‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 72 sur 208 · CHAPITRE VI — ACTIVITE LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRABANT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI — ACTIVITE LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRABANT

vrage néanmoins est d'une lecture laborieuse à raison de son ordonnance et des connaissances philosophico-scientifiques qu'il suppose.

L'auteur y part de ce principe d'Aristote que tout n'arrive pas nécessairement, puisque certaines causes étant posées, leurs effets ne se produisent pas ^ Il y a donc, dans le monde, de la contingence. Comme, d'autre part, rien ne se comprend sans le nécessaire, le problème se présente comme celui de la détermination respective du nécessaire et du contingent.

Notre traité énumère tout d'abord et, dans une certaine mesure, cherche à établir qu'il existe dans l'univers cinq ordres de causes relativement à leurs effets. Un ordre de cause doit surtout s'entendre ici de la nature du lien causal entre la cause et l'effet, en tant qu'il est, dans des modes divers, nécessaire ou contingent. Les trois premiers ordres qui comprennent les rapports de la cause première aux substances célestes et les rapports de celles-ci entre elles, nous placent, à des titres divers, dans le régime de la nécessité. Les deux derniers ordres qui embrassent l'action des substances célestes sur le monde inférieur, et celle des causalités inférieures entre elles, ouvrent une place à la contingence ^.

Les distinctions multiples, résultant de ces divers ordres de causalité, sont destinées à fournir les principes de solution à la suite de problèmes que l'auteur soulève sur le terrain de la nécessité et de la contingence.

11 examine, tout d'abord, l'opinion des philosophes qui ont estimé que tout ce qui arrive se produit nécessairement ; car, même les effets produits par des causes contingentes paraissent nécessaires, dès qu'ils sont rapportés à la causalité première et à l'ensemble des conditions où se trouve l'univers à un moment donné. Il formule ainsi quatre objections '. Il répond à cela que la cause première agit par des causes intermédiaires et que, parmi celles-ci, il en est de contingentes; et que, lors même qu'elles se comportent de fait d'une façon déterminée, elles n'en ont pas moins la possibilité de se comporter autrement, ce qui fait que les futurs contingents ne sont pas nécessaires *. Cette doctrine l'amène à soulever trois difficultés '. Les deux

• L'auteur renvoie au Perihermenias et aux VI« et IX^ livres de la Métaphysique. C'est bien là en effet qu'Aristote traite la question de la contingence et de la nécessité dans les causes. Le principe de la contingence invoqué ici, est au Livre I, chap. IX de l'Interprétation ; «Pavepôv àpa o-ci où-/ aTravîa è; aévséyxT); ojx' eativ ouTe yl^ttau Didot, I, p. 30, 1. 2. S. Thomas, Periher., lec. XIV; Metaph., lib. V, cap. III, lib. X, cap. VIII, éd. Didot; S. Thomas, Metaph., lib. VI, lect. III, lib. XL lect. VIII.

' Ile Partie, pp. IIMU.

' L. c.f p. 114. Ex praedictis.

* L. c, pp. 115-116.

^ /.. c, p. uo.

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premières sont particulièrement intéressantes. Dans la solution à la première difficulté il affirme que les contradictoires possibles dans la production d'un effet contingent sont contenues sous l'ordre de la cause première, et, qu'en conséquence, un futur contingent, à l'égard de la cause première n'est pas nécessaire, c'est-à-dire déterminé ; car, pour notre auteur, être déterminé et être nécessaire sont équivalents, ainsi qu'il ressort clairement de la suite du traité. Dans la solution à la seconde objection, il établit en quoi l'effet d'une cause contingente peut être dit, à la fois, nécessaire et contingent. En tant que la cause n'est pas empêchée l'effet est nécessaire ; mais en tant qu'elle est empêchable l'effet est contingent. Il applique cette distinction à l'acte de la volonté, c'est-à-dire au libre arbitre, et adopte une position intermédiaire entre ceux qui disent que tout ce qui arrive est nécessaire, et ceux qui veulent que le libre arbitre, même sous la causalité qui le pousse à vouloir, est encore libre, ce qui est l'opinion de Saint Thomas.

