CHAPITRE VI — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRABANT 12f
cela est nécessaire, que cette vérité est même évidente de soi pour les philosophes \ Or, la condamnation de 1277 place parmi les erreurs condamnées cette prétention à avoir une connaissance immédiate de la cause première ^, et l'on sait que Siger et ceux de son école ont fourni le fonds des propositions alors condamnées. Pareillement, la doctrine exposée dans la solution du cinquième sophisme ^ est manifestement averroïste, parce qu'elle implique la négation de la liberté, du mérite et du démérite.
Ainsi, il n'y a pas de doute, les Impossibilia sont bien, dans leur forme et leur intégrité, l'œuvre propre et exclusive de Siger de Brabant *.
Nous ne nous arrêterons pas à indiquer, même sommairement, la doctrine exposée par Siger dans la résolution des six sophismes énoncés plus
' Deum esse est verum, etiam necessarium, et sapientibus per se notum (p. 74). ^ Quod intellectus noster per sua naturalia potest pertingere ad cognitionem primae causae. — Hoc maie sonat, et est error, si intelligatur de cognitione immediata. Il* Partie, p. 177, no 8.
'^ Loc. cit., pp. 87-90.
* Baeumker, dans une de ses dernières publications {Witelo, ein Philosoph und Naturforscher des XLIL Jahrhunderts, Miinster, 1908, dans Beitrâge zur Gesch. d. Phil. d. Mittelalters, Bd. III, H. 2, p. 573, note 2) déclare abandonner son ancienne opinion sur les Impossibilia : Dass die Impossibilia eine gegen Siger gerichtete Streitschrift seien, wie ich damais nach dem Vorgange Hauréau's annahm, halte ich nicht mehr aufrecht. Le savant professeur ne juge pas à propos de nous dire ce qui a provoqué son changement d'opinion. Sans doute j'y suis étranger. Il nous apprend toutefois que son jugement sur le vrai Siger diffère beaucoup du mien : Aber in der Beurteilung des wirklichen Siger weiche ich doch weit von Mandonnet ab ; et il oublie de révéler à ses lecteurs l'endroit où mon jugement est consigné, comme s'il redoutait que leur curiosité allât aux informations, et sût que j'ai écrit quelque chose sur Siger de Brabant. Ce n'est pourtant pas la bibliographie inutile el la pseudo-érudition qui manquent dans Witelo ; mais B. n'est scrupuleux d'informations qu'à ses heures.
Que le jugement actuel de B. sur Siger s'éloigne encore beaucoup du mien, cela importe peu. Il s'en éloignait jadis encore davantage. Mais quand on s'est fourvoyé à fond sur un sujet, comme c'est le cas pour B., on n'est pas admis à parler autoritativement et sans preuves sur la même matière. Peut-être la pensée de B. trouve-t-elle actuellement son expression dans la dissertation de BruckmilUer dont je parlerai au chapitre suivant ; dans ce cas B. aurait mieux fait de persévérer dans le prudent silence qu'il gardait depuis une dizaine d'années et que personne ne lui demandait de rompre.
B. se console par la pensée que sa mésaventure n'oblige pas à changer plus de deux ou trois pages à son travail. B. a la consolation facile et je voudrais la lui laisser. Malheureusement ses procédés à mon endroit m'obligent à lui dire simplement la vérité. La partie biographique de son étude est insignifiante. Elle n'a rien ajouté à ce que l'on savait avant lui ; elle a conservé diverses erreurs et inexactitudes ; elle n'a pas même su utiliser les ressources déjà connues. Quant à la partie philosophique, c'est un four. Comprend-on un professeur de philosophie, directeur d'une publication spéciale sur la philosophie du moyen âge, qui prend les objections qu'un philosophe se fait pour sa doctrine ? Et quelles objections ? Que la guerre de Troie dure encore ! Non, si je n'avais été animé d'une très sincère compassion pour Monsieur Baeumker, j'aurais pu le couvrir de ridicule et ruiner
haut. Elle n'a rien de caractéristique pour le but que nous poursuivons ici. Seules les idées émises à l'occasion du cinquième sophisme présentent un intérêt véritable, et nous les retrouverons au chapitre suivant.
