‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 69 sur 208 · CHAPITRE VI - ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRADANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI - ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRADANT

Il en est tout autrement avec la troisième question, où Siger se demande de quelle manière Tâme intellective est la- perfection ou la forme du corps \ Ici, Siger est aux prises avec Albert le Grand et Thomas d'Aquin, qu'il désigne nommément et qu'il combat.

Pour ces deux derniers, une seule forme existe dans l'homme, l'âme intellective qui lui donne l'être et les divers degrés de vie et dont l'intelligence est une faculté séparée de tout organe corporel ^. Pour Siger, au contraire, l'âme intellective n'a rien de commun avec l'âme végétativosensitive qui est la forme du corps. L'âme intellective est séparée du corps puisqu'elle est immatérielle. Elle lui est cependant unie en quelque manière, sinon il ne serait pas possible de dire que l'homme fait acte d'intelligence ^ Siger explique cette sorte d'antinomie en déclarant que l'âme intellective est séparée du corps quant à sa nature, et qu'elle lui est unie dans son opération. C'est ce dernier mode d'union accidentel et intermittent, mais intrinsèque, qui permet d'attribuer au composé, c'est-à-dire à l'homme tout entier, l'opération propre de l'intelligence *. C'est aussi ce contact interne de l'âme avec le corps qui autorise à dire d'une certaine façon que l'âme intellectuelle est la forme et la perfection du corps ^.

On peut pressentir à ce seul exposé quelques-unes des graves difficultés que soulève une semblable théorie, et nous aurons bientôt à y revenir.

La quatrième question examine si l'âme intellective est incorruptible ou corruptible, éternelle dans l'avenir. Siger résout le doute brièvement. L'âme est incorruptible parce qu'elle n'a pas de matière ; la matière, en effet, est le principe de la corruption. Quant à l'immatérialité de l'âme intellective, elle est constatée par la nature de son opération dans laquelle elle peut recevoir les espèces intelligibles de toutes les choses matérielles, sans que ces espèces participent à aucune matérialité ^ Cette théorie est commune au péripatétisme chrétien. Il en est tout autrement avec la question suivante, dans laquelle Siger se demande si l'âme intellective est éternelle dans le passé '.

Ici, Siger s'efforce d'établir une parité entre le fait de l'immortalité de l'âme dans l'avenir et celui de son existence antérieure pendant une durée infinie. Il tire d'Aristote, soit des arguments directs, soit des raisons d'ana-

' Ile Partie, p. 150.

- Loc. cit., p. 152 et suiv.

^ Loc. cit., p. 152, Solucio.

^ Loc. cit., p. 155, jusqu'à la fin de la question.

* Loc. cit., p. 156, Ad ultinuivi.

* Loc. cit., pp. 157-158.

' Loc. cit., pp. 158-lGl.

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logie, pour démontrer sa thèse. Ce premier point acquis de l'existence éternelle de l'âme, dans le passé comme dans l'avenir, Siger observe que cette condition n'empêche pas que l'âme intellective ne soit causée, c'està-dire dépendante d'une cause supérieure qui l'amène à l'être. Cette affirmation le conduit à examiner dans quel sens on peut dire que l'âme est produite ex nihilo^ et il réduit cette expression à signifier simplement que l'âme a une cause.

Dans la sixième question, Siger cherche à savoir si l'âme intellective est séparable du corps, et quel est son état après la séparation ^ Il reconnaît la difficulté du problème, mais il se rallie à l'interprétation d'Averroès, qui est, selon lui, probablement celle d'Aristote, et, dans une suite de sept arguments, il conclut que l'âme n'est pas détruite par la corruption du corps, et que, d'autre part, elle n'est jamais entièrement séparée, car elle est toujours unie à un certain nombre d'individus dans lesquels elle exerce son acte propre qui est de comprendre. L'âme intellective n'ayant pas d'opération en dehors de celle qu'elle exerce dans son union avec le corps et n'étant jamais séparée de tous les individus, il est aisé de voir que le problème relatif à l'état de l'âme après sa séparation n'existe pas. Siger le reconnaît et objecte lui-même contre sa théorie qu'elle supprime les peines et les récompenses futures qui devraient accompagner la vie de l'homme. Il répond à cette difficulté par cette solution que beaucoup de modernes croiraient dater d'hier, que les bonnes et les mauvaises actions sont à ellesmêmes leur récompense et leur châtiment, et que c'est en cela que l'homme trouve sa félicité ou son infortune '.

Dans la question que nous venons d'examiner, Siger laisse clairement entendre que, dans sa pensée, l'âme intellective est un principe unique qui entre successivement en communication avec chacun des individus de l'espèce humaine. Ce que nous pouvions pressentir est exposé au long dans la question septième, la plus fondamentale du traité avec la question troisième. La théorie de l'unité de l'âme intellective est abordée sous cette forme adoucie, mais cependant très précise : l'âme intellective est-elle multipliée avec les corps humains ? '

Siger a conscience de marcher sur un terrain brûlant ; aussi fait-il entendre au début et à la fin de cette question cette protestation étrange, mais ordinaire dans la bouche des averroïstes, à savoir, qu'il ne vise pas

• II« Partie, pp. 161-164.

» Loe. cit., p. 163.

• Loc. cit., pp. 1P4-160.

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