CHAPITRE Vil — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE
L'école albertino-thomiste tient une position intermédiaire.* Les attaques contre Averroès, écrit Renan, semblent se lier, chez saint Thomas et dans l'école dominicaine, au désir de sauver, en une certaine mesure, l'orthodoxie du péripatétisme, en sacrifiant les interprètes et surtout les Arabes \ » Cette observation est fondée, surtout en tant qu'elle vise Thomas d'Aquin. Albert agit plus librement avec Aristote, et nous pouvons le pressentir lorsqu'il nous déclare qu'on n'arrive à être un véritable philosophe que par la possession des deux philosophies d'Aristote et de Platon '\ et ailleurs encore, quand il écrit : * On dira peut-être que nous n'avons pas compris Aristote et ne pouvons en conséquence lui donner notre adhésion, ou peut-être que nous l'avons sciemment contredit à cause de sa personne, mais non par amour de la vérité. A cela, nous répondons que si quelqu'un pense qu'Aristote est un Dieu, celui là doit croire qu'il ne s'est pas trompé. Mais
providentiam, ex quo non habet rationes rerum in se, per quas cognoscat. Dicunt etiam, quod nulla veritas de futuro est nisi veritas necessariorum ; et veritas contingentium non est veritas.
Et ex hoc sequitur, quod omnia fiant a casu, vel necessitate fatali. Et quia impossibile est fieri a casu, ideo inducunt necessitatem fatalem Arabes, scilicet quod illae substantiae moventes orbem sunt causae omnium necessariae. Ex hoc sequitur veritas occultata, scilicet dispositionis mundialium secundum poenas et gloriam. Si enim illae substantiae movent non errantes, nihil ponitur de inferno, nec quod sit daemon ; nec Aristoteles unquam posuit daemonem nec beatitudinem post hanc vitam, ut videtur. Iste est ergo triplex error, scilicet occultatio exemplaritatis, divinae providentiae, dispositionis mundanae.
Ex quibus sequitur triplex caecitas vel caligo, scilicet de aetertiitate tntmdi, ut videtur dicere Aristoteles secundum omnes doctores Graecos, ut Gregorium Nyssenum, Gregorium Nazianzenum, Damascenum, Basilium, et commentatores omnium Arabum, qui dicunt, quod Aristoteles hoc sensit, et verba sua sonare videntur. Nunquam invenies, quod ipse dicat, quod mundus habuit principium vel initium ; immo redarguit Platonem, qui solus videtur posuisse, tempus incepisse. Et istud répugnât lumini veritatis.
Ex isto sequitur alia caecitas de unitate iiitellectus, quia si ponitur mundus aeternus, necessario aliquod istorum sequitur : vel quod animae sunt infinitae, cum homines fuerint infiniti, vel quod anima est corruptibilis ; vel quod est transitio de corpore in corpus ; vel quod intellectus sit unus in omnibus qui error attribuitur Aristoteli secundum Commentatorem.
Ex his duobus sequitur, quod post hanc vitam non est félicitas nec poena.
Hi ergo ceciderunt in errores nec fuerunt divisi a tenebris; et isti sunt pessimi errores... Licet magna lux videretur in eis (philosophis) ex praecedentibus scientiis, tamen omnis extinguitur per errores praedictos. Et alii videntes, quod tantus fuit Aristoteles in aliis et ita dixit veritatem, credere non possunt, quin in istis dixerit verum. In Hexaëmeron, Collatio VI, Opéra omnia, éd. Quaracchi, t. V, p. 360-61. Voyez aussi chez Henri de Gand, Quodlihet IX, qq. XIV et XVI. Ouodlibeta, Parisiis, 1518, fî. 380v, 386^
' Renan, Averroès et l'averroïsnie, p. 215.
= Voy. p. 43, note 2.
158 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE
s'il est convaincu qu'Aristote est un homme, il n'y a pas de doute qu'il a pu se tromper comme nous » ^
Thomas d'Aquin est plus respectueux à l'égard d'Aristote, en ce sens qu'il n'a jamais une parole agressive à son endroit. Quand il est en présence d'erreurs manifestes, il excuse le maître, ou n'incrimine pas ^. Quand la doctrine est susceptible d'être amenée à un sens acceptable, il n'hésite pas à le faire, et il sépare volontiers Aristote de ses commentateurs les plus compromettants, d'Averroès en particulier. Pour lui, Averroès a fait dévier la pensée d'Aristote, et dans la véhémence de sa polémique contre Siger de Brabant, il accuse le philosophe arabe d'être moins un péripatéticien que le corrupteur du péripatétisme ^ Pour Thomas d'Aquin, l'averroïsme est donc constitué par certaines erreurs d'Aristote maintenues par Averroès, mais surtout par celles qui sont propres à ce dernier, et, avant tout, par la théorie de l'unité de l'intelligence humaine.
Le traité anonyme De erroribus pliilosopJiontm^ attribué à tort à Gilles de Rome * et que nous publions maintenant en son entier ^ témoigne que l'auteur occupait une position assez proche de celle de Thomas d'Aquin dans ses jugements sur Aristote et Averroès. Pour lui, la grande erreur du Philosophe, c'est celle de l'éternité du monde, du mouvement, du temps et des espèces ^ Par contre, il n'attribue pas à Aristote les trois erreurs principales qui constituent, avec la précédente, le fond de l'averroïsme latin, nous voulons dire la négation de la providence, de la liberté et l'unité de l'intellect. Bien plus, il défend positivement Aristote contre ceux qui prétendent qu'il a refusé à Dieu la connaissance des singuliers, et il met en garde en général contre l'attribution d'autres erreurs à Aristote, ce dont on
' Dicet fortasse aliquis nos Aristotelem non intellexisse, et ideo non consentire verbis eju», vcl quod forte ex certa scitntia contradicamus ei quantum ad hominem, et non quantum ad rei veritatem. Et ad illum dicimus quod qui crédit Aristotelem fuisse Deum, ille dtbet credere quod numquam erravit. Si autem crédit ipsum esse hominem, tune procul dubio crrarc potuit sicut et nos. Physic, lib. VIII, tract. I, cap. XIV, Optra, t. III, p. 563. On peut voir au*>si par le texte suivant qu'Albert était loin de considérer comme Averroès que le cycle du développement scientitîque était fermé : Dicendum quod scientiae demonatrativae non otnneii factae «unt, sed plures restant adhuc inveniendae. Poster. Analytic, lib. I, tr. I, cap. I, Opéra, t. Il, p. 8.
• Talamo, L'Arintolelmnn dilla Scolastica, pp. 127-B2, passim ; p. 206 et suiv.
• Non tam fuît Pcripatetirus, quam Peripateticae philosopliiae depravator. /)« Unitate intelUduM, cap. IV ad finem, Opéra, t. XXVII, p. 828.
MI" Partie, p. XXIIl et suiv.
• L.e^ pp. 1*26.
' L. €., pp. tt-8. Nous omettonN pour plus de simplicité de signaler les erreurs secondaires.