CHAPITRE V — CONDAMNATION DE L'AVERROISME
à Paris. Elle ne dut pas tarder, puisqu'elle était motivée par des circonstances urgentes. La rédaction, qui ne paraît pas très soignée, indiquerait aussi que cette réponse fut faite assez à la hâte. Nous l'utiliserons plus avant, mais nous ne pouvons nous dispenser de faire observer ici qu'Albert le prit sur un ton assez hautain à l'égard des doctrines qui lui étaient soumises et de ceux qui les professaient. Il se plaît à répéter que semblables théories sont indignes de philosophes \ et déclare que beaucoup de Parisiens ne sont pas adonnés à la philosophie, mais à la sophistique '\
Les deux dernières propositions de la liste de Gilles, avons-nous dit, ne paraissent pas dans la condamnation du 10 décembre 1270. Le fait mérite considération, car il est significatif. Les propositions condamnées, identiques aux treize premières de Gilles de Lessines, sont toutes des propositions averroïstes, ainsi que nous le dirons bientôt. Par contre, les deux dernières propositions discutées dans les écoles, visent deux thèses de saint Thomas d'Aquin et appartiennent au système doctrinal auquel l'augustinisme des maîtres parisiens faisait opposition. La première thèse, dissimulée sous une question théologique, n'est autre, pour le fond, que la (juestion déjà signalée de l'unité des formes '. Thomas d'Aquin avait abordé la difficulté dans trois disputes quodlibétiques successives, de Noël 1269, Pâques et Noël 1270 ''. La seconde thèse est relative à la simplicité de composition des substances spirituelles, dans lesquelles Thomas se refusait à voir l'existence d'une matière proprement dite ^
La parfaite concordance entre la liste des propositions communiquées pat Gilles de Lessines à Albert le Grand, et celle des propositions condamnées peu après, témoigne que nous sommes en présence d'une sorte de catalogue officiel dressé en vue de discussions préalables pour aboutir finalement à un acte de l'autorité ecclésiastique touchant ces mêmes propositions. Le fait que deux thèses de Thomas d'Aquin avaient été jointes
' Ile Partie, p. 29 et suiv., passim.
* Multi Parisienses non philosophiam, sed sophismata sunt secuti. Loc. cit., p. 35.
' Quod corpus Christi jacens in sepuichro et positum in cruce, non est vel non idem fuit numéro semper, sed secundum quid. Il» Partie, p. 30.
* Quodlib. II, a. 1 ; III, a. 4 ; IV, a. 8.
* Angélus et anima sunt simplices, sed non absoluta simplicitate, nec per accessum ad compositum, sed tamen per recessum a summo simplici. 11^ Partie, p. 30. Thomas a touché cette question dans son Quodlib., III, a. 2. Voy. surtout : Quaestiones disputatae, De spiritualibu.s creaturis, a. 1. Respondeo dicendum. Opéra, éd. Fret té, t. XIV, p. 5. Dans ses réponses aux quinze propositions que lui avait envoyées Gilles de Lessines, Albert examine les deux propositions relatives à l'enseignement de Thomas d'Aquin et il maintient la même doctrine sans s'y appesantir. II« Partie, p. 51.
108 SIGER DE BRABANT — l^e PARTIE
primitivement à la liste des propositions averroïstes, révèle clairement que les promoteurs de la condamnation de décembre avaient eu tout d'abord la pensée d'envelopper dans la même réprobation le péripatétisme averroïste des maîtres es arts et le péripatétisme chrétien de Thomas d'Aquin. Aux yeux des théologiens augustiniens, Thomas d'Aquin et Siger de Brabant étaient placés, malgré des différences fondamentales, sur le terrain commun de l'aristotélisme, auquel ils déclaraient la guerre. Cette conviction était si ferme, qu'un des combattants les plus ardents du moment, Jean Peckham, ne devait pas hésiter plus tard à insinuer, ainsi que nous l'avons vu, que Thomas d'Aquin avait emprunté sa théorie de l'unité des formes aux maîtres en averroïsme d'alors, Siger de Brabant et Boèce de Dacie K Enfin, cette tentative d'atteindre les doctrines de Thomas, avortée en 1270, fut reprise et mise largement à exécution en 1277, ainsi que nous aurons à le dire.
Pour les théologiens augustiniens, Thomas d'Aquin était donc, comme un allié, presque un fauteur des maîtres es arts et de leur enseignement philosophique.
