CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROISTE
que le temps, fécondé par l'étude, joue dans le progrès intellectuel de l'individu et de la collectivité, ainsi que les alternances de savoir et d'ignorance par lesquelles l'humanité est déjà passée \
Quant à l'état d'esprit où doit être le philosophe qui veut juger les opinions des autres, Thomas nous le dépeint comme celui d'un juge qui entend les raisons des deux parties et sait se tenir en état de doute vis-à-vis des vérités particulières qui constituent chaque science, et même vis-à-vis de la vérité en général qui est l'objet de la philosophie première ^
On comprend qu'avec cette théorie, aussi objective qu'indépendante, Thomas d'Aquin n'était aucunement disposé à s'inféoder à un maître, pas même à Aristote, qu'il estimait cependant avoir contribué plus que personne à la formation de la science, puisqu'il fit reviser, pour plus de sécurité, les traductions de ses écrits et s'en constitua le commentateur. Les idées émises par Thomas sur la nature et le développement historique du savoir
dicit (Aristoteles) quod iustum est gratiam habere, non solum his, quos quis existimat veritatem invenisse, quorum opinionibus aliquis communicat sequendo eas ; sed etiam illis qui superficialiter locuti sunt ad veritatem investigandam, licet eorum opiniones non sequamur ; quia ista etiam aliquid conferunt nobis. Praestiterunt enim nobis quoddam exercitium circa inquisitionem veritatis... Et similiter est dicendum de philosophis qui enunliaverunt universaliter veritatem rerum. A quibusdam enim praedecessorum nostrorum accepimus aliquas opiniones de veritate rerum, in quibus credimus eos bene dixisse, alias opiniones praetermittentes. Et iterum illi, a quibus nos accepimus, invenerunt aliquos praedecessores, a quibus acceperunt, quique fuerunt eis causa instructionis. Metaph., lib. II, lect. I, ad finem, Opéra, t. XXIV, p. 405.
* Videtur tempus esse quasi adinventor, vel bonus cooperator ; non quidem quod tempus per se ad hoc aliquid operetur, sed secundum ea quae in tempore aguntur. Si enim aliquis tempore procedente det operam investigandae veritati, iuvatur ex temporç ad veritatem inveniendam et quantum ad unum et eundem hominem qui postea videbit quod prius non viderat, et etiam quantum ad diversos, utpote cum aliquis intuetur ea quae sunt a praedecessoribus inventa, et aliquid superaddit. Et per hune modum facta sunt additamenta in artibus, quarum a principio aliquid modicum fuit adinventum, et postmodum per diversos paulatim profecit in magna quantitate, quia ad quemlibet pertinet superaddere id quod déficit in consideratione praedecessorum. Si autem e contrario exercitium studii praetermittatur, tempus est magis causa oblivionis, ut dicitur in IV Physicorum ; et quantum ad unum hominem, qui si se negligentiae dederit, obliviscetur quod scivit, et quantum ad diversos. Unde videmus multas scientias quae apud antiquos viguerunt, paulatim cessantibus studiis in oblivionem abiisse. Ethic, lib. I, lect. XI, Opéra, t. XXV, p. 261.
^ Sicut in iudiciis nullus potest iudicare nisi audiat rationes utriusque partis, ita necesse est eum qui débet audire philosophiam, melius se habeat in iudicando si audierit omnes quasi adversariorum dubitantium.. Quia aliae scientiae considérant particulariter de verilate, unde et particulariter ad eas pertinet circa singulas veritates dubitare ; sed ista scientia (Prima Philosophia) sicut habet universalem considerationem de veritate, ita etiam ad eam pertinet universalis dubitatio de verilate ; et ideo non particulariter, sed simul universalem dubitatationem prosequitur. Metaph., lib. III, lect. I, t. XXIV, p. 417.
i48 SIGER DE BRABANT — l'^e PARTIE
humain sont le programme qu'il a cherché à réaliser lui-même. Il a emprunté au passé ce qu'il jugeait solidement établi, corrigé ce qui lui semblait inexact, développé ce qui était incomplet. Le résultat de cet effort fut à la fois assez original pour constituer une révolution intellectuelle dans son siècle, ainsi que nous l'avons déjà établi ; il fut aussi assez stable pour traverser mieux qu'aucun autre système médiéval les siècles qui suivirent.
On peut déjà juger par ce parallèle la diversité d'attitude de Siger et de Thomas à l'égard d'Aristote. Le premier en sera le disciple servile et littéral, le second le juge très bienveillant, mais indépendant.
Au respect absolu de Siger à l'endroit d'Aristote, nous devons opposer son attitude à l'égard de l'enseignement chrétien, car elle constitue une donnée caractéristique et fondamentale dans l'averroïsme latin. Il ne faut pas perdre de vue d'abord que les maîtres et les lettrés, pendant tout le moyen âge, sont des gens d'église, des prêtres séculiers ou réguliers dans les écoles de théologie, et des clercs, c'est-à-dire de simples tonsurés, munis d'un bénéfice ecclésiastique, dans les écoles d'arts, de droit ou de médecine. On ne saurait donc s'attendre de la part de clercs à une dénégation formelle de l'enseignement chrétien. Les averroïstes, qui constituent le groupe d'esprits les plus aventureux, ne sont jamais allés jusqu'à nier directement l'autorité de l'Evangile et de l'Eglise. En cela, leur position est plus réservée que celle d'Averroès.
Aristote, à rencontre de Platon, avait tenu à l'écart de sa philosophie toute conception religieuse. 11 s'était placé sur le terrain de la pure raison sans critiquer les idées courantes de ses contemporains sur les choses sacrées '. Averroès, tout en se conformant à l'esprit et à la méthode d'Aristote, n'avait pas gardé la même réserve. Vivement pris à partie par les représentants de l'autorité religieuse, Averroès est agressif à son tour contre l'enseignement des grandes religions monothéistes. L'auteur anonyme du De erruribits Philosophorum^ signale et lui reproche vivement cette attitude ainsi que les qualifications qu'il donne aux théologiens, lesquels sont à ses yeux des loquentesy des garrulatores et des voluntates '\ c'est-à-dire des gens qui parlent sans raison ou de parti pris ". Siger ne va pas jusque-là, du moins dans l'expression de sa pensée. Tandis que pour
• Zeller, Phiiotophie der Griechen, l c, p. 787 et suiv. L'opposition d'Aristote contre ceux qu'il nomme lei tiniX6yf>i (Voy, ce mot à Vt'ndex de ses cruvres) n'a pas le caractère des critiques d'Averroès contre les théologiens des religions de son temps.
• Il« Partie, p. 8, n«>« 1 et 2; voy. aussi, Renan, Averroès et VAverroïsme, p. 160.
• Voici, à titre d'exemple, un des passages d'Averroès visés dans le De erroribus Philoêophorum, II"» Partie, p. 8, n" 2: Imaginatio ergo super creationes formarum iuduxit