CHAPITRE VI - ACTIVITE LIITERAIRE DE SIGER DE BRADANT
Les autres écrits ne sauraient être rattachés à un moment déterminé par aucun indice certain. Par contre, l'ensemble de l'œuvre littéraire de Siger doit tomber approximativement dans l'espace d'une dizaine d'années, de 1266 à 1276. La condamnation du 7 mars 1277 qui atteignit Siger et mit fin à sa carrière scolaire, ne permet de reporter aucun de ses écrits postérieurement à cette date. D'autre part, l'activité littéraire de Siger ne semble guère avoir commencé avant 1266, date de sa première apparition certaine dans l'histoire.
On peut d'ailleurs énumérer les écrits de Siger en les groupant d'après leur contenu. A vrai dire, l'ensemble de ce que nous connaissons ne suffit pas à constituer un programme philosophique aussi détaillé que celui qu'on pratiquait au temps de Siger et tel que nous le présentent les nombreux traités d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin ; mais de ces importants fragments, il se dégage une idée très précise de la position occupée par Siger parmi ses contemporains. Une partie de l'œuvre littéraire de Siger ne nous est certainement pas encore connue. Nous indiquerons à la fin de ce chapitre l'existence de quelques autres écrits signalés dans ceux que nous mettons au jour. Il nous serait impossible d'autre part de déterminer, même approximativement, l'importance et l'étendue de l'ensemble par rapport à ce que nous possédons actuellement. Il ne nous paraît pas douteux toute-r fois qu'un dépouillement plus complet et attentif de tant de manuscrits contenant la littérature scientifique médiévale, n'aboutisse à la connaissance de nouvelles copies de ce que nous publions, ou à la découverte de traités encore ignorés. On doit croire cependant que l'événement qui brisa la carrière professorale de Siger amoindrit notablement son activité littéraire en l'arrêtant prématurément, et atténua la diffusion de son œuvre à raison de la mésestime qui l'avait atteinte.
Nous n'essaierons pas ici, en énumérant les travaux connus de Siger de Brabant, d'entreprendre une analyse détaillée de leur contenu ; cela dépasserait les justes limites de cette étude. Nous avons préféré accroître le nouveau matériel relatif à cette publication et resserrer à son profit l'exposé de la question purement doctrinale. Un examen des écrits de Siger ne dispenserait pas d'ailleurs les spécialistes de l'étude du texte lui-même. Nous nous bornerons donc à donner dans le présent chapitre une idée précise de l'objet de chacun des traités et de la position prise par Siger, réservant pour le chapitre suivant l'examen des questions particulières qui constituent ce qu'on est en droit de nommer son averroïsme.
Des six écrits connus de Siger de Brabant, édités dans la Seconde Partie de cette étude, trois sont relatifs à des questions de logique. Il n'y a
il6 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE
pas vraisemblablement dans le fait de la prédominance de cette partie de la philosophie, je ne sais quoi de fortuit dû à ce que nous possédons incomplètement l'œuvre de Siger. Les exercices de logique gardèrent à Paris, au cours du xiii^ siècle, une place principale dans l'enseignement des arts, malgré le développement pris alors par l'ensemble des questions philosophiques. L'intensité du mouvement dialecticien créé au xii^ siècle survécut, même après l'entrée en possession du principal des œuvres d'Aristote. Les subtilités de la logique offraient à certains esprits un vif attrait né du goût général de la dispute. Il faut dire d'ailleurs que, sous le couvert de la logique, les maîtres es arts étaient habiles à toucher aux questions les plus diverses relevant du domaine entier de la philosophie, et Siger lui-même nous en donne d'intéressants exemples dans ceux de ses écrits qu'on doit rattacher à la logique.
Les Quaestiones logicales ^ étaient primitivement un groupe de trois questions se rattachant au problème de l'universel, mais envisagées sous un aspect logique. Seule, la première nous a été conservée dans le manuscrit que nous connaissons ; mais elle est précédée de l'annonce des trois questions qui constituaient primitivement un tout organique. En voici l'énoncé : Est-ce que le terme commun signifie universellement le concept de l'esprit ainsi que quelques-uns le prétendent ? Est-ce qu'il signifie universellement la forme, comme l'a enseigné Platon, ou le composé lui-même ? La matière peut-elle être signifiée par un terme commun ?
La première question, celle que nous possédons, a pour but de déterminer la nature des rapports qui existent entre le terme universel, le concept de l'esprit et ce qui est signifié. Ces trois données sont liées intimement, puisque le terme désigne d'une part le signifié, et que de l'autre, le concept de l'esprit le reproduit selon le mode de la connaissance. Siger s'attaque à la théorie qui prétend que le terme universel signifie non quelque chose d'objectif, mais le concept même de l'esprit. Il ne faudrait pas croire sur de simples analogies que Siger combat une théorie conceptualiste. Non, Siger et son adversaire sont des conceptualistes, si l'on veut entendre sous cette dénomination, la théorie générale qui refuse une existence objective à Tuniversel. La question agitée entre eux est de savoir ce que peut bien signifier le terme universel. Comme tel, objecte-t-on, il ne peut désigner un singulier, ce qui serait contraire à sa raison de terme universel ; il ne peut non plus désigner quelque chose d'universel dans les réalités objectives qui toutes sont singulières. Reste donc que le terme universel désigne le concept
' II* Partie, pp. 58«61. Sur le m», qui les contient, p. XI.