‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 74 sur 208 · CHAPITRE Vil — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE

thèses les plus hardies et en contradiction manifeste avec l'enseignement chrétien, il déclare ne pas déterminer ses solutions selon la vérité, mais bien suivant l'intention d'Aristote, et il laisse clairement entendre que ses conclusions sont celles de la raison naturelle \ Pour lui, la raison aboutit donc invariablement aux conclusions d'Aristote. D'ailleurs, lorsque l'on parcourt ses écrits, l'autorité constamment invoquée est celle d'Aristote et celle de son commentateur Averroès. Si un point est obscur chez le Stagirite, c'est l'interprète arabe qui semble l'avoir compris ^ Par contre, s'il entre en polémique contre Albert le Grand et Thomas d'Aquin, le reproche qu'il leur adresse c'est de ne pas atteindre la pensée du Philosophe ^ Enfin, s'il se trouve lui-même en présence de difficultés qui infirment sa thèse et auxquelles il ne peut répondre, il ne lui vient pas un instant à la pensée d'abandonner la solution d'Aristote et de chercher à lui en substituer une meilleure *. Pour Siger, la philosophie, c'est Aristote, et la raison ne semble pouvoir aboutir qu'à confirmer en tout les sentiments du fondateur du Lycée.

Il en est tout autrement avec Thomas d'Aquin. Dans l'œuvre étendue qui nous est restée comme la traduction de sa pensée, il s'est clairement exprimé, à maintes reprises, sur la nature de la science et les conditions de son progrès historique. Rien ne semble plus éloigné des conceptions de Siger sur ce point fondamental.

« Le but de la philosophie, écrit Thomas, n'est pas de savoir ce que les hommes ont pensé, mais bien quelle est la vérité des choses » ^ Il se rend d'ailleurs un compte exact du travail progressif de l'esprit humain qui est arrivé lentement à conquérir la vérité, si bien que la constitution de la science n'est pas l'œuvre d'un individu, mais de la suite des penseurs.

' Quaerimus hic solum intentionem philosophorum et praecipue Aristotelis, etsi forte Philosophus senserit aliter quam veritas se habeat et per revelationem aliqua de anima tradita sint, quae per rationes naturales concludi non possunt. Sed nihil ad nos nunc de Dei miraculis, cum de naturalibus naturaliter disseramus. Il*' Partie, pp. 158-154. Voyez aussi p. 164, Circa septimum ; p 165, Et per viam philosophiae videtur primo sic.

" Isti viri [Albertus et Tliomas] deficiunt ab intentione Philosophi, nec intentum déterminant. Ile Partie, p. 152.

* L. c , pp. 168-169.

' Studium philosophiae non est ad hoc quod sciatur quid homines senserint, sed qualiter se habeat veritas rerum. De Caelo et Mundo, I, lect. 22, Opéra, t. XXIII, p. 77. Thomas semble viser ici l'affirmation de Siger : Quaerendo intentionem philosophorum in hoc, magis quam veritatem, cum philosophice procedamus, 11^ Partie, p. 164. Le De Caelo et Mundo de Thomas d'Aquin a été composé peu de temps (vers 127'2) après le De Anima intellectiva de Siger, qui est de 1270.

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« Le génie de l'homme, dit-il, s'est avancé pas à pas dans la découverte de l'origine des choses » ^ « Sans doute, ce qu'un seul homme peut apporter par son travail et son génie au progrès de la vérité est peu de chose par comparaison à l'ensemble de la science. Néanmoins, de tous ces éléments coordonnés, choisis et rassemblés, il s'est fait quelque chose de grand, comme en témoignent les diverses sciences qui, par le travail et la sagacité de plusieurs, sont arrivées à un merveilleux développement » ^.

Etant donnée cette claire intelligence du progrès scientitique ^ Thomas n'a pas de peine à prendre une position équitable à l'égard des penseurs qui ont constitué la science humaine. « Il faut, dit-il, recevoir les opinions des anciens, quels qu'ils soient. Cela est doublement utile. Nous accepterons pour notre profit ce qu'ils ont dit de bien, et nous nous garderons de ce qu'ils ont mal exposé >*. Il revient ailleurs avec plus d'insistance à cette même idée, et traduit le sentiment de gratitude que nous devons avoir à l'égard de ceux dont les labeurs ont constitué la science par leur découverte de la vérité, sans oublier ceux qui, s'étant trompés, y ont aussi concouru à leur manière ^ Enfin il saisit avec une lucidité parfaite le rôle

' Paulatim hutnana ingénia processisse videntur ad investigandum rerum originem. De suhstantiis separafis, cap. VII, Opéra, t. XXVII, p. 288.

* Licet id quod unus homo potest immittere vel apponere ad cognitionem veritatis suo studio et ingenio sit aliquid parvum per comparationem ad totam considerationem veritatis, tamen illud quod aggregatur ex omnibus coarticulatis, exquisitis et coUectis, fit aliquid magnum, ut potest apparere in singulis artibus, quae per diversorum studia et ingénia ad mirabile incrementum pervenerunt. Metaph., lib. II, lect. I, Opera, t. XXIV, p. 40S.

■ Jules Soury a critiqué ce point de vue. Mais sa critique est due à une confusion. € Soutenir, avec Tliomas d'Aquin, que le but de l'étude de l'histoire de la philosophie n'est pas tant de savoir ce que les hommes ont pensé que de connaître « quelle est la vérité des choses » (seJ qualiter se haheat veritas rerutti), c'est une prétention que tout savant moderne désavouera « liib/iothèque de r Ecole des Chartes, t. LX (1899), p. 6G8, Saint Thomas ne parle pas de l'histoire de la philosophie. Dans cette hypothèse son point de vue serait absurde. 11 parle de la constitution de la philosophie, c'est-à-dire de la science prise en elle-même.

* Necesse est accipere opiniones antiquorum quicumque sint. Et hoc quidem ad duo erit utile. Primo, quia illud quod ab eis bene dictum est, accipiemus in adjutorium nostnim. Secundo, quia illud quod maie enuntiatum est cavebimus. De Anima, lib. I, lect. 2, Oprra, t. XXIV, p. 10.

* Adiuvatur unus ab altero ad considerationem veritatis dupliciter. Uno modo directe, alto modo indirecte. Directe quidem iuvatur ab his qui vrritatem invenerunt ; quia, sicut dictum est, dum unusquisriue praecedcntium alicjuid de veritate invenit, simul in unum Collectum, posteriores iniroducit ad ma^nam veritatis cognitionem. Indirecte vero, inquantum priores errantes circa verltatem posterioribus exercitii occasionem dederunt, ut diligenti discunsione habita, veritas limpidius appareret. Est autem iustum ut his, quibtui adiuti sumus in tanto bono, scilicet cognitione veritatis, gratias agamus. Et ideo

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