CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE
Mais, se demandera-t-on, Averroès a-t-il été un interprète aussi fidèle de la pensée d'Aristote qu'il en avait le désir ? C'est ce qu'il importerait de savoir. On ne pourrait répondre à cette question qu'autant qu'il serait possible de s'entendre universellement sur l'enseignement positif d'Aristote. Or, cet accord, qui n'a jamais existé chez les Grecs, les Arabes et les Latins du moyen âge, ne s'est pas encore produit de nos jours \ Au nom de l'histoire, de la philologie et de la critique, on tire toujours d'Aristote des théories, et quelques-unes fort importantes, qui sont sinon contradictoires, du moins tout à fait irréductibles les unes aux autres ; et il y a, nous l'avons déjà dit, des fondements positifs qui justifient en quelque manière ces différences de positions. Toutefois, ces constatations faites, nous ne croyons pas que l'on soit aujourd'hui en droit de pousser Aristote en des sens si divers, et nous pensons aussi qu' Averroès est généralement entré dans l'intelligence des doctrines du Philosophe. Il a déduit des principes d'Aristote les conséquences qui y étaient contenues. Mais en développant au long des théQries à peine esquissées chez le Stagirite, il a fourni un argument à ceux qui n'ont pas voulu reconnaître l'œuvre d'Aristote dans celle de son commentateur arabe. Au fond, le seul reproche fondé serait celui qu'aurait mérité Averroès en poussant à l'extrême certaines théories d'Aristote que celui-ci avait légèrement ébauchées, parce qu'il en pressentait peut-être les difficultés et les inconvénients. Mais c'est la logique des choses que les disciples tirent peu à peu des principes posés par les maîtres les conclusions qui y sont contenues ; et l'on n'est pas en droit de récriminer contre un fait né de la loi de développement et de progrès qui régit l'esprit humain. Nous croyons donc que, dans leurs grandes lignes, les doctrines d'Averroès sont contenues soit explicitement, soit implicitement, dans celles d'Aristote ^.
services à l'histoire de la philosophie, en nous disant que les passages que j'ai cités dans ces dernières notes, ne se trouvent pas dans le texte original d'Averroès, ou mieux encore, en les traduisant à nouveau. Comme il n'a rien fait de cela, force est donc de nous en tenir à ce que l'on connaît jusqu'à présent de la pensée d'Averroès sur ce sujet. Je suis d'ailleurs très rassuré sur le résultat que peuvent donner des recherches ultérieures.
' In keiner Zeit, weder im Altertum noch in der Neuzeit, ja nicht einmal im Mittelalter bestand eine auch nur annahernde Einheit in der Auslegung wesentlicher Punkte des aristotelischen Lehrgebiiudes. Elser (K.), Die Lehre des Aristoteles uber das Wirken Gottes, MUnster i. W. 1893, p. IV.
* S. Munk a fait depuis un demi-siècle une réserve sur le péripatétisme d'Averroès : « Comme les autres philosophes arabes, Ibn-Roschd a vu les doctrines d'Aristote par le prisme des commentateurs néoplatoniciens, et, par là, il a apporté des modifications notables dans le système péripatéticien ». Mélange de philosophie juive et arabe, Paris, 1859, p. 441. Je ne crois pas à l'exactitude de ce jugement, du moins dans cette mesure ; çt quand Munk prend pour des « théories néoplatoniciennes » 4 l'hypothèse des intellj-
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A ce point de vue, et c'était celui de Siger de Brabant, l'averroïsme n'est autre chose que l'aristotélisme poussé à ses conséquences. De plus, pour Averroès comme pour Siger, le système philosophique d'Aristote représentait l'expression à peu près intégrale et définitive de la science et de la raison.
Les philosophes chrétiens et les théologiens du xiii^ siècle ne partagèrent cet optimisme, ni envers Aristote, ni envers Averroès. Tout en reconnaissant, à des degrés divers, la valeur scientifique du Stagirite et les services rendus par ses commentateurs, ils affirmèrent l'existence de graves erreurs chez Aristote et chez Averroès. Selon que les philosophes et les théologiens sont plus ou moins antipathiques au péripatétisme, ils découvrent chez son fondateur des erreurs plus ou moins nombreuses et les exposent, en conséquence, soit avec une satisfaction non dissimulée, soit avec une réserve ou une atténuation manifeste ^
Les théologiens augustiniens qui se meuvent dans la sphère d'influence de Platon, occupent la position extrême parmi les accusateurs d'Aristote. Ils voient dans la doctrine du maître l'ensemble des mêmes erreurs que chez Averroès, et ils pensent en somme avec Siger de Brabant, que l'on ne doit pas séparer le commentateur du maître. Mais là où les averroïstes latins trouvent des théories scientifiques, les augustiniens trouvent d'insupportables erreurs, et nul, semble-t-il, ne les a mieux formulées, en moins de mots et dans leur dépendance logique, que saint Bonaventure ^
gences des sphères, placées entre le premier moteur et le monde », ainsi que 1' « émanation universelle par laquelle le mouvement se communique de proche en proche à toutes les parties de l'univers jusqu'au monde sublunaire », il se méprend sur des théories avérées d'Aristote, Elser, Die Lehre des Ariatoteles ûber das Wirken GoiieSy pp. 167- 175,101-117.
' On trouvera un matériel important sur cette question dans Talamo, VAristotelismo délia Scolastica, dans les deux chapitres intitulés : Errori in che, a giudizio dei Dottori êCoUutici è caduto Aristolele, pp. 127-152. L'auteur a eu tort toutefois de ne pas chercher à déterminer la diversité de positions prises par les docteurs du XIII* siècle. Voy. aussi Schnei d, Aristotetes in der Scholustik, p. 81 et suiv. ; Elser, Die Lehre des Aristoteles Uher da% Witkrn Gottes, p. 2.9 et suiv.
• L'ndc aliqui (philosophi) tcnebras secuti sunt? Ex hoc, quod licet omnes viderint primam causam omnium principium, omnium Jinent, in tmdio tanien diversificati sunt. Nam alîqui ncfçaverunt, in ipsa esse exemplaria rerum ; quorum princeps videtur fuisse Arîstotele», qui et in principio Metaphysicae et in fine et in multis aliis locis execratur idcaj» Platonis. Unde dicit, quod Deu» bolum novit se et non indi^^et notitia alicuius alteriuji rei et movet ut desideratum et amatum. Kx lii>c ponunt, quod niliil, vel nullum particulare cognoscat Unde iltas ideas praecipuus imiju^nat in Elhicis, ubi dicit, quod summum honum non potest esse idea. Et nihil valent rationcs suae, et Commentator solvit eas.
Sx isto crrorc sequitur aliu» crror, scilicet (juod Dcus non habet praescientiam neç