L'écrit de Siger de Brabant que nous possédons sous le titre de Qiiaestiones naturales \ contient deux thèses seulement : l'une sur l'unité de la forme substantielle dans les êtres matériels, l'autre sur le principe de la phj'sique d'Aristote que rien ne se meut soi-même. Ces deux questions n'embrassent évidemment pas la totalité des travaux sur les sciences naturelles sortis de la plume de Siger. Aux premières années du xiv^ siècle, Pierre Dubois ^, l'auditeur, à Paris, de Siger de Brabant et de Thomas d'Aquin ^ élaborant un plan de réforme des études, conçu dans un esprit très éclectique, proposait de réunir en une sorte de manuel scolaire les extraits des Questions naturelles de Frère Thomas, de Siger de Brabant et d'autres docteurs *. Cette indication d'un esprit cultivé, très au courant des pratiques scolaires, semble témoigner que les écrits de Siger de Brabant
sa réputation scientifique. Au lieu de cela, j'ai atténué et couvert de mon mieux ses responsabilités.
Je n'y étais cependant pas obligé. J'avais publié mes premiers articles sur Siger et raverrolsme (p. 114, n. 1) avant que B. fît paraître les Impossibilia. Il pouvait attendre ce que j'avais à dire. Il se serait évité une équipée fâcheuse. Il préféra sans doute me couper l'herbe sous le pied. Il coupa en réalité la branche sur laquelle il s'était imprudemment assis.
Est-ce pour réparer cette brèche à son autorité scientifique que B. vient de publier son gros volume sur Witelo ? Il a pu le penser. Mais là encore, autant que j'en puis juger, il te trompe, et il donne une nouvelle édition, très augmentée, de l'affaire de Siger. B. vient en effet de consacrer plus de 700 pages compactes à Witelo, un contemporain de Siger, dont l'œuvre sur la Perspective est depuis longtemps connue, mais dont B. veut, coûte que coûte, faire un philosophe, en lui attribuant, sans raisons sérieuses, un médiocre traité dit Liber de Intelligentiis. Tout cet indigeste volume repose sur cette attribution Incertaine, c'est-à*dire sur une pointe d'aiguille. B. a fini lui-même, un peu tard cependant, par concevoir des doure.«( sur son entreprise; et arrivé à la page G48, aux additions et corrections, il ne déclare plus son attribution que vraisemblable, quoique grandement vraisemblable (hOchst warschcinlich). Avant de clore son volume, l'ombre de Siger, à qui B. et ses amis veulent du bien, lui sera apparue pour lui conseiller de se réserver une porte de sortie. Cela eut prudent, bien que d'une prudence un peu tardive. Quoi qu'il en soit, on admirera un philosophe qui écrit sept cents pages autour d'une vraisemblance. Ce qui caractérise l'esprit hcientifique de B., c'est incontestablement le courage.
• !!• Partie, pp. 06-107. Voy. la description du ms. p. XI.
• Pierre Dubois, De recuperatiotie Terre Haucte, éd. Ch.-V. Langlois, Paris, 1601, p. X.
• Dt recuperatioHc, p. VII.
• Item expcdiret quod Qmntiones nuturulea haberent extractas de scriptis tam fratris Tbome quam Segeri et aliorum doctorum, ordinatas omnes de una materia, /. c, p. 61.
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étaient surtout réputés dans le domaine des sciences naturelles. Il est vrai que sous ce nom, on entendait, au xiii^ siècle, les sciences physiques dans toute leur extension, et qu'on y comprenait souvent la métaphysique ellemême. A ce titre, les trois écrits de Siger que nous avons encore à signaler appartiennent à ce que Pierre Dubois désigne comme les Questions naturelles.
De la première composition qui porte en propre ce titre, nous ne dirons que peu de mots. Le problème qui y est d'abord soulevé est celui de l'unité des formes substantielles dans les composés physiques. Nous avons vu quels assauts Thomas d'Aquin avait eu à soutenir, en 1270, pour la défense de cette thèse \ Sur ce terrain, la doctrine de Thomas et de Siger est commune et ils luttent contre les mêmes adversaires, les augustiniens. Pour ces derniers, les formes ne sont pas simples mais multiples, constituées par autant de principes réels, divers et complémentaires, qu'il y a d'éléments spécifiques ou génériques dans le composé l Dans sa question, Siger envisage l'unité des formes dans les seuls composés matériels ; car ses idées sur le mode d'union de l'intelligence avec le corps de l'homme ne lui permettent pas d'assimiler ce cas particulier à la théorie générale du péripatétisme sur la composition des corps physiques. Il nous exposera d'ailleurs ses idées sur ce problème fondamental dans son De Anima intelleciiva, en combattant la doctrine d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin. Quant aux composés purement matériels, ils ne comportent, quelle que soit leur nature, qu'une forme unique ; et l'argument capital invoqué par Siger de Brabant ^ comme par Thomas d'Aquin *, c'est que seul le principe de l'unité des formes est capable de sauvegarder le fait de l'unité dans les individus.
