CHAPITRE VII — SIGER DE BRABANT AVERROISTE
Sophie et de la foi par les averroïstes en général et par Siger de Brabant en particulier ^ Nous nous interrogerons d'ailleurs bientôt sur les mobiles possibles d'une semblable conduite.
Après avoir défini l'attitude de Siger à l'égard d'Aristote et de la foi chrétienne, nous devons passer à l'examen de quelques-unes des doctrines spéciales qui composent le symbole philosophique de l'averroïsme.
L'averroïsme, ou si l'on veut, les doctrines d'Averroès ne constituent pas une philosophie originale et indépendante. Pour le philosophe arabe, la philosophie est incarnée dans l'œuvre d'Aristote. Ses déclarations à cet égard dispensent de tout commentaire : elles atteignent les dernières limites de l'hyperbole dans l'éloge. C'est Aristote qui a créé toutes les sciences. Il les a découvertes et il les a achevées. Avant et après lui, il n'y a presque rien. Une pareille individualité est un miracle. L'homme qui réalise de telles conditions est plus divin qu'humain ^ Il est le maître par lequel les sages progressent à sa suite, bien qu'ils diffèrent dans l'interprétation de sa doctrine et les conséquences qu'ils en tirent ^ Ailleurs, Averroès se prend à remercier Dieu d'avoir donné au monde un être aussi accompli, qui a triomphé sans efforts des difficultés de la science, alors que le travail des autres se réduit à si peu de chose en face du sien *. Louons Dieu qui
philosophiam, sed non secundum fidem catholicam, quasi sint duae contrariae veritates, et quasi contra veritatem sacrae scripturae sit veritas in dictis gentilium damnatorum. Ile Partie, p. 175.
' « L'explication qu'on attribua alors à Siger, à savoir que, philosophe, il pensait autrement que comme chrétien, absurde surtout pour une conscience du moyen âge, ajouterait encore un nuage à ces obscurités.» E. Gebhart, L'Italie mystique, Paris, 2* éd., 189B, p. 328. Je n'ai pas eu à ma disposition May wald, Die Lehre von der zweifachen Wahrheit. Ein Versuch der Trennung von Théologie und Philosophie im Mittelalter, Berlin, 1871.
^ Composuit alios libros in hac arte (physica), et in logica, et metaphysica ; et ipse invenit et complevit has très artes (c'est-à-dire la totalité des sciences dans la classification aristotelico-averroïste). Invenit, quia quidquid invenitur scriptum ab antiquis in hac scientia, non est dignum quod sit pars attis huius, nec ambiguitas etiam, nedum quod principia essent. Complevit, quia nuUus eorum, qui secuti sunt eum usque ad hoc tempus, quod est mille et quingentorum annorum, nihil addidit, nec invenit in eius verbis errorem alicuius quantitatis. Et talem virtutem esse in individuo une miraculosum, et extraneum extitit. Et haec dispositio, cum in uno homine reperitur, dignus est esse divinus magis, quam humanus. Physica, Proœmium. Averrois Opéra, Venetiis, 1550, t. IV, fol. 2^.
" Ipse enim fuit princeps, quo perficiuntur omnes sapientes post eum, lictt différant in intelligendo verba eius, et in eo, quod ex eis sequitur. Libellas seu Epistola de Connexione intellectus ahstracti cum homine. Opéra, t. X, fol. 358.
