‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 84 sur 208 · CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII — SIGER DE BRADANT AVERROÏSTE

de l'éternité des espèces spirituelles et des espèces corruptibles, par exemple, quand il déclare qu'il n'y a aucune raison pour qu'une espèce d'êtres commence à exister, si elle n'a pas toujours été \

La question De aeternitate mundi établit spécialement que les espèces à individus transitoires, soit les espèces terrestres, sont éternelles. Siger prend pour type l'espèce humaine, mais il a soin de nous faire remarquer que la théorie est générale et s'applique à toutes les espèces dont les individus naissent par voie de génération et disparaissent par voie de corruption ^ La base de son raisonnement est une observation empirique d'Aristote, dont le système, nous ne devons pas l'oublier, repose si solidement sur l'expérimentalisme ^.

Siger observe que dans l'espèce humaine les individus sont toujours produits par voie de génération. L'espèce est donc réalisée successivement dans des individus qui n'existent pas tous à la fois. Cela témoigne que l'espèce n'est pas produite per se, c'est-à-dire que la forme spécifique n'intègre pas totalement et toujours toute la même matière, comme cela a lieu pour les êtres matériels incorruptibles, c'est-à-dire pour les cieux. L'espèce humaine, au contraire, est produite per accidens, c'est-à-dire qu'elle n'a sa réalisation que dans des individus transitoires et successifs, dont l'existence est accidentelle, puisqu'elle n'est pas stable et permanente. Mais dans l'espèce humaine et les espèces analogues, les individus sont produits par voie de génération, c'est-à-dire par un agent qui leur est spécifiquement semblable. Chaque agent a été à son tour engendré, et suppose un générateur antécédent. Il est donc impossible de poser un premier générateur, car la nature même de celui-ci requiert un générateur similaire antérieur. Il n'y a donc pas de commencement dans les espèces dont les individus viennent à l'existence par voie de génération. C'est pourquoi les philosophes les posent éternelles K D'autre part, ce qui est éternel dans le passé l'est aussi dans l'avenir et réciproquement ^ Cependant, telles qu'elles sont, les

' Loc. cit., p. 159.

^ Il« Partie, p. 131, quaeritur ; p. 132, ad huius evidentiam.

^ L'auteur du De erroribus Philosophorum a très bien saisi le point de vue où s'est placé Aristote pour établir l'éternité du monde. Loc. cit., p. 7, cap. III.

* Loc. cit., pp. 132-34; p. 138, Praeterea nuUa est; p. 158, Primo sic. Comparez cette doctrine avec celle ^es propositions condamnées en 1277 : 83, 85, 88, 89, 91, 111, 112, 138, 191, et celle des propositions condamnées en 1270, supra, p. 112, II.

'" Omne aeternum in futuro, est aeternum in praeterito, et e converso. 11^ Partie, p. 158; p. 159, quaedam inveniuntur semper non entia, etc. Comparez avec les propositions de 1277 : — 87. Quod nihil est aeternum a parte finis, quod non sit aeternum a parte principii. — 84. Quod mundus est aeternus, quia quod habet naturarn, per quam possit çsge in toto futuro, habot naturam, per quam potuit esse in toto praeterito.-

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espèces sont causées, non dans un premier individu, mais dans chaque individu en particulier, dans lequel elles ont ainsi et leur raison d'être, et leur raison d'être causées ^ Cette théorie implique celle exposée déjà par Siger, à savoir que dans le monde des générations. Dieu ne peut produire les choses directement, mais seulement par un intermédiaire ou agent générateur de même espèce " ; enfin, cela entraîne la négation de la possibilité de la création que Siger enseigne d'ailleurs expressément ^ Notre auteur établit aussi, ou mentionne incidemment, l'éternité de la matière première *, du mouvement ^ et du temps ^ de sorte que pour lui tous les principes constitutifs du monde inférieur sont éternels : les espèces, la matière, le mouvement et le temps ; seuls, les individus sont instables et passagers.

Cette conception de l'éternité du monde, Siger l'applique particulièrement au monde des substances spirituelles ou séparées. Dans son traité De Anima intellectiva, où il établit qu'une seule âme intellective existe, il consacre deux chapitres à démontrer successivement qu'elle est éternelle dans l'avenir et dans le passé.

Que l'àme ne doive jamais finir, la raison en est dans son immatérialité. Cela seul, en effet, peut finir qui peut se corrompre ; et la corruption est la conséquence de la présence d'un principe matériel dans les êtres. L'âme étant sans matière, elle ne saurait être corruptible. Elle ne peut donc cesser d'exister. Quant au fait de l'immatérialité de l'âme, il résulte de la nature de son opération intellectuelle. L'âme connaît toutes les choses corruptibles, en recevant immatériellement leurs formes dans l'intelligence ^

Quant à l'éternité antécédente de l'âme humaine, Siger l'établit en se basant d'abord sur l'autorité d'Aristote qui veut que ce qui est éternel dans l'avenir le soit également dans le passé et réciproquement " ; puis sur une triple raison. Premièrement, il n'y a que les êtres corruptibles qui soient aptes à n'être pas toujours. Or, l'âme intellective, étant éternelle dans l'avenir, est incorruptible ; elle ne peut donc pas n'avoir pas toujours été. Secondement, d'après le Philosophe, il n'y a pas de raison pour que le

' Loc. cit., p. 132.

• Voy, »upra, pp. I67-tt8.

• Loc. Cit., p. IH9. Secundo considerandum est. Comparez avec les propositions de 1277 : 187, 188, 180, 194. !!« Partie, p. 189.

* Loc. cit., p. 141. Ad primum er^o.

* Loc. cit., p. 160. Et «icut ar^uit de motu et mundo.

* Loc. cit., p. 188. Et e»t ratio dicta, » /ak. cit., p. 167, IV.

• $ttpra, p, 109, n, 6,

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