CHAPITRE V — CONDAMNATION DE L'AVERROISME
polémiques averroïstes dans les Questions quodlibétiques déterminées par saint Thomas pendant son séjour à Paris. Cet étonnement disparaît cependant lorsque l'on considère que ces théories devaient trouver leur lieu naturel dans les disputes des maîtres es arts. Une seule thèse, parmi celles que nous verrons condamner, est discutée par Thomas d'Aquin dans les quodlibets de Noël 1269 et de Pâques 1270 ^ Elle est une conséquence des doctrines averroïstes, mais elle appartient au domaine de la théologie, ce qui explique sa présence parmi les questions disputées '\
Des renseignements précis sur l'agitation averroïste de 1270 nous sont fournis par un religieux dominicain, alors à Paris, du nom de Gilles, selon toute probabilité Gilles de Lessines \ On possède de lui une lettre de quelques lignes adressée à Albert le Grand. Il lui apprend que les maîtres les plus célèbres en philosophie, à Paris, discutent divers articles qu'il lui envoie et qu'on a combattus déjà dans de nombreuses assemblées. Il le prie d'intervenir, lui l'illuminateur des intelligences, pour mettre fin par son autorité à ces disputes. La lettre de Gilles nous a été conservée par Pierre de Prusse, un biographe tardif d'Albert le Grand *, qui n'a pas jugé utile à son sujet de reproduire la liste des erreurs qui accompagnait la lettre d'envoi. Il nous a seulement conservé la première proposition, à savoir que l'intelligence de tous les hommes est numériquement une ^
Les savants éditeurs du Cartulaire de l'Université de Paris regrettent que Pierre de Prusse n'ait pas rapporté intégralement cette lettre qu'Albert
* C'est la question : utrum anima separata possit pati ab igné corporeo ? (quodl. II, a. 13 ; quodl. III, a. 23), dont la négative est la huitième des propositions condamnées le 10 décembre 1270. Chart. Univ. Paris., I, p. 487.
* Sans doute, bon nombre de questions agitées par les théologiens étaient purement philosophiques. Mais il est vraisemblable que les artistes n'auraient pas osé proposer leurs thèses averroïstes dans les écoles des théologiens les jours de disputes, ou que ceux-ci les auraient récusées.
' Le Chart. Univ. Paris., laisse entendre (I, p. 487) qu'il pourrait s'agir de Gilles de Lessines. Le fait est très probable. Nous savons que Gilles était bachelier et avait, par conséquent, enseigné comme tel à Paris, bien qu'il ne fût pas arrivé à la maîtrise. Denifle, Archiv f. Litt.- u. Kirchengesch., II, 238. C'est lui aussi qui avait achevé de composer, en juillet 1278, son traité pour défendre les doctrines de Thomas d'Aquin sur l'unité des formes. Hauréau, Notices et extraits de quelques m iniiscrits latins, t. V, p. 70; Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., I, 371. Cet écrit est manifestement une réponse à la condamnation d'Oxford de 1277. Chart. Univ. Paris., I, p. 559. On le trouve, Paris, Nationale, latins, 15962, et Bruxelles, Bibl. Roy., 873-883. Il a été édité par M. De Wulf, Le traité De unitate formae de Gilles de Lessines, Louvain, 1901 (Les Philosophes Belges, I).
* Pierre de Prusse écrivait les dernières années du XVe siècle. Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., I, 866. Cette légende a été publiée en tête de l'écrit attribué à Albert : De adhaerendo Deo, Antverpiae, 1621. Voy. cap. XXXII.
^ Çhart. Univ. Paris., I, p. 487 ; infra. Ile Partie, p. 29,
■106 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE
le Grand avait placée en tête de sa réponse, réponse qu'ils n'ont pu euxmêmes retrouver. Ils soupçonnent néanmoins, que la liste des propositions fournie par Gilles à Albert concordait avec celle des erreurs condamnées à Paris, le 10 décembre 1270, puisque la première erreur leur est littéralement commune \
Au cours de nos recherches, nous avons été assez heureux pour retrouver l'écrit inédit et perdu d'Albert le Grand. Il a pour titre De qiiindecim Problematibus '^. Il est précédé de la lettre de Gilles et de la liste des propositions discutées à Paris. Nous l'éditons ^ d'après deux manuscrits de la Bibliothèque royale de Munich *. Ils sont, jusqu'à présent, les seuls connus.
A quelle date Gilles de Lessines a-t-il envoyé à Albert le Grand, alors à Cologne, la liste des propositions si vivement disputées dans les écoles parisiennes ? C'est ce qu'il importe avant tout de savoir.
Des quinze propositions signalées par Gilles, les treize premières sont littéralement identiques avec celles condamnées à Paris le 10 décembre 1270 ^ Elles se rapportent donc au même fait ; et l'agitation scolaire décrite par Gilles a précédé la condamnation et y a abouti. Gilles a dû écrire à Albert au fort des disputes et avant la prohibition. La preuve en est dans diverses données. Dans le fait d'abord que le correspondant d'Albert n'indique pas les propositions comme condamnées, mais comme discutées et désapprouvées dans les disputes publiques des maîtres. De plus, après la condamnation du 10 décembre, Gilles n'aurait pas eu besoin de faire appel à l'autorité doctrinale d'Albert pour mettre fin à ces querelles. Enfin, les deux dernières propositions signalées par Gilles ne sont pas dans la série de celles qui ont été condamnées, preuve qu'au moment de la prohibition elles n'ont pas été retenues, bien qu'elles eussent fait partie du groupe des thèses disputées. Comme les approches de Pâques et de Noël étaient le temps des grandes joutes quodlibétiques, il n'est pas invraisemblable que Gilles ait pris le parti d'en appeler à Albert le Grand aux environs de Pâques 1270.
Nous ignorons à quel moment la consultation d'Albert le Grand arriva
• Chart. Univ. Paris , I, p. 487.
" Ce»! l'écrit qui, dan» la Tabula Scriptorum Ord. Praed., porte pour titre : Problema(« contra Averroistas, XV questiones. Archiv fUr Litter.- tiiid Kirchengesch.^ II, p. 236.
• II« Partie, pp. 27-62.
• Aof. f/7., p. VII et suiv.
'Comparez la liate, dana notre II« Partie, p. 20, à celU- du Chart. l'itiv. Paris., I, p. 486^, que nous reproduisons à la fin du présent chapitre.