‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 70 sur 208 · CHAPITRE VI — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRABANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRABANT

à déterminer la vérité de cette question, mais à réciter l'opinion des philosophes, et que, dans le doute, il adhère fermement à l'enseignement de la foi ^

Cette précaution prise, Siger n'en démontre pas moins longuement par cinq arguments que, d'après la philosophie, il n'existe qu'une seule âme intellective pour tous les hommes. Le fond de la démonstration est surtout ramené à ce principe que Tâme, étant une substance immatérielle, elle ne saurait embrasser plusieurs individus dans son espèce, la multiplication de ces derniers ne pouvant se produire qu'au moyen de la matière, ce qui n'a pas lieu dans le domaine des substances spirituelles ^

Siger reconnaît cependant que des raisons difficiles à résoudre et l'autorité de quelques philosophes militent contre sa thèse. Après les avoir exposées, il déclare que, pour ces motifs et quelques autres encore, il a longtemps hésité sur ce qu'il fallait admettre d'après la raison naturelle, et sur ce qu'était l'opinion d'Aristote en cette question. Dans le doute, il faut, dit-il, s'en tenir à la foi qui l'emporte sur toute raison humaine ^

Dans la huitième question, Siger se demande si, dans l'homme, les vies végétative, sensitive et intellectuelle appartiennent à une seule substance qui est l'âme. Cet exposé est le complément doctrinal de la troisième question. Ayant établi que l'âme intellective est dans l'homme un principe séparé, il restait à déterminer le rapport de ce principe avec l'âme végQtativo-sensitive qui est la forme du corps. Il maintient ici comme antérieurement, que l'âme intellective ne peut appartenir au même sujet que l'âme végétative et sensitive *.

La neuvième et dernière question examine si l'opération de l'intelligence est sa substance même ^. Siger, à la suite d'Aristote et de Moïse Maimonide, défend l'affirmative, car, dit-il, avant d'entrer en acte, l'intelligence est une simple puissance sans actuahté. Il est vrai qu'à une semblable solution s'oppose une grave difficulté. La science est une qualité, et comme telle, elle demande, pour y résider, un sujet positif et permanent. A cette objection, Siger se contente de répondre à son lecteur : Veille, étudie et lis, afin que par ce doute qui demeure, tu sois excité

' Ile Partie, pp. 164, 169.

» Loc. cit., pp. 164-168.

* Loc. cit., p. 169.

* Loc. cit., pp. 169-171.

* Loc. cit., p. 171.

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à étudier et à lire, car vivre sans lettres c'est la mort et une sépulture sans honneur '.

La dixième question annoncée par Siger dans le prologue n'est pas traitée. Il s'agissait de savoir si l'âme intellective contient en elle-même les formes des choses qu'elle comprend. C'est une des fortes objections contre la théorie averroïste de l'âme intellective. Siger l'avait d'ailleurs touchée au cours de son traité '\ et avait reconnu qu'il est difficile de la résoudre ^

Signalons en dernier lieu, parce que l'attribution n'est pas absolument certaine, le traité auquel nous avons donné le nom De necessitate et contingentia causartim *.

Cette composition est tirée du même manuscrit que les Impossibilia et le De aeternitate miindi ^ Il est de l'écriture courante d'un écolier qui a transcrit, pour son usage personnel, un certain nombre de matériaux philosophiques de caractère averroïste. Si l'on considère que ce manuscrit a été légué au collège de Robert de Sorbon par son propriétaire, Godefroy de Fontaines, maître lui-même à l'université de Paris pendant treize ans et mort aux premières années du xiv^ siècle ^ il n'y a pas de doute que les produits averroïstes de ce manuscrit remontent au temps où Godefroy était étudiant es arts à l'université de Paris, c'est-à-dire pendant les années antérieures à 1277, alors qu'enseignèrent les maîtres averroïsants. Il est même possible que cette partie du manuscrit représente des copies ou des reportations de la main de Godefroy de Fontaines '.

Nous savons, en effet, que Godefroy était chanoine de Liège, probablement de la collégiale de Saint Martin ^ tout comme Siger de Brabant * et Bernier de Nivelles '". Il appartenait de droit à la nation des Picards, dont

' Appendices, p. 114-1 15. Le dernier mot du traité est emprunté à Sénèque (Con. 28, ou Epist., 82, 2) : otium sine litteris mors est et vivi hominis sepultura. Je remercie Karl Wenck de «on supplément d'information. Historische Zeitschrift, Bd. 94, p. 37, n. 3.

» II« Partie, p. 169.

' /... c, p. 168. Sed et sunt rationes multum difficiles.

♦ II» Partie, pp. 109-128.

* Voy. la description du ms. II« Partie, pp. XII-XIV.

' M. De Wulf, Étude sur la vie, les œuvres et rinfluence de Godefroid de Fontaines, Bnizellet, 1004, chap. III.

' Une étude comparée de l'écriture cursive qui peut se trouver dans les différents mu», légué» par Godefroy à la Sorbonne, et dont trente-huit sont connus (Delisle, Le cabinet dês manuêcritt, II, p. 149), permettrait peut>âtre de résoudre ce problème.

• De Wulf, /. t., p. 25etsuiv.

* Supra, p. 64.

** Bernier de Nivellei fut inculpé et poursuivi avec Siger en 1277, ainsi qu'on le verra

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