CHAPITRE VII — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE
monde commence à être s'il n'a pas toujours existé. Ainsi en est-il de l'âme intellective, car toujours, d'après Aristote, il n'y a pas de raison pour qu'une espèce commence à être si elle n'est pas. Troisièmement, si l'âme n'avait pas toujours existé, elle serait passée, pour devenir, de la puissance à l'acte, ce qui n'est possible que dans les sujets matériels, les sujets spirituels ayant toute l'actualité dont ils sont capables. L'âme est donc éternelle dans le passé comme dans l'avenir \ Cette théorie de l'éternité de l'âme, Siger nous laisse clairement entendre, à l'occasion, qu'il l'applique aussi au ciel et aux substances séparées ^, ce qui est d'ailleurs conforme à la logique élémentaire du système.
Enfin, Siger, à la suite d'Aristote et d'Averroès, passant au spectacle des vicissitudes de l'histoire humaine, la considère dans ses évolutions successives comme le résultat de l'action des cieux. Les grands phénomènes célestes président à la marche générale du monde inférieur, et aussi à la destinée de l'espèce humaine. Ce que Bossuet appelait la suite des empires, et ce que nous appellerions aujourd'hui la suite des civilisations, est commandé par les diverses conjonctions des astres, c'est-à-dire des planètes. Et comme les astres, au terme d'une longue révolution, reviennent à un état antérieur, les constellations planétaires reproduisent ainsi une suite de cycles identiques les uns aux autres. Le monde sublunaire, tributaire de ces révolutions célestes, passe par des phases analogues. Les idées d'une époque, les lois, les religions et autres éléments similaires, évoluent et reviennent à leur point de départ, et cela éternellement. Mais comme la série des variations qui constitue un cycle entier est très longue, les hommes n'ont pas gardé la mémoire de plusieurs de ces successions. C'est pourquoi les arts et les sciences naissent et périssent pour renaître et périr ^ On peut voir immédiatement les conséquences de cette doctrine au point de vue chrétien. Les religions ne sont qu'un produit naturel qui, en somme, est spécifiquement le même. Elles se succèdent régulièrement et éternellement selon le cours des astres. Le christianisme a déjà paru et disparu indéfini-
* Ile Partie, p. 158, V. Comparez. avec les propositions 31, 32, 44, 72, condamnées en 1277, loco citato.
^ Loc. cit., p. 134 ad finem ; p. 138. Comparez avec les propositions condamnées 41, 44, 129, 130.
" Ile Partie, p. 139. De secundo etiam. Aristoteles, Opéra (Metaph. lib. XI, cap. IX ad fin.), t. II, p. 606. Averroes, Opéra (Metaph. lib. XII, cap. IV, n. 50), t. VIII (1562), fol. 334. S. Thomas, Metaph. lib. XII, lect. VII, Opéra, t.- XXV, p. 218. Voy. la proposition condamnée en 1277, n» 92: Quod redeuntibus corporibus caelestibus omnibus in idem punctum, quod fit in XXXVI milibus annorura, redibunt idem eflfectus, c^ui sunt modo. Ile Partie, p. 18^.
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ment et continuera à le faire, selon la position et la durée qu'il occupe dans la série des transformations qui constituent le cycle religieux total ^ — Remarquons en passant combien les philosophes qui croient avoir imaginé, dans la seconde moitié du xix^ siècle, la loi du retour éternel des choses, s'abusent sur leurs droits d'inventeurs et l'originalité de leur découverte -,
La conception d'une âme intellectuelle unique pour l'humanité entière a été, de toutes les théories averroïstes, celle qui a suscité le plus de résistance et de scandale au moyen âge. C'est elle qui est toujours spécialement visée quand il s'agit d'averroïsme. Nous avons vu dans l'agitation doctrinale de 1270 et la condamnation qui suivit, l'erreur sur l'unité numérique de l'âme humaine placée constamment au premier plan ^, et il est aisé de comprendre la raison de ce fait. De toutes les doctrines du péripatétisme susceptibles de battre en brèche la foi chrétienne, aucune n'était plus désastreuse dans ses conséquences. Avec la négation d'une survivance personnelle de l'âme après la mort, elle supprimait une partie fondamentale du christianisme et détruisait le reste par voie de conséquence. Aussi, ni les philosophes chrétiens comme Albert le Grand et Thomas d'Aquin, ni l'autorité ecclésiastique ne s'y méprirent. Les premiers combattirent avec les armes de la raison et l'autre avec les censures ecclésiastiques la théorie subversive de l'unité de l'intellect.
Aucun point important des doctrines d'Aristote n'a peut-être soulevé des polémiques si nombreuses et si durables que la question de savoir quelle avait été sa véritable pensée touchant la nature de l'intellect. Aujourd'hui encore, les opinions contraires qui avaient régné dans l'antiquité grecque, chez les Arabes et chez les Latins du moyen âge, ont gardé des partisans qui prétendent maintenir leurs positions au nom de la critique philologique, philosophique et historique *.
• Albumaz ar dans son Liber mafruarum conjunctionum (Venetiis, 1515) a développé avec complaisance ces théories en entrant dans les plus étranges détails. La loi chrétienne dépend de la conjonction de Jupiter avec Mercure. Roger Bacon qui avait une foi excewtive à l'astrologie s'est rallié, malgré (juelqoes réserves, ù ces conceptions. Charles, Rouer liacon, pp. 47-48.
• Fouillée A. Note hur Nietzsche ft [.iiiiiri- a Le retour éttriiel » ûdns Kcvue philo- Mffphiifîte, XXXI V (lOOU), p. 610 et 8uiv.
' A la fin du »îècle dernier, la polémique la plus importante a été celle de Franz Hrentano et d'Kduard /••llrr. iirentano, Die Psycltnltyj^ie des Aristoteles itishesondere âeituf Uhre vont NOfl llomîIKOi:, Mainz, 1807; Zeller, Die Philosophie iler Urierheti, 11. Theil, II. Abth,, p. &9V et tuiv.; ZeMer^ Lehre des Aristoteles von der Ewigkeit des