Il est assurément indubitable que les doctrines de Thomas d'Aquin et celles des artistes parisiens ont un vaste domaine commun : l'aristotélisme. Mais sur ce terrain, des divergences profondes séparaient l'enseignement de Thomas de celui des aristotéliciens averroïstes de la faculté des arts, et un conflit éclata de ce côté comme du côté des théologiens augustiniens.
Il n'est pas douteux que la polémique personnelle entre Thomas d'Aquin et Siger de Brabant tombe au cours de cette année 1270 déjà si grosse d'orages. De même que le célèbre maître dominicain n'avait pas hésité à entrer en lutte contre la masse des théologiens de son temps pour justifier et défendre le progrès intellectuel que l'œuvre du Stagirite apportait au monde latin, de même il n'hésita pas à se poser en rempart contre un usage abusif d'Aristote (jui compromettait la foi chrétienne, et avec elle le profit scientifique que l'on était en droit de tirer des écrits du péripatétisme. A raison de la gravité des intérêts compromis, la polémique de Thomas d'Aquin prend un caractère de véhémence qu'on ne retrouve pas dans ses disputes théologiques, si ce n'est peut-être dans les écrits destinés à défendre les droits des religieux contre les attaciues de Guillaume de Saint-Amour et de Me» adeptes.
• Voy, plu» haut, p. 101, n. 1. Il n'eut pas douteux que iur ce point Thomas et Siger •uivaient la m^mc doctrine d'Arintote. Si{;er l'enseigne ex professe, 11*^ Partie, p. i>7. Mai* il e»t faux (|ue Thoma» l'ait empruntée à Siger. Thomas tient son péripatétisme d'Albert !•' <îrand et Hurtuut d'Arixtutc, et non de «es contemporains averroïstes ou autres.
CrtAPlTRE V — CONDAMNATION DE L'AVERROiSME 10«>
Dans un sermon prononcé à Paris, devant l'Université, au fort de l'orage, Thomas se plaint amèrement de la prétention qu'ont certains philosophes, et il vise manifestement ici les maîtres averroïstes de la faculté des arts, de dogmatiser en philosophie en fermant les yeux sur l'Evangile. Il condamne cette conduite équivoque qui consiste à déclarer qu'on ne fait c{ue réciter les opinions du Philosophe, alors qu'on contredit l'enseignement de la foi ; car soulever, sans les résoudre, des doutes contre la vérité équivaut à l'abandonner. Puis, répondant à cette présomption de l'averroïsme à tout dirimer par la seule raison, il montre l'incertitude de la philosophie et les contradictions des philosophes, en face de la clarté et de la certitude de l'enseignement révélé ; et il prend comme exemple cette vérité, alors si fortement ébranlée par l'averroïsme, de l'immortalité personnelle de l'âme humaine '.
Il semble bien que dans les disputes soulevées par l'averroïsme parisien, la question de l'unité numérique de l'intelligence humaine qui supprimait l'immortalité personnelle de l'âme, ait occupé le premier plan. Il en fut, en tout cas, ainsi en 1270. Le texte que nous venons de citer, celui de Guillaume de Tocco déjà mentionné, et le fait que cette erreur est mise
' Inveniuntur aliqui qui student in philosopliia, et dicunt aliqua quae non sunt vera secundum fidem ; et cum dicitur eis quod hoc répugnât fidei, dicunt quod Philosophus dicit hoc, sed ipsi non asserunt, imo solum recitant verba Philosophi. Talis est falsus propheta, sive falsus doctor, quia idem est dubitationem movere et eam non solvere quod eam concedere ; quod signatur in Exod. (XXI, 33), ubi dicitur quod si aliquis foderit puteum, et aperuerit cisternam et non cooperuerit eam, veniat bos vicini sui, et cadat in cisternam, ille qui aperuerit cisternam teneatur ad ejus restitutionem. Ille cisternam aperuit, qui dubitationem movet de his quae faciunt ad tidem. Cisternam non cooperit, qui dubitationem non solvit, etsi ipse habeat intellectum sanum et limpidum, et non decipiatur. Alter tamen qui intellectum non habet ita limpidum bene decipitur, et ille qui dubitationem movit tenetur ad restitutionem, quia per eum ille cecidit in foveam.
