averroïsme trouvait ses adeptes ; et nous allons établir par un document précis que les thèses fondamentales de cette doctrine y étaient ouvertement agitées et défendues. On est surpris, il est vrai, de ne pas rencontrer de trace importante des

' Praeter praedtcta magna volumina... in quibus antiquas haereses confutavit, suo etiam exortas tempoie divino Spiritu révélante destruxit, quarum haeresum prima fuit Averrois, qui dixit unum esse in omnibus hominibus intellectum. Qui error malorum favebat erroribus, et Sanctorum virtutibus detrahebat : dum uno existente in omnibus intellectu, nulla esset differentia hominum, nec distantia meritorum. Qui tantum invaluit etiam in simplicium mentibus, sicque se periculose infudit, ut requisitus quidam miles Parisiis, utrum de suis criminibus se purgare vellet, responderit : Si anima B. Pétri est salva, et ego salvabor : quia si uno intellectu cognoscimus, uno fme exitii finiemur. Quem errorem cum essent scholares Golardiae imitantes, qui Averrois erant communiter sectantes ; poterat praedictus error plures inficere, quibus potuissent praedictum errorem sophisticis rationibus persuadere. Unde contra hune errorem praedictus Doctor fecit tcriptum mirabile, in quo praeter rationes fidei, quibus praedictus error illiditur, per dicta etiam Aristotelis, quae Averroes maie inteliexerat, a radice evellit, et nihil rationis habere demonstrat : ut nullus, qui potest dicta Aristotelis capere, quin sit praedictus error irrationabilis, dubitaret. Acta SS., t. I martii, p. 666. Au lieu de Ctolanliae^ lisez Garlandiae. Gartande était le nom du quartier où étaient établies les écoles d'arts. Déni fie, Die UniversiUUen, I, p. 667.

• P. Alphandéry a posé cette question : Y a-t-il eu un avcrroïsme populaire au X//f« et au X/Ve Mièciey (Revue de l'Histoire des Religions, XMV (IDOl), pp. 395-406.) Il examine le texte de Tocco que nous venons de reproduire plus un interrogatoire d'hérétique (C ircassunnc, 1326), et conclut à la négative. Sans compter qu'on ne peut rien établir sur une base aussi étroite, la question est mal posée. Il n'est pas douteux que l'averroUme, doctrine philosophique subtile et complexe, ne pouvait trouver un terrain de culture dans le peuple ; mais il en est autrement s'il s'agit de conséquences morales, analogues à celles stftnalées par Tocco. L'amoralité des clercs averroïstes de Paris, dont nous parlerons plus avant, pouvait fort bien paHscr dans la masse populaire et chercher à s'y justifter à la faveur de qucIqueN-uns de ces sophismes t'.iciles, tels qu'on les formulç généralement pour l'usage de la fuul<

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