CHAPITRE VI — ACTIVITE LITTERAIRE DE SIGER DE BRABANT
de l'esprit, lequel est universel. A ces objections, Siger répond en somme, dans une étude très fouillée, que le terme général signifie de la même manière que l'esprit connaît. Or, l'esprit connaît les singuliers sous leur raison d'universalité. Le terme universel signifie donc lui-même les particuliers sous leur raison d'universalité.
Dans son second écrit sur la logique, Siger de Brabant se pose cette question : Cette proposition : l'homme est un animal, est-elle vraie, si aucun homme n'existe ? ^
Envisagée sous son aspect purement logique, cette question rentre dans le cercle de problèmes soulevés dans le livre de V Interprétation d'Aristote. Il s'agit en effet de déterminer la vérité d'une proposition dans une hypothèse donnée, à savoir, quand le prédicat est limité par une condition particulière. Aristote n'a pas examiné le cas spécial choisi par Siger de Brabant, mais la logique, au xiip siècle, déborda de beaucoup, dans les problèmes posés par les artistes, le cadre déjà si complet de l'Organon ; et les solutions de ces problèmes portent l'empreinte du système général de philosophie auquel se ralliait chacun des maîtres. Car, ainsi que nous l'avons déjà observé, sous un problème logique, on peut toucher à la plupart des questions philosophiques, tout dépendant du mode dont il est posé.
La question de savoir si cette proposition, l'homme est un animal, est vraie, au cas où aucun homme n'existerait, était en circulation avant d'être reprise par Siger. Celui-ci semble faire allusion à l'ancienneté du problème 'K En tout cas, il avait déjà été posé formellement et dans les mêmes termes par Albert le Grand ' ; et, dans l'énumération des diverses solutions existantes, Siger désigne celle d'Albert et le nomme ainsi que celui de ses écrits qui la renferme. Il reconnaît en outre que cette opinion est plus probable que les autres ; il ne l'adopte cependant pas *.
A la question posée, Albert répond affirmativement. Il est vrai, dit-il, d'affirmer que l'homme est un animal, lors même qu'aucun homme n'existerait ; parce que le constitutif, ou essence de l'humanité, est indépendant de sa réalisation et lui est antérieur ^
' II© Partie, pp. 63-70. Sur le ms. qui la renferme, p. X.
^ Ile Partie, p. 70.
" De Intellectu et Intelligibili, tract. II, cap. III. Opéra éd. Borgnet, t. IX, p. 494.
* Ile Partie, p. 67.
* Cum sit de aptitudine essentiae quae est ante materiam et compositum, patet quod nuUo existente homine particulari, adhuc est vera, homo est animal, et huiusmodi aliae locutiones. Loc. cit. Comparez avec Siger, Ile Partie, p. 67.
La solution d'Albert, on le voit, procède de sa théorie de l'universel. Pour lui, tout en admettant, avec Aristote, qu'il n'y a que des singuliers dans la nature et que l'universel est dans l'intelligence humaine, il ajoute à cette double donnée l'affirmation de l'existence d'un universel, antérieur à sa réalisation dans les singuliers, et indépendant du fait de son actualité ^ Dès lors, si la notion et la définition de l'homme existent, abstraction faite de l'existence des individus, il s'ensuit qu'il est vrai de dire que l'homme est un animal, puisque l'animalité est un principe intégrant de l'humanité, et cela alors même qu'aucun homme n'existerait.
Pour Siger la position est tout autre. En strict aristotélicien, il n'accepte pas l'existence de l'universel antérieurement à l'existence des singuliers. C'est avec les singuliers que, par abstraction, l'esprit constitue l'universel ^. Quant aux singuliers, il n'admet pas, contrairement à Albert, qu'ils puissent universellement ne pas exister, ce en quoi il est fidèle à Aristote et à Averroès ^ Pour le Philosophe et son Commentateur, toute espèce est toujours réalisée dans un certain nombre d'individus, elle l'a toujours été et ne peut cesser de l'être *. En conséquence de cette donnée, le problème qui consiste à se demander s'il est vrai que l'homme est un animal, quand aucun homme n'existe, suppose une condition impossible, parce qu'il y a toujours eu des hommes et qu'il ne peut pas ne pas y en avoir, l'humanité, comme les autres espèces, étant éternelle et incessamment actualisée dans un certain nombre d'individus.
On voit donc comment, dans la solution d'une question de logique, Siger fait appel à une théorie aristotélico-averroïste, qui suffirait à elle seule à classer Siger de Brabant parmi les averroïstes latins.
Siger, il est vrai, ne donne pas la démonstration de la théorie à laquelle il fait appel. 11 l'accepte ici comme un postulatum ^ Nous verrons dans sa question De aeternitate Mundi une démonstration en règle pour établir cette vérité regardée comme fondamentale dans le Péripatétisme strict ".
La solution principale étant donnée au problème, Siger examine ce
' Loc. cit. Tract. II.
' C'est ce que Siger établira ex professe dans sa question De aeternitate Mundi, II» Partie, p. 76 (III].
* II« Partie, pp. 66-70, pauim.
* Ariitotelis Opéra omnia graece et latine, Parisiis, 1883, Didot. Metaphysica, lib. VI, cap. IX, t. II, p. 510; Aristotelis Metaphysiconim libri XIV ctini Averrois Cordubenitiê in eoêdtm Commentariis, Venetiis, 1662, lib. VII, cap. VIII, f. 177', 178^.
* Il est bien vrai que Siger afBrme que toute cs.sence contient l'acte et la puissance et implique, par conséquent, une existence actuelle, mais il ne le prouve pas.
* II* Partie, p. 181 et suiv.