CHAPITRE VII — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE
Averroès en pénétrant dans le monde latin à la suite des écrits d'Aristote sur la Physique, l'Ame et la Métaphysique, avait pesé sur leur intelligence. Or, il avait pris spécialement une position très résolue en faveur de la théorie de l'unité numérique de l'intellect dans l'espèce humaine \
Siger de Brabant consacre spécialement trois chapitres de son De Anima intellediva à établir sa théorie de l'unité numérique de l'intelligence dans l'espèce humaine ^ En esprit simplificateur, il n'entre pas dans la distinction classique de l'intellect agent et de l'intellect passif, mais pose la question pour l'intelligence humaine en général, ainsi que le terme d'ame intellectivey donné en titre à cet écrit, le laisse clairement entendre.
Au chapitre troisième, fondamental dans le traité et la question agitée, Siger se demande de quelle façon l'âme intellective est la forme et la perfection du corps. Il s'attaque immédiatement à la théorie émise par Albert et Thomas d'Aquin dont il résume les arguments contre sa thèse, mais sans nommer encore ses adversaires ^ ; puis il leur oppose l'autorité d'Aristote ainsi que quatre arguments en faveur de sa théorie et donne une première solution élémentaire. L'âme intellective, dit-il, nous est connue par son
GeisteSy 1882; Brentano, Offener Brief an Zeller^ 1833. Sur le même sujet: Schell, Die Einheit des Seelenlebens ans den Prtncipten der aristotelischen Philosophie entwickelt, Freiburg, 1873; Schlottmann, Dus Vergiingliche und Unvtrgdngliche in der menschlichen Seele nach Aristoteles, Halle, 1873; V. Knauer, Grundlinien ztir Aristotelisch-Thomistischen Psychologie, Wien, 1885; Elser K. Die Lehre des Aristoteles iiber das Wirken Gottes, MUnster i. W., 1893, pp. 175-209; E. Roi f es, Die siibstantiale Farm und der Begriff der Seele bei Aristoteles, Paderborn, 1896. Voyez chez ce dernier (p. 142) une partie de la littérature que nous omettons ici. Barthélémy Saint-Hilaire, Psychologie d'Aristote. Traité de PAme, p. XL et suiv. ; Renan, Averroès et l'Averroïsme, p. 118 et suiv. B. Templer, Die Unsterblichkeitslehre der jiidischen Philosophen des Mittelalters bis auf Maimonides in ihrevi Verhultnis zu Bibel und Talmud, Wien u. Leipzig, 1895.
^ Indépendamment de ce qu'Averroès a écrit dans son Commentaire sur le Ille livre de l'Ame, on connaît de lui quatre petits traités sur cette même question : !« Tractaius de Animae Beatitudine. 2° Lihellus seu Epistcla Averrois de Connexione intellectus abstracti cum hotnine. Ces deux traités sont édités dans les œuvres d'Averroès, t. X, ad calcem. Venetiis, 1560. 3» Un traité dont on possède une traduction hébraïque publiée avec une traduction allemande par L. H an nés, Des Averroès Abhandlung : « Ueber die Môglichkeit der Conjunction » oder : « Ueber den matcriellen Intellekt », in der hebraeischen Ueberseizung eines Anonymns nach Handschriften zum ersten Maie herausgegeben... Halle a. S , 1892. 4» Tractatus Averroys qualiter intellectus vtaterialis conjungatur intel' ligentiae abstractae, ou Epistola de fntellectu, dont Renan a publié quelques courts fragments : Averroès et l'Averroïsme, pp. 67, 465-67.
2 Ce sont les chap. III, VII et VIII. Ile Partie, pp. 150, 164, 169.
* Thomas avait spécialement traité ces questions dans la Suntma contra Gentiles, lib. II, cap. LVI à LXXXI ; et Albert dans le De Anima, lib. I, tr. II, cap. XVI ; lib. II, tr. II, cap. I ; lib. III, tr. II, cap. XIII, tr. III, cap. XIV, tr. V, cap. IV.
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opération qui est de comprendre. Or, l'acte de comprendre implique à là fois une union et une séparation. Si cet acte n'impliquait pas une certaine union avec le corps, on ne pourrait dire que c'est l'homme qui comprend ; et si l'union était telle que l'intelligence fût dans un organe, comme le sont les sens, elle ne pourrait accomplir son opération qui est immatérielle. L'âme intellective est donc à des titres divers unie et séparée \
Siger s'attaque aussitôt à l'opinion des « deux grands maîtres en philosophie, Albert et Thomas » qui prétendent que l'âme est unie au corps comme la forme qui lui donne l'être, tandis que l'intelligence qui réside dans l'âme n'est unie à aucun organe. Albert est conduit à cette solution, parce que pour lui, les puissances végétative, sensitive et intellectuelle dans l'homme appartiennent à une même forme substantielle, et il n'y a pas de doute que la substance qui donne au corps la puissance de végéter et de sentir ne lui donne l'être, et par conséquent en soit la forme substantielle ^ Quant à Thomas, il est conduit à son opinion parce que, pour lui, l'acte de comprendre doit être attribué non seulement à l'intelligence, mais à l'homme, ce qui n'aurait pas lieu si l'âme intellective était entièrement indépendante du corps ^ Mais, ajoute Siger, en parlant d'Albert et de Thomas, ces deux hommes s'écartent de la pensée d'Aristote, et ils ne résolvent pas le problème *. Il cherche à donner brièvement la preuve de cette double affirmation. La preuve est faible, surtout pour le second point. Puis il expose sa manière de voir sur la question débattue.
Pour Siger l'âme intellective n'est pas unie au corps comme sa forme. Elle n'est en contact avec lui que dans son opération. Elle emprunte alors les images qui sont dans les sens internes pour exercer son acte de comprendre, iet c'est ce seul rapport qui constitue l'union de l'âme intellective avec l'homme, antérieurement constitué comme un animal complet, mais destiné à recevoir ce couronnement de la vie intellectuelle. Ce mode d'union, ajoute Siger, et ici il touche le point fondamental, mais aussi le plus faible de sa thèse, ce mode d'union est suffisant pour pouvoir dire que ce n'est pas seulement l'intelligence qui comprend, mais encore l'homme lui-même.
* II« Partie, pp. 160-162.
' Voyez les endroits cités à l'avant-demière note.
' Le texte visé par Siger semble être le suivant du commentaire de Thomas sur le Ùe Anima, lib. II, lect. X : Videmus quod .sicut operatio intellectus possibilis, quae est recipere intcliiKibilia, attrihttilur hoinini, ita et operatiu intellectus agentis, quae est sbstrahere intclli^ihilia. Hoc autem non posset, nisi princifnum formale hujus actionis m$et et necundum f-ixe amjunctiitn. 0/)er(i, t. XXIV, pp. lGG-(57.
* Isti viri deficiunt ab intentionc Philosophi, ncc intentum déterminant. 11*^ Partie, p. 162.