CHAPITRE VII — SIGER DE BRABANT AVERROISTE
« Il faut bien considérer, dit-il, que, si une intelligence connaissait à l'avance un futur contingent comme devant se produire, et que ce futur fût connu en soi et non dans un autre, dans son entité même et d'une connaisjsance infaillible, cette intelligence, qu'elle soit divine ou humaine, rendrait ,ce futur nécessaire. C'est ainsi, comme le dit Avicenne, que les religions ayant déclaré que tout est inscrit sur une table, tout doit arriver nécessairement, et Avicenne entend par ce mot de table ce que d'autres appellent la prescience divine, la providence, la prédestination et le livre de vie. 11 faut faire attention que rien, ni du présent ni du futur, n'a en Dieu une intellection de la chose en soi, mais une intellection en un autre qui est l'intellect que Dieu a de lui-même, ou sa propre substance. Une semblable intellection, infaillible et toujours vraie, ne doit pas imposer la nécessité aux futurs ; si bien que l'on doit dire de certains futurs contingents qu'ils ne sont ni préordonnés, ni préconçus à exister par Dieu, rien ne pouvant être préordonné et préconnu de Dieu, si ce n'est le vrai. Or, d'après Aristote, bien qu'il soit vrai qu'un combat naval doive avoir ou ne pas avoir lieu, il peut arriver qu'une partie de la disjonctive ne soit pas vraie. S'il était vrai, en effet, qu'un combat naval doive avoir lieu, le combat naval serait nécessaire ».
Mais, ajoute notre auteur, parce que cela sonrie péniblement aux oreilles de quelques-uns que Dieu n'ait pas la prescience de semblables futurs, on peut s'exprimer autrement ; et il donne quelques formules qui paraissent dissimuler un peu sa théorie, sans toutefois la changer en rien ^ Puis il achève sa démonstration en réfutant une autre affirmation de Thomas d'Aquin -.
Ainsi donc, pour notre averroïste. Dieu n'a ni la connaissance, ni la providence des contingents.
Si nous jetons un regard en arrière pour jalonner le chemin parcouru à travers le De necessitate et contingentia causarum^ il est aisé de voir de quels antécédents procède la négation de la prescience et de la providence divines. Pour notre auteur, le monde n'a de rapport et de Uen de dépendance avec Dieu que par une série de causes subordonnées. Quelle que soit
' Loc. cit., pp. 122-23. Etiam est diligenter.
* Loc. cit., pp. 123-24. Similiter cum arguitur. Le passage visé de saint Thomas est la fin de la lectio III, lib. VI des Métaphysiques, Opéra, t. XXIV, pp. 604-605 : Invenitur igitur uniuscuiusque effectus secundum quod est sub ordine divinae providentiae necessitatem habere. Ex quo contingit quod haec conditionalis est vera. Si aliquid est a Deo provisum, hoc erit. Secundum autem quod effectus aliquis consideratur sub ordine causae proximae, sic non omnis efifectus est necessarius ; sed quidam necessarius et quidam contingens secundum analogiam suae causae.
166 SIGER DE BRABANT — I^e PARTIE
l'idée qu'on se fasse de la nature de ce rapport chez les Péripatéticiens, puisque l'on en dispute ; qu'il consiste en ce que Dieu soit seulement la cause finale du monde, ou qu'il implique en outre, du côté de Dieu, une causalité motrice efficiente, voire même la production de l'être ; pour Aristote, Averroès et notre auteur. Dieu ne supporte avec le monde qu'un rapport minimum, par un seul point, pourrait-on dire. La machine du monde est ainsi constituée que les parties en sont subordonnées les unes aux autres et Dieu en actionne seulement la partie supérieure, la périphérie, par la dépendance que contractent à son égard les intelligences des sphères, ou pour parler avec l'auteur du De necessitaie, la seule première intelligence. Ce sont les causalités célestes qui président à tout le devenir du monde inférieur et y introduisent la contingence, c'est-à-dire la possibilité de réalisation et de non-réalisation des effets des causes qui leur sont subordonnées, parce que les interférences de ces causes, c'est-à-dire leur conflit partiel, ou l'indisposition de la matière sur laquelle elles agissent, empêchent, de temps à autre, l'obtention des résultats auxquels leur nature les destine, bien qu'elles les obtiennent d'ordinaire. Le régime de la contingence, auquel est soumis le monde inférieur, ou sublunaire, se ramène donc, dans sa raison d'être ultime, à la nature des causes intermédiaires dont l'une peut empêcher l'action de l'autre et à l'imperfection de la matière, mais en aucune façon à la cause première.
Une conception contraire demanderait que la cause première eût la connaissance des contingents. Or, cela est exclu parle péripatétisme le plus authentique. Sans doute, notre auteur ' et Averroès ^ pour donner une satisfaction apparente à leurs adversaires, déclarent que Dieu ne connaît pas à la façon de l'intelligence humaine, qui tire sa science des choses, tandis que lui la tire de lui-même, ou plutôt est l'acte par lequel il se connaît. Ils iront même jusqu'à accepter des formules fallacieuses qui laissent croire aisément que Dieu connaît tous les singuliers contingents, sousentendant qu'il les connaît réductivement, parce que Dieu étant l'intelligence souveraine, cause de ce qui se produit dans le monde, à un titre ou à un autre, tout peut se ramener à lui de près ou de loin ". Mais cela ne suffit
* Quidam aMimitant intellectum divinum, quu intelli^it de ali(iuo futuro quod fiet, •uo intcllcctui. I^K. Cl/ , p. 122. — Cum hoc quod est a fore, in Deo non habeat intellectum, nisi qui est ip»iuH sul)Mtantiae divinae et ipsa «ubstantia divina... p. 123.
■ Manacr G. Die f^Uttliche Erkenntnis iler liinzilndiitire. und die Vor.schmtfr hei Avtrrotê, dui» Zeittcht i/t /Ur /'hilosophte und .spikulutivc théologie, XXIII (1908), p. 11.
' Manier, /. c, p. 12 et »uiv.; De nect>»nitate et cotitingcntia, p. 128 : In intellect^ divind miitaMIia, etc.