‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 73 sur 208 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

AVERROÏSTE

L'assimil^Ltion de la science d'Aristote était le grand problème intellectuel du xiiie siècle. Nous avons suivi le progrès de la fortune d'Aristote dans le monde latin jusqu'au moment où une connaissance avancée de son œuvre souleva la question de l'interprétation critique de plusieurs de ses doctrines fondamentales, de celles spécialement qui venaient se heurter à l'enseignement chrétien. Nous avons indiqué aussi comment l'école de péripatétisme rectifié, fondée par Albert le Grand, se trouva, à un moment donné, en présence d'un groupe dissident qui préféra entendre Aristote à la suite d'Averroès, croyant ainsi entrer plus strictement dans la pensée du maître. Thomas d'Aquin et Siger de Brabant marquent dans ces directions divergentes les deux points de vue antithétiques, et c'est en leurs personnes que le conflit éclata entre l'une et l'autre école sur le terrain de la discussion scientifique. Nous devons donc aborder l'examen de cette question fondamentale de la position respective prise par Siger de Brabant et Thomas d'Aquin à l'égard d'Aristote et indiquer les thèses principales (jui con.stituent le péripatétisme averroïste de Siger de Brabant. Toutefois, pour entendre avec quelque clarté ce qui se passa au xiii» siècle sur le terrain où nous sommes, nous devons avoir présent à l'esprit ce qu'était l'cBUvre d'Aristote, et sous quel aspect elle se présentait au monde latin.

Les grandes polémiques (jue la philosophie d'Aristote devait successivement soulever dans les divers milieux historiques qu'elle traversa,

. CiiAPiTRE Vtl — SIGER DE ËRABAXT AVERROÏSTE 143

tiennent à une double cause. Aristote, comme les autres penseurs grecs, n'a pas suffisamment résolu le problème du rapport des corps et des esprits, et il s'est, en outre, maintenu trop exclusivement sur le terrain de l'expérimentalisme scientifique.

Le premier ordre de difficultés dans la philosophie d'Aristote procède du dualisme que l'ancienne philosophie avait établi entre le monde de la matière et celui des substances spirituelles. Après avoir créé cette opposition, l'esprit grec n'a plus été capable de la résoudre. Il a vainement tenté d'établir le vrai rapport de ces deux termes et d'arriver à une théorie embrassant à la fois des facteurs qu'il avait conçus sous des notions et des formes irréductibles. Ne pouvant unifier ces éléments disparates, Platon s'était livré à une étonnante entreprise pour résoudre, ou atténuer du moins l'antinomie. Il avait rejeté l'un des deux termes, le monde matériel, hors du domaine de la science et de la philosophie. Un pareil sacrifice de la science de la nature au profit d'une seule science de l'idéal devait amener une rapide et profonde réaction. Le disciple même de Platon, Aristote, s'en fit l'instrument. Il créa, en antithèse à l'œuvre de son maître, une science minutieuse de la nature, où il réduisit à son minimum la part du lion que son maître avait faite à la science de l'immatériel et de l'idéal. Mais ni l'un ni l'autre, en faisant porter alternativement la base de leur système sur chacun des deux grands éléments dont la pensée grecque, à ses divers moments, avait fait l'objet de la philosophie, ni Platon, ni Aristote ne résolvaient véritablement les problèmes qui naissent des rapports de la matière et de l'esprit, du fait et de l'idée, de la nature et de la métaphysique ; tout au plus, arrivaient-ils à les dissimuler en les plaçant à l'arrière-plan de leurs systèmes. Quoique rejetée aux pôles opposés du domaine philosophique, leur synthèse porte bien l'empreinte de ce vice commun, auquel vient s'ajouter le défaut spécial résultant de la position extrême prise par les deux maîtres, Platon n'entrant pas suffisamment dans le domaine de la nature, ni Aristote dans celui des substances séparées.

Platon, en effet, est excellemment un métaphysicien et Aristote un naturaliste, et c'est à raison de la position spéciale prise par ce dernier qu'un nouvel ordre de difficultés traverse ses conceptions philosophiques : Aristote ne s'explique pas suffisamment sur certains points de sa métaphysique, c'est-à-dire sur Dieu et sur l'âme, et il tend en outre à maintenir en tout ses procédés de physicien déterministe.

La conséquence de ces données se traduit par des incertitudes sui la solution finale de quelques-uns des plus importants problèmes de la philosophie, par un manque de raccord entre certaines lignes de cet édifice

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élevé cependant avec une étonnante hardiesse et une incomparable fermeté \ Ajoutons que la brièveté et l'obscurité de certaines questions paraissent voulues chez Aristote, afin de ne pas heurter de front les idées religieuses de ses contemporains.

Il y avait donc possibilité de tirer avec vraisemblance Aristote, sur plusieurs problèmes, dans un sens ou dans un autre. C'est ce que firent ses commentateurs Grecs, Arabes et Latins. Il y a dans la longue fortune d'Aristote une double lignée de commentateurs. L'une cherche à entrer dans l'esprit du maître pour compléter et développer les points indécis ou rudimentaires du système, n'hésitant pas à pousser jusqu'au bout les conséquences des principes posés par Aristote, et à mettre en évidence les solutions qui heurtent le sens d'une saine philosophie. De ce côté se tiennent spécialement .Alexandre d'Aphrodisias, Averroès et Siger de Brabant. Une autre catégorie de commentateurs, tout en empruntant le fond de la science du Stagirite, n'hésitent pas à sacrifier son autorité à ce qu'ils estiment la vérité. Ils abandonnent Aristote quand ils sont en présence d'une théorie qu'ils croient erronée, et ils interprètent dans un sens favorable ses positions douteuses ou indécises. Dans ce groupe on doit placer, à raison de cette communauté de tendance qui n'aboutit cependant pas à des doctrines identiques dans le détail, Jean Philopon, Simplicius, Avicenne, Albert le Grand et Thomas d'Aquin ^

Siger de Brabant et Thomas d'Aquin représentent dans la seconde moitié du xiii^ siècle cette position antithétique des deux grands courants historiques du péripatétisme, et nous allons entrer dans l'examen des points principaux qui caractérisent leur attitude respective à l'égard de l'autorité d'Aristote et de ses doctrines.

Siger de Brabant ne nous donne pas dans le matériel littéraire que nous possédons de lui, une théorie de l'indépendance de la science prise en elle-même et du degré de respect ou de liberté que l'on doit professer vis-à-vis des grandes autorités philosophiques. Toutefois quekjues aveux dispersés dans ses écrits, et plus encore sa manière de faire, ne nous laissent pas de doute à cet égard. Lorsqu'il expose quelques-unes de ses

» E. ZcUer, Die Philosophie der Grivchnt, II. Tlieil, II. Abtheilung, Leipzig, 1879, p. 801 et «uiv. Barthélémy Saint-Hilaire, Métaphysique d'Aristote^ Paris, 1879, p. LXXXVIII et luiv.; Pnycholitgie d'Aristote. Traité de rame, Paris, 1846, p. XLVI et suiv.

« K. Elier, Die Lehre den Ariatotelea iiber dan Wirkrn Gottes, MUnster i. W., 1898, pp. IV, 19 et «uiv.

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