Les trois objections subsidiaires résolues, l'auteur revient aux quatre objections ' premières qu'il s'était posées. Arrivé à la troisième et surtout à la quatrième, il s'en prend spécialement, sans le nommer, à la doctrine de Thomas d'Aquin sur les futurs contingents qui perdent leur raison d'accidents par rapport à la cause première, et auxquels s'étendent la science divine et la Providence ^ Notre auteur s'efforce d'établir, et cela découle des ordres de causalité qu'il a introduits dans l'univers, que le futur contingent reste indéterminé à l'égard de la science divine. Dieu ne peut donc le connaître, et rien n'a été pourvu à son égard ^.

Comme complément, trois objections sont présentées contre la doctrine antérieurement établie. Il y est assez longuement répondu, mais les solutions rentrent, à peu de chose près, dans les exposés déjà établis. Un résumé en quelques lignes de ces trois objections achève le traité.

Telles sont, d'après une esquisse sommaire, les œuvres philosophiques de Sigei de Brabant connues jusqu'à ce jour. Elles ne constituent pas, ainsi que nous l'avons dit déjà, la totalité de ses productions littéraires. Ceux de ses écrits qui sont maintenant publiés nous révèlent l'existence de deux autres compositions. Nous savons par ses Questions de logique qu'il est l'auteur d'un rescrit, comme il l'appelle, dans lequel il établit que l'universel comme tel e.st seulement dans l'esprit. Il nous apprend même

• I.4I doctrine directement visée ici cher Thomas d'Aquin est au VI«? livre deij Métaphysiques, leçon III (Opéra, t. XXIV, pp. 000-604).

• II* Partie, pp. 181.124.

CrtAPITRE VI — ACTIVITÉ LITTÉRAIRE DE SIGER DE BRABANT UJ

que cette pièce commence par ces mots : Significatum est nobis fionimllos dociores \ Pareillement, dans son De aeternitate imindi, il nous renvoie au troisième livre de son Commentaire sur le De Anima ^ qui n'est pas identique aux Questions que nous connaissons sous le titre De Anima intellectiva. Ailleurs, il fait encore allusion à un autre de ses écrits sans le désigner avec précision ^ Nous signalerons aussi, pour mémoire, l'attribution faite primitivement à Siger de Brabant d'une Summa modorum significandi^ dans le manuscrit 16222 de la Bibliothèque Nationale de Paris; mais dans lequel on a substitué à son nom celui de Michel de Brabant *, qui est aussi connu sous le nom de Michel de Marbais ou de Roubaix ^ Enfin, Pierre Dubois nous déclare qu'il avait entendu Siger, à Paris, déterminer cette question de la Politique d'Aristote : qu'il est de beaucoup préférable pour l'Etat d'être régi par de justes lois que par des hommes honnêtes ^

Telle est l'activité littéraire connue de Siger de Brabant. Il y aurait lieu déjà de nous demander quelle était la valeur philosophique du célèbre maître parisien. Nous pensons cependant qu'il est préférable d'entrer plus avant dans l'exposé de ses doctrines caractéristiques afin de mieux répondre à cette importante question.

> L. c, pp. 56, 67.

* Fol. 9. — Le ms. l.Sl (XI V» s.) de la Bibliothèque de Bordeaux contient aussi (ff. 98-105) VArs Priorum de Siger de Courtrai avec les indications suivantes, en apparence équivoques. Sigeri de Brabanto Ars priorum. Logica est pars organica totius philosophie... Finale : ... et reductio imperfectorum ad perfectos. Finitur ars quedam, in qua redacta sunt sub compendio que in toto hbro priorum rr.agis dilïusive sunt tradita, data a magistro Segero de Cultraco. Deo Gratias. Niglis (Siger von Courtrai) ne connaît pas ce ms. Sur cet ouvrage, voyez dans Niglis, p. 28 et suiv.

« Chevalier, Répertoire, Bio-Bibl, 2e éd. Col. 3218, 3220.

* Ad hec facit id quod super Polytica Aristotelis determinavit precellentissimus doctor philosophie, cujus eram tune discipulus, magister Segerus de Brabantia, videlicet quod : Longe melius est civitatem régi legibus redis quant prohis viris ; quoniam non sunt nec esse possunt aliqui viri tam probi quin possibile sit eos corrumpi passionibus ire, odii, amoris, timoris, concupiscencie. De rectiperatione Terre Sancte, éd. Langlois, pp. 121-122, Cette question est posée par Aristote au chapitre XI du III^ livre de la Politique : Haec sunt quae dubitationem et quaestionem offerunt, utrum praestabilius sit legem optimam, an virum optimum imperare. Opéra, éd. Didot, t. I, p. 641, 1. 40.

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