‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 77 sur 208 · CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE

et d'établir avec toute la rigueur dont il est capable les thèses qui sont en opposition à la foi. Au cours de ses excursions philosophiques, rencontrant la théorie aristotélicienne des cycles historiques, qui ramènent successivement les mêmes civilisations et les mêmes religions conformément aux constellations successives des astres, il la reprend pour son compte, car elle découle des théories qu'il expose. Il s'abrite toutefois aussitôt derrière sa déclaration coutumière, qu'il répète l'opinion d'Aristote, mais n'affirme pas qu'elle soit vraie \ Enfin, en traitant de la vie future dont il nie l'existence, il compare les philosophes qui ne partagent pas ses idées à une catégorie inférieure dont l'intelligence est à la sienne et à celle de ses pairs comme celle des brutes est à celle de l'homme ; et il décore du nom de prophètes les penseurs de son école '.

Malgré les déclarations, ou mieux, à raison même des déclarations de Siger, sa position à l'égard de l'enseignement ecclésiastique est équivoque et, au fond, contradictoire. Thomas d'Aquin dans sa réponse au De Anima intellectiva, d'où sont tirés en grande partie les passages signalés, n'a pas de peine à mettre en évidence la contradiction de Siger. « Il est très grave,

revelationem aliqua de anima tradita sint, quae per raiiones naturales concludi non possunt. Sed nihil ad nos nunc de Dei mtraciilis, ciim de naturalibtis naturahter dtsseramus (pp. 153-54). Ainsi donc les conclusions auxquelles aboutit la raison naturelle sont en opposition à l'enseignement de la révélation sur l'existence d'âmes intellectuelles individuelles. En établissant sa thèse, Siger déclare traiter une matière scientifique par des procédés de même nature : cum de naturalibus naturaliter disseramus. 11 qualifie même de miracle de Dieu l'enseignement de la foi sur la pluralité des âmes afin de bien montrer que l'affirmation révélée n'a aucune valeur rationnelle en la matière et doit être mise de côté. —Ailleurs: Quaerendo intentionem philosophorum in hoc magis quam veritatem, cum philosophice procedavms. Certum est enim secundum veritatem, quae mentiri non potest, quod animae intellectivae multiplicantur multiplicatione corporum humanorum (p. 164). Ainsi, quand on procède philosophiquement, on aboutit au contraire de l'enseignement révélé. En un autre endroit : Et ideo dico propter difficultatem praemissorum et quorumdam aliorum, quod mihi dubium fuit a longo tempore, quid via rationis naturalis in praedicto problemate sit tenendum et quid senserit Philosophus de dicta quaestione ; et in tali dubio fidei adhaerendum est, quae omnem rationem humanam superat (p. 169). Ici encore la voie de la raison naturelle est clairement indiquée comme pouvant conduire à la négation de l'enseignement révélé.

' Ex hoc autem quod [primum movens et agens] semper est movens et sic agens, sequitur quod nulla species entis ad actum procedit, quin prius processisset, ita quod eadem specie quae fuerunt circulariter redeunt ; .et opiniones, et leges, et religiones et alia, ut circulent inferiora ex superiorum circulatione, quamvis circulationis quorumdam propter antiquitatem non maneat memoria (pp. 139-140).

^ Pp. 163-164. On observera que Siger donne ici aux philosophes le titre d'hommes prophétiques à l'encontre d'Averroès qui oppose la qualification de prophète, donnée aux hommes qui ont apporté la révélation religieuse sur la terre, à celle de philosophe. Renan, Averroès et VAverroïsme, p. 167 et suiy.

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observe-t-il, de dire : Je conclus nécessairement par la raison qu'il n'y a numériquement qu'une seule intelligence ; je tiens cependant fermement le contraire d'après la foi. C'est penser, en eftet, que la foi enseigne des vérités dont le contraire peut être nécessairement établi. Comme il n'y a de nécessaire que le vrai dont l'opposé est le faux et l'impossible, il s'ensuivrait, d'après une semblable opinion, que la foi enseigne le faux et l'impossible \ » Nous avons aussi entendu le même Thomas d'Aquin, dans un sermon universitaire de 1270, visant l'enseignement de Siger et des autres averroïstes parisiens, émettre les mêmes observations ^. Enfin, la condamnation du 7 mars 1277 indique cette position générale prise par les averroïstes pour sauvegarder, en apparence, les droits de la vérité chrétienne comme étant la source des erreurs qu'elle énumère et défend d'enseigner sous les peines les plus graves ^ On n'est donc pas autorisé à révoquer en doute le fait historique de la position contradictoire prise à l'égard de la philo-

' Nous donnons ici le texte entier du De Unitate intellectns, dans lequel Thomas d'Aquin attaque Siger de Brabant sur sa position prise à l'égard de la foi. Nous indiquons, entre parenthèses, les passages correspondants du De Anima ùitellectiva visés par Thomas d'Aquin. Est etiam majori admiratione, vel etiam indignatione dignum, quod aliquis Christianum se profitens tam irreverenter de christiana fide loqui praesumpserit, sicut cum dicit quod Latini pro principiis eorum haec non recipiunt, scilicet quod sit unus intellectus tantum, quia forte lex eorum est in contrarium (II» Partie, pp. 152-57). Ubi duo sunt mala : primo quia dubitat an hoc sit contra fidem ; secundo quia alienum se innuit ab hac lege. Et quod postmodum dicit : Haec est ratio par quam Catholici videntur habere hanc positionem, ubi sententiam fidei positionem nominat (P. 169: ut dicet positionem custodiens), Nec minoris praesumptionis est quod postmodum asserere audet, Deum facére non posse quod sint multi intellectus quia implicat contradictionem (P. 108-9 : Quod si quis). Adhuc autem gravius est quod postmodum dicit: per rationem concludo de necessitate, quod intellectus est unus numéro ; firmiter tamen teneo oppositum per fidem (P. 112 : Et ideo dico). Ergo sentit quod fides sit de aliquibus quorum contraria de necesvitate concludi possunt. Cum autem de necessitate concludi non possit nisi verum necessarium, cujus oppositum est falsum et impossibile, sequitur secundum ejus dictum, quod fidet sit de faiso et impossibili, quod etiam Deus facere non potest. Quod fidelium aures ferre non possunt. Non caret etiam magna temeritate quod de his quae ad philosophiam non pertinent, sed sunt purae fidei, disputare praesumit, sicut quod anima non patiatur ab igné inferni (H. 103: Quod si quis), et dicere sententias Doctorum de hoc esse reprobandas (P. 103-64 : Et est etiam). Pari ergo ratione posset disputare de Trinitate, de Incarnatione, et aliis hujusmodi, de quibus nonnisi balbutiens loqueretur. De Unitate intellectus, cap. VII, ad finem, Opéra, t. XXVII, p. 831. Saint Thomas ne cite pas les paroles mômes de Siger, mais ses allusions aux passages indiqués sont d'ordinaire manifestes. Le parallélisme entre les deux écrits dans la citation précédente confirme ce que nous avons dit plus HjuI, que le traité de Thomas est une réfutation de Siger (p. IIO). Nous en trouverons biantAt de nouvelles preuves.

' Voy. plus haut, p. 100, note 1.

' Ne autem quod sic innuunt, asserere videantur, responsiones ita palliant, quod, cupiunt vîtare SciUam, incidunt in Caribdim. Dicunt enim ea esse vera secundun]

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