La seconde question traitée par Siger est relative à ce principe de la physique d'Aristote : ce qui se meut est mû par un autre ^ Cette doctrine est contenue dans les VII<^ et VIII^ livres du De Physico Aiiditu *. Notre philosophe expose cette théorie en fidèle péripatéticien. Mais en dehors du mouvement communiqué à la matière inerte, il se présente quelques cas spéciaux où les corps semblent se mouvoir spontanément et infirmer par là
1 Voy. p. 99.
* Voyez, par exemple, la théorie exposée par Robert Kilwardby pour combattre celle de saint Thomas. Archiv f. Litt.- u. Kirchengesch., V, p. 624 et suiv,
8 II« Partie, pp. 97-102.
* Quaest. quodlib. I, art. 6 ; XII, art. 9. " lie Partie, p. 102.
* Aristotelis Opéra omm'a, Physi'c, lib. VII, cap. I-III; lib. VIII, cap. IV, V, VII ; t. II, p. 333.
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la thèse générale du mobile présupposant toujours un moteur. Siger ne fait que mentionner pour mémoire le passage spontané de l'intelligence et de la volonté à leur acte, en déclarant qu'il n'y a pas mouvement dans ces sujets, puisqu'ils n'ont pas d'étendue \ Il s'arrête, au contraire, à discuter à fond le phénomène de la gravité des corps. Ceux-ci, en effet, se déplaçant spontanément dans leur chute, semblent n'être pas soumis à l'action d'un moteur. Siger établit, en réponse à cette difficulté, que les corps tendent d'eux-mêmes à leur lieu naturel, le centre du monde. S'ils sont susceptibles de tomber spontanément, c'est parce qu'ils ont été écartés et maintenus hors de ce point par un obstacle. Lorsque celui-ci disparaît, les corps pesants reviennent d'eux-mêmes à leur lieu naturel. C'est cette doctrine que Siger formule en disant que les corps graves ne se meuvent d'euxmêmes, c'est-à-dire sans l'action actuelle d'un moteur, qu'accidentellement, c'est-à-dire parce qu'ils ont été écartés de leur lieu naturel; s'ils y retournent, c'est parce que l'obstacle à leur chute a été supprimé '^
La question De Aeternitate Mundi '^ est une des plus caractéristiques pour déterminer la position philosophique prise par Siger de Brabant, car elle nous place en plein averroïsme.
Siger a accepté, comme point de départ de sa thèse, la double objection de ceux qui combattent l'éternité du monde et des espèces qui sont soumises à la loi de la génération et de la corruption.
Pour ces derniers philosophes, ni l'homme ni les autres espèces ne sauraient être éternels. D'abord, les individus qui constituent ces espèces ont une durée finie ou limitée ; par suite, le tout constitué par de semblables éléments doit être de même nature, c'est-à-dire fini et limité. L'espèce ne peut donc pas être éternelle. En second lieu, tout être dans le monde est causé par Dieu. Mais l'homme ne peut être produit que dans un individu déterminé ; et comme il n'y a dans l'humanité aucun individu éternel, celle-ci a dû commencer alors qu'elle n'existait pas encore *.
Pour répondre à ces difficultés et donner toute son extension à la question philosophique qu'elles soulèvent, Siger distribue la matière de son sujet en trois sections ".
* II" Partif, |>. 108.
» Arxr. ci7., pp. 104-107.
" Loc. cit., pp. 129-142. Sur le nouveau texte édité, p. III ; la description du ms. XII et tuiv.
* Loc. cit., p. 181.
* Sous M forme de rcportatiun, telle que nous uvons publié cette question dans
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Il établit, dans la première, comment sont produites l'espèce humaine, et en général les espèces dont les individus commencent et finissent. Il pose ici la base de toute sa doctrine, qui est d'ailleurs celle d'Aristote. Dans les espèces dont les individus s'engendrent les uns les autres, on ne peut pas poser de premier, car la nature même de la génération implique toujours, avant n'importe quel individu de la série, un générateur antécédent \
Siger répond ensuite aux deux objections du début en se basant sur la doctrine qu'il vient d'établir. Il montre que, quand même chaque individu a commencé à exister, il ne s'ensuit aucunement qu'un individu ait pu commencer sans qu'il y en eût déjà un autre. Ce qu'il faudrait établir pour que les objections eussent une valeur véritable, c'est que, dans les séries engendrées, un terme n'en présuppose pas toujours un autre, antérieur et de même espèce *.
