‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 87 sur 208 · CHAPITRE vil — siGER DE BRABANT AVERROÏSTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE vil — siGER DE BRABANT AVERROÏSTE

Et cela, non parce que les images ou l'opération de comprendre sont dans le corps, mais parce que, dans son acte de comprendre, l'intelligence est un agent interne, un moteur intrinsèque au corps, et dans ce cas on peut attribuer l'opération au composé entier, et l'on peut même dire d'un semblable moteur qu'il est la forme du corps \

Nous savons déjà que Thomas d'Aquin répondit par son traité De unitate intellectus au De Anima intellectiva de Siger dans lequel il était spécialement pris à partie. Nous devons suivre parallèlement l'attaque et la défense, non seulement parce que nous saisissons mieux ainsi la diversité de position prise par les deux adversaires, mais aussi parce que nous pouvons pressentir jusqu'où la discussion et l'esprit de critique étaient alors poussés dans une question ardue qui soulevait à la fois le problème de l'interprétation d'Aristote et celui de la solution à donner à de graves difficultés philosophiques. On ne saurait songer sans doute à entrer ici dans une analyse détaillée de cette polémique. Un semblable exposé nous demanderait trop de place et nous entraînerait hors du but immédiat de cette étude. Cependant cela seul donnerait une juste idée du degré de sagacité philosophique et critique auquel deux esprits éminents étaient alors parvenus ; car les deux traités mis en présence sont peut-être l'expression de ce que l'esprit philosophique du xiii^ siècle a produit de meilleur et de plus achevé.

Siger avait reproché à Albert et à Thomas de s'être écartés de la pensée d'Aristote et de n'avoir pas résolu le problème. C'est la réponse à ce double grief qui occupe et divise le traité de Thomas d'Aquin. Après une courte préface, qui est une réplique très fine au prologue de Siger, l'auteur déclare accepter le terrain du Péripatétisme puisqu'il y a des gens qui n'agréent pas les opinions des Latins : entendez les opinions d'Albert et de Thomas ".

Dans la première partie de son traité, c'est-à-dire dans le chapitre deuxième et les deux suivants de la division actuelle, Thomas examine la question de l'unité de l'intellect en se plaçant spécialement ati point de vue de l'autorité des philosophes, d'Aristote surtout. Dans la seconde partie, il résout le problème en lui-même, d'après les données de la raison. Il fournit ainsi une réponse adéquate à la double accusation de Siger.

Pour aller à la recherche de la pensée d'Aristote, Thomas suit à travers le livre de l'Ame la marche du problème soulevé par le Stagirite. Il le fait

» Ile Partie, pp. 154-157.

' De unitate intellectus^ cap. I., Opéra, t. XXVII, p. 311.

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avec une précision et une perspicacité remarquables. Il prend comme données fondamentales qu'il n'abandonne plus, la définition d'Aristote que l'âme est l'acte premier d'un corps organique \ et son affirmation que les opérations de l'âme humaine sont végéter, sentir, comprendre et mouvoir •. Ces puissances sont donc dans un même sujet, Tâme. Quant à l'intelligence, elle est une puissance séparée, c'est-à-dire sans organe, et Thomas lui applique tout ce qu'Aristote dit de la séparation de l'intelligence d'avec le corps ^

Cette solution pouvait être tirée des affirmations mêmes d'Aristote, et Thomas n'a pas manqué de s'en prévaloir. La chose était d'autant plus facile que le Stagirite ne s'est pas clairement exprimé, dans le traité de l'Ame, sur la conséquence de sa doctrine, à savoir, quel est l'état de l'âme après sa séparation d'avec le corps. Siger avait utilisé cette objection *, mais Thomas lui répond avec beaucoup d'à-propos, que cette question n'appartient pas à la science naturelle, et qu'Aristote n'avait pas à la traiter ici. Il rappelle d'ailleurs le texte du second livre de la Physique, où Aristote déclare que ce problème appartient à la Métaphysique ^. A cette occasion, Thomas nous fournit un précieux renseignement, car il nous apprend que les derniers livres de la Métaphysique qui traitent justement des substances séparées, n'étaient pas encore traduits. Il en connaît cependant l'existence, ayant vu le texte grec qui contient quatorze livres, dont le douzième commence à traiter des substances séparées ^ Thomas était certainement venu en possession de ces données pendant son séjour en Italie, lorsqu'il tra-

• fJe Anima, lib. II, cap. I.

• De Anima, lib. II, cap. II.

• De unitate intellectus, cap. II.

« II« Partie, p. 101, Tertio et Quarto.

• Naturalin auscultatio, lib. II, cap. II, ultima verba. Dr uniiate intellectus^ cap. III, p. «18, b., cap. VII, p. 3H0, a.

• Hujujimodi autem quaestiones certissime colligi potest Aristotelem solvisse in his Ubri» quos patet eum tcripsisse de lubstantiis scparatis, ex )iis quae dicit in principio XII Metaphyuicae ; quos etiam libros vidimus numéro XIV, licet nondum translates in linf(uam nostram. Cap. III, p. 818. Il revient encore plus loin sur ce fait à l'occasion du nombre infini actuel d'Ames que sa théorie supposerait : Quomodo autem haec Aristoteles solvcret, a nobis sciri non potest, quia illam partem Metaphysicae non hal^einus quam fecit de substantiin Neparati». Cap, VII, p. 8H0. Quand .S. Thomas composait son commentaire sur le De Anima, il ne connainsait pas encore l'existc-nce des deux derniers livres de la Métaphysiqne: Undr haec quaestio (de his (|uae sunt .separata a materia secundum esse) pertinet ad Metaphysicam : non lanicn invenitur ah Ari.stotele soluta, quia complementum huius sdentiae nondum ad nos pervenit, vel quia nondum est totus liher translatus, vel quia forte praeoccupatus morte non complevit. (/V Anima, \\h. III, lect. XII, ad finem), Optra, t. XXIV, p. 170. ^ur le» traductiouh de la Métaphysi(iuc, voy. Jourdain, liecherches

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