‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 83 sur 208 · CHAPITRE Vil — SIGER DE BRABANT AVERROISTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil — SIGER DE BRABANT AVERROISTE

pas. Il est bien clair, en effet, que ces quelques formules accidentelles de concessions, dont on ne voit pas clairement la portée si on les prend séparément, deviennent de simples trompe-l'œil, quand on les met en présence des affirmations les plus avérées de leurs auteurs et l'ensemble de leur doctrine. Il est d'ailleurs caractéristique qu'Averroès, et l'auteur du De necessitate à sa suite, nous fournissent ces formules concessionnistes après avoir établi les doctrines qui les excluent. Leurs auteurs ne doutent pas que la perspicacité du lecteur saura comprendre qu'il n'y a là qu'un procédé destiné à sauvegarder les apparences et à les couvrir eux-mêmes ^

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que la connaissance des contingents par Dieu est inassimilable à l'ensemble de la doctrine péripatéticienne. C'est un fait patent chez Aristote et ses fauteurs que la contingence des causes inférieures ne pourrait se rattacher à Dieu que par le seul intermédiaire de causes supérieures d'où la contingence est absolument exclue. C'est pourquoi il n'existe aucun médium assignable qui permette d'établir une possibilité de rapport entre les contingents et la science divine. D'autre part, il est formellement déclaré et démontré par Aristote et Averroès, au livre de l'Interprétation, dans le chapitre de la connaissance des contingents -, qu'ils ne peuvent être objet de science pour personne. Pour eux, un futur contingent est, par définition, celui qui peut se produire ou ne pas se produire. Il est donc vrai de dire simultanément, à son égard, qu'il sera ou ne sera pas ; mais il serait faux d'affirmer exclusivement la vérité de l'une ou l'autre des parties de la contradictoire, ce serait détruire la contingence et y substituer la nécessité. Dès qu'une intelligence connaît la vérité d'un contingent, le contingent est nécessaire. Dieu ne peut donc pas avoir la connaissance d'un contingent, sa raison de contingent serait, par le fait même, détruite. Or, nous savons qu'il existe des contingents dans le milieu où nous sommes. Dieu ne les connaît donc pas. C'est la théorie que l'auteur du De necessitate a exposée à la suite d' Aristote et d' Averroès.

Dans les écrits connus de Siger des doctrines caractéristiques vont rejoindre celles du De necessitate et contingentia causartcm, ou même s'identifient avec elles. Ainsi, Siger nous apprend que Dieu n'est pas la cause de tous les êtres physiques, ni quant à la matière, ni quant à la forme.

^ Il est curieux d'entendre Averroès déclarer, après avoir traité la question des rapports de la Providence et du mal, que traiter semblables questions fait beaucoup de tort à la science : Tractare autem de hoc nocet in scientia humana valde. Epitomes in libres Metaph. Tract. IV, Opéra, Venetiis, 1562, t. VIII, fol. 396, E.

2 Aristotelis Opéra, éd. Didot, t I, p. 28 (Liber I, cap. IX); Averrois Opéra, X. I, p. 46 (Liber I Perihermeneias, cap. VI).

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La matière a sa raison d'être dans la forme, et celle-ci est produite par un agent physique, toutes choses qui répugnent à la cause première. Dieu n'est cause de tout que par la finalité. On comprend dès lors que, n'étant pas la cause efficiente du monde inférieur, il ne saurait en avoir ni la connaissance, ni l'administration providentielle \

Pareillement, sur la vérité des futurs contingents, telle que nous l'avons signalée tout à l'heure, Siger s'exprime très explicitement à la façon d'Aristote, d'Averroès et du De necessitate et contingentia caiisarum. Il n'y a pas de connaissance possible des futurs contingents, sous peine de les rendre nécessaires, c'est-à-dire de les supprimer ^

Toute cette catégorie d'idées que nous avons exposées à la lumière du De necessitate sur la contingence et la nature des causes intermédiaires, sur l'ignorance où Dieu se trouve à l'égard des futurs contingents et de tous les contingents en général, ont fourni une ample moisson à la grande liste de propositions condamnées en 1277 ^ Plusieurs de ces propositions peuvent même aider à préciser et à compléter les doctrines que nous venons d'esquisser.

Sur la question de l'éternité du monde, nous sommes amplement renseignés par les écrits de Siger ■*. Nous y trouvons, en effet, cette thèse traitée deux fois avec les développements qu'elle comporte.

Une première fois, il établit le fait de l'éternité des espèces corruptibles qui constituent le monde inférieur, et une seconde fois il démontre la même théorie pour les substances séparées ou spirituelles. La première thèse est spécialement développée dans la question De aeternitate mtmdi, la seconde dans deux chapitres du De Anima intellectiva. Mais dans l'un et l'autre endroit, il émet en outre quelques principes généraux embrassant le fait

' !!• Partie, p. 76. Ad primam v«ro dicendum. Comparez cette doctrine avec les propositions condamnées en 1277 : — 68. Quod primum principium non potest esse causa divenorum factorum hic inferius, nisi mediantibus aliis causis, eo quod nullum trans.routans divervimode transmutât, nisi transmutatum. — 108. Quod, sicut ex materia non potest atiquid fieri sine a|;ente, ita nec ex agente potest aliquid fieri sine materia ; et, quod Deus non est causa cfHciens nisi respectu ejus quod habet esse in potentia materie, — 199. Quod, cum Deus non cumparetur ad entia in ratione cause materialis vel formalis... Loc. cit., pp. 181, 184, 100.

• Loc. cit., pp. UB-04. Ad aliud dicendtim.

• .Sur la contingence : Prop. U3-05; sur les causes inférieures : Prop. U7-G9, 81 ; sur la prescience divine : Prop. 11^15.

*]jt De neceMitatr et rnntingentiu causarum est aussi très explicite sur cett»? doctrine qttll envisage par le lien de dépendance nécessaire qui relie le monde supérieur à Dieu et le rend à lui coétemel. Il* Partie, p. 1 1 1 et suiy,

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