A cette première section, Siger en ajoute deux autres d'une plus grande étendue, dont il avait dit dans sa leçon que leur objet n'était pas absolument nécessaire à la question débattue ^
Il examine d'abord le problème de l'universel qu'il résout, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, à la façon d'Aristote. Il n'y a pour lui, dans la nature, que des singuliers ; l'universel est seulement dans l'intelligence, et est postérieur à l'existence des singuliers *.
Au cours de son exposition, Siger s'attaque ^ semble-t-il, mais sans le nommer, à Albert le Grand, qui avait affirmé que l'universel est antérieur à sa présence dans l'intelligence de l'homme ^ Cette théorie de l'universel, fort intéressante d'elle-même, puisqu'elle nous révèle la pensée de Siger sur un problème si longtemps débattu au moyen âge, est ici un véritable hors-d'œuvre.
Il n'en est pas de même avec la question soulevée dans la troisième et dernière section. Siger se demande lequel, de l'acte ou de la puissance,
notre première édition, c'est-à-dire, telle que Siger l'avait tenue dans son école, la question De aeternitate mundi était divisée en quatre sections (p. 72). Dans le texte revu par Siger (Ile Partie, p. III), la seconde section a été réunie à la première pour en former une seule.
» Loc. cit., pp. 132-34.
» Loc. cit., pp. 135-37.
* l'c édition, Appendices., p. 75 : Licet autem tertium et quartum superius propositorum non omnino sint necessaria ad nostrum propositum, quia tamen tanguntur ab eis, ut prae* dictum est, aliquantulum disgredientes de eis dicendum.
* Ile Partie, pp. 135-37.
» Loc. cit., pp. 136-37.
* Voy. p. 118.
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possède l'antériorité dans l'ordre du temps. Il examine le problème sous ses différents aspects, mais détermine toujours ses solutions en conséquence du principe exposé au commencement de la question. Nous retrouverons d'ailleurs, au chapitre suivant, cette théorie de l'éternité du monde, et des espèces, qui constitue un des enseignements fondamentaux du péripatétisme averroïste.
Le traité De Anima intellectiva ^ est, parmi celles que nous connaissons, l'œuvre la plus importante de Siger, non seulement par son étendue et ses qualités de composition, mais encore à raison du sujet qu'elle traite, puisque des diverses théories d'Aristote irréductibles à la foi chrétienne, celle de l'intelligence unique et commune dans l'espèce humaine, était la plus grave et la plus funeste par ses conséquences dans l'ordre moral et religieux.
Nous avons vu déjà que la composition de cet écrit tombait en 1270, et qu'il constituait vraisemblablement le manifeste le plus important de l'averroïsme parisien, puisqu'il amena une réfutation en règle de Thomas d'Aquin et la condamnation du 10 décembre de la même année.
Les Questions sur F Ame intelledive ne sont pas un commentaire du traité De VAme d'Aristote, mais elles envisagent les points les plus essentiels et les plus obscurs du sujet, ceux que le Philosophe avait effleurés spécialement au III^ livre en laissant la porte ouverte à de graves incertitudes, nous voulons dire la nature de l'âme intellectuelle dans l'homme et le groupe de questions subsidiaires qui en dépendent.
Siger, après une courte introduction dans laquelle il s'inspire de la pensée d'Averroès au commencement de son Commentaire sur l'Ame, divise son sujet en dix sections ou questions d'étendue inégale, mais bien ordonnées '.
Dans les deux premières, il définit l'âme humaine à la façon d'Aristote. Après avoir énuméré les divers actes qui caractérisent la vie ^, il établit que l'âme est la forme, la perfection, l'acte premier d'un corps naturel capable de vivre *. Le procédé et la doctrine de Siger sont conformes à ceux d'Aristote, et jusqu'ici le péripatétisme du philosophe averroïste ne diffère en rien de celui de Thomas d'Aquin.
• !!• Partie, pp. 143-171 ; description des ms. pp. X-XII. Le ms. de Paris qualifie cet écrit du nom de Quf%ticmea, celui de Vienne du nom de Trinfahis : .Sigrr l'appelle aussi TractatuM^ p. 158.
' !!• Partie, p. 147,
' Loc. cit., p. 146, quaeit. I.
* Loc, cit.^ p. 147, quaest. II.