* Gloria sit ei, qui ipsum determinavit ab aliis in perfectione humana ; et id, quod cognitum fuit sibi faciliter, cognitum ab aliis hominibus cum longa perscrutatione, et
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a séparé cet homme de tous les autres par sa perfection, et lui a accordé en propre la limite de l'excellence humaine qu'aucun autre, en aucun siècle, n'atteindra jamais ^ Dans son commentaire sur l'Ame, Averroès semble vouloir encore renchérir sur ses propres éloges. « Je crois, dit-il, que cet homme a été la règle de la nature, le type que la nature a créé pour manifester le terme de la perfection humaine en ce monde » ^ « La doctrine d'Aristote est la souveraine vérité, car son intelligence a été la limite de l'intelligence humaine, de sorte qu'on peut dire de lui à bon droit qu'il nous a été donné par la Providence pour nous apprendre ce qu'il est possible de savoir > \
difficultate maxima, et multa solicitudine ; et id, quod est notum aliis faciliter, est diversum ab eo quod ipse novit. Et ideo multotiens accidunt expositoribus difficultates in dictis huius viri, donec declaretur post longum tempus veritas sermonis eius, et quantum debilis fuit speculatio aliorum hominum in comparatione ad speculationem eius Et per hanc virtutem divinam mventam in ipso, fuit ipse inventer scientiae, et complens, seu perficiens eam, et hoc raro invenitur in artibus, quaecumque ars fuerit, maxime in hac arte magna. Sed diximus quod ipse fuit inventer et complens, nam dicta aliorum Antiquorum de his rébus non sunt digna ut sint dubitationes in his rébus, et a fortiori ut sint principia. Météorologie, lib. IIF, summa secunda, cap. II, ad finem. Opéra, t. VI, fol. 50.
* Laudemusque Deum qui separavit hune virum ab aliis in perfectione, appropriavitque ei ultimam dignitatem humanam, quam non omnis homo potest, in quacumque aetate attingere. De generatione aiiitnaliiim, lib. I, cap. XX, Opéra, t. VII, fol 195^.
' Credo enim quod iste homo fuerit régula in natura, et exemplar, quod natura invenit ad demonstrandum ultimam perfectionem humanam in matenis. De Anima, lib. III, cap. II, Opéra, t. VII, fol. 110'.
• Aristotelis doctrina est summa veritas, quoniam eius intelleclus fuit finis humani intellectus, quare bene dicitur, quod fuit creatus et datus nobis divina Providentia, ut sciremus quidquid potest sciri. Ueberweg -Heinz e, Griindnss der Gesch. d. Philos., II (1905), p. 251, donne ce texte comme tiré du III^ livre du De Anima. Renan, Averroès, p. 55, le donne comme tiré de la Destructio destriictionum. Zimara, dans sa Tabula dilucidationnm in dictis Aristotelis et Averrois, Venetiis, 1562, fol. 37', le donne aussi comme tiré du même endroit, di.sput. 3, in solut. 13 dubii. Il ne se trouve pa.s dans le lieu indiqué. Asin y Palacios déclare qu'il n'existe pas dans l'ouvrage entier. El averroismo teolàgico de Sto. TotniU de Aquino, p. 802. Mais ce texte ne se trouvât-il en aucun endroit des œuvre» d'Averroès, ce qui n'est pas établi, Asin ne serait pas autorisé pour cela à me dire : Debio advertir Mandonnet que taies textes de Averroès (ceux que cite Renan) no estan vertidos de los originales arabes, sine que preceden de las salvajes traducciones medievalet, cuyo barbare latin Renan depurô con su literarie estile, aunque quizâ sin cuidar mucho de la fidelidad (p. .802). Dans la première édition de cet ouvrage, je m'étais borné it renvoyer à Renan pour ce qui est de l'admiration j)rofessée par Averroès pour Ariitote, parce que c'est un fait banal, reconnu par tous ceux qui ont touché ce sujet. Afin de ne pai passer par Renan, j'ai recueilli les textes topiques qui courent à travers les ceuvrea d'Averroès et je les ai donnés ci-dessus, réuni.s peut-être en aussi grand nombre et intéKralument pour la première fois. Il ne sert de rien de dire avec Asin que les traductions médiévales sont barbares. Elles sont, en tout cas, fort claires, et disent bien ce c|u'enes veulent dire. As^n» (]ui est un arabisant éminent, aurait rendu plus de