Videte : pagani multi fuerunt philosophi et multa dixerunt de his quae pertinent ad fidem, et vix invenietis duos concordare in unam sententiam ; et quicumque aliquid veritatis dixit, non dixit eam sine admixtione falsitatis. Plus scit modo una vetula de his quae ad fidem pertinent, quam quondam omnes philosophi. Legitur quod Pythagoras primo fuit pugil ; audivit magistrum disputantein de immortalitate animae, et disserentem quod anima esset immortalis ; et in tantum allectus est quod dimissis omnibus dédit se studio philosophiae. Sed quae vetula est hodie quae non sciât quod anima est immortalis ? multo plus potest fides quam philosophia : unde si philosophia contrariatur fidei, non est acceptanda. Uccelli P. A. S. Thomae Aquinatis et S. Bonaventurae Balneoreiriensis Sermones anecdoti, Mutinae, 1869, p. 71; 5. Thomae Opéra, éd. Fretté, t. XXXII, p. 676. Ce sermon est la reportatio d'un auditeur. Comme il vient d'un manuscrit parisien de Saint-Victor et contient une collation, il a été sûrement prononcé à Paris devant l'Université. Les allusions aux prétentions averroïstes, aux questions de l'immortalité de l'Ame et de l'éternité du monde (avant le texte cité) autorisent à le placer en 1270. Puisqu'il a été prononcé le nie dimanche après la fête des SS. Pierre et Paul, il serait du 20 juillet.
^\0 SIGER DE BRADANT - Ire PARTIE
au premier rang dans la liste de Gilles de Lessines et dans celle de la condamnation du 10 décembre, tout cela l'établit déjà clairement. Mais ce qui est plus significatif, c'est la composition des deux traités polémiques de Siger de Brabant et de Thomas d'Aquin sur cette question fondamentale lesquels constituent de véritables manifestes de la part de l'un et l'autre parti.
Que le traité de Siger de Brabant, De Anima inieUediva \ et celui de Thomas d'Aquin qui en est la réfutation, De Unitate intellectus contra Averroistas ^, aient été publiés en 1270, c'est ce qui ressort de l'ensemble des faits signalés et de diverses données résultant de la critique externe et interne de ces traités \ Cette polémique des deux maîtres marque un moment principal dans le heurt scientifique de l'école thomiste et de l'école averroïste. Les deux écrits qui en sont issus nous révèlent clairement la position respective du péripatétisme chrétien et du péripatétisme irréligieux. L'examen comparé de l'un et de l'autre touchant une question fondamentale mais obscure de l'aristotélisme permet aussi de juger à quel degré de pénétration et de critique les meilleurs esprits étaient alors parvenus dans la connaissance de la lettre et de l'esprit d'Aristote. Enfin, on peut encore tirer de précieux renseignements des monuments de cette polémique, et nous retrouverons bientôt ces données multiples en traitant de la diversité de position prise par Thomas d'Aquin et de Siger de Brabant à l'égard de l'œuvre scientifique du Stagirite.
L'agitation averroïste de 1270, au sein de l'Université de Paris, aboutit
' II» Partie, pp. 143-171. Nous parlerons de la partie matérielle de ce traité dans la section suivante, et de sa doctrine en exposant les théories averroïstes.
* Le catalogue du procès de canonisation le désigne ainsi : De unitate intellectus contra Averroistas Parisienses. Revue Thomiste, XVll (1909), p. 158. Le pseudépigraphe I)e Concordantiis, attribué à Thomas d'Aquin {Opéra, XXVIII, p. 560), et qui est, selon toute apparence, l'œuvre du dominicain anglais Thomas de Sutona (avant 1312), écrit : Magis enim fidei derogat unum esse intellectum, quod ponit Averrois, quia sic periret diversitax praemiorum, et in hune defecium venerunt Averroistae Parisiis nostris temporibuM. contra quos scripsimus De unitate intellectus, quam ponere infmitas animas actu. Cap. XXXI, p. 571.
■ L'autorité de Tocco et le titre porté par le traité De unitate intellectus (note précédente), établirent qu'il a été composé pendant le séjour dt; Thomas ;i Paris (1209-72). Le ma. latin 8001, de la bibliothèque de Municli, contient l'écrit de saint Tliomas, où il porte en titre : Tractatui j'r. Thome contra mafr. Sogerum de unitate intellectus. On a écrit au-deaatia de So^crum, d'une écriture très fine et ancienne : averroistam. Il«= Partie, p. IX. La comparaison du contenu des deux truites justifie cotte indication, c'est-à-dire que l'écrit de Thomas est une réfutation de celui de Siger. Eiiliii, l'objet de la dispute se rapporte k la principale question agitée en 1270, comme en font foi les deux listes de propositions, celle de Gilles de Lessines et celle condamnée le lo décembre.