CHAPITRE VII — SIGER DE BRABANT AVERROÏSTE
vaillait auprès de Guillaume de Moerbeke, et que celui-ci s'appliquait à reviser les traductions d'Aristote et à les compléter \
Pour résoudre le problème de l'état de l'âme séparée, Siger avait cherché à assimiler l'âme intellective dans l'homme à la condition de l'âme du ciel ^; mais Thomas lui fait observer que l'on ne doit pas résoudre une • question obscure par une autre qui Test plus encore ^
Après avoir établi ce qu'il croit être la pensée d'Aristote, Thomas examine l'objection principale qui découle de sa solution et que Siger n'a pas manqué de lui faire. Si l'âme intellectuelle est la forme du corps, l'intelligence n'est plus que la puissance d'un composé matériel, et elle est, comme la forme, unie à un organe *. C'est autour de ce point que tournent les diverses objections proposées par Siger contre Albert et Thomas dans le troisième chapitre du De A^ihna intellectiva. Thomas répond que l'âme, par sa position dans la hiérarchie des formes, doit participer à la nature des formes matérielles et des formes spirituelles, entre lesquelles elle est placée, et doit être à la fois, selon diverses facultés, unie et séparée ^
Thomas passe ensuite en revue' les objections contre sa thèse, en tant qu'elles témoigneraient que la pensée d'Aristote ne concorde pas avec sa théorie. Il répond ainsi dans le chapitre troisième, aux principales objections qui résultent des chapitres quatrième, sixième et huitième de Siger ".
Enfin, pour confirmer son argument d'autorité, Thomas examine l'opinion de trois philosophes qui avaient entendu Aristote comme lui, ou favorisaient son interprétation : Themistius, Avicenne et Algazel '. Siger avait d'ailleurs reconnu que l'autorité de ces trois mêmes philosophes lui était contraire ^ Ici encore nous devons recueillir un renseignement littéraire
critiques, pp. 176, 356, 369. S. Munk a cru à tort, en parlant du texte du commencement de cette note, que S. Thomas faisait allusion à la Théologie d'Aiistote, un pseudépigraphe d'inspiration plotinienne. Mélanges de philosophie juive et arabe, Paris, 1859, p. 250, note. ' Voy. p. 40.
* Ile Partie, p. 155. Ad primum.
' Et si tu dicas quod hoc modo caelum intelligit per motorem suum, est assumptio difficilioris materiae. Per inteliectum enim humanum oportet nos devenire ad cognoscen* dum intellectus superiores, et non e converso. Cap. V. p. 325, a.
* II« Partie, p. 152 et suiv.
' De unitate intellectus. Cap. II, ad finem, p. 316. Voy. aussi Summa contra Gentilés, lib. II, cap. LXVIII.
' Comparez la première partie du chap. III du De unitate intellectus avec le chap. IV de Siger; la seconde partie de ce même chap. III qui commence : Si quis autem quaerat ulterius, avec le 3° et le 4» du chap. VI de Siger (p. 161) ; et la dernière partie du chapitre qui commence : Adhuc autem ad sui erroris fulcimentum, avec le chap. VIII de Siger.
' De unitate intellectus, cap. IV. '
' lie Partie, p. 168. Sed et sunt rationes.
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intéressant. Thomas s'étonne de la prétention de Siger à vouloir affirmer que les Grecs et les Arabes pensent comme lui, alors qu'il ne connaît que le seul Aristote et son commentateur arabe Averroès \ Nous savons ainsi qu'en 1270, les maîtres parisiens n'étaient encore en possession d'aucune traduction des commentateurs grecs d' Aristote. Ce qu'ils savaient de leurs opinions, ils le tenaient de sources diverses, spécialement des Arabes, surtout d' Averroès, en tout cas de seconde main. Thomas, par contre, connaît déjà, par une traduction directe, le commentaire de Thémistius sur l'Ame, et il en cite d'importants fragments ^ Ce commentateur lui fournit aussi l'opinion de Théophraste, mais Thomas déclare qu'il n'a pas vu ses écrits mêmes ^ Ici, comme pour les derniers livres de la Métaphysique, Thomas a certainement tiré ses renseignements de Guillaume de Moerbeke, qui a dû lui fournir des extraits sinon une traduction pour son usage personnel ''.
Dans la seconde partie de son traité, Thomas d'Aquin établit sa thèse par l'autorité de la seule raison. « Si tu ne veux pas, dit-il, en s'àdressant à Siger, d'une âme intellective forme du corps, il te faut trouver un mode d'union qui te permette de dire que l'action de l'âme intellectuelle est l'action de tel homme en particulier. » Thomas expose la solution d' Averroès qui prétend que l'union consiste en ce que l'intellect possible, qui est une substance séparée, s'unit à chacun de nous en se servant de nos images -internes pour accomplir son opération. Thomas n'a pas de peine à réfuter cette théorie qui ne sauvegarde pas le principe de l'unité de l'individu ^ Puis il passe à la théorie particulière de Siger. Celui-ci, en présence des
* Quibusdam in hac materia verba Latinorum non sapiunt, sed Peripateticorum verba sectari se dicunt, quorum libros in hac materia nunquam viderunt, nisi Aristotelis, qui fuit •ectae Peripateticae institutor. De unitate intellectus, cap. I, p. 311, — Unde mirum est quomodo aliqui solum commentum Averrois videntes, pronuntiare praesumunt, quod ipse dicit, hoc sensisse omnes Philosophes, Graecos et Arabes, praeter Latinos. Cap. VII, p. 880.
' Spécialemeot dans le chap. IV. Dans les éditions du De unitate tnteilectus, on a •abftitué à l'ancienne traduction de Thémistius dont s'était servi saint Thomas, celle d'Ermolao Barbare. De Kubeis a reproduit les fragments de la version ancienne utilisée par Tbomai. De gestin et scriptis, Dissert. XL\, cap. II. L'édition de Fretté a rétabli dans le telle la version primitive, et renvoyé en note celle de Barbaro.
• Theophrasti quidcm libros non vidi, sed ejus verba introduxit Thémistius in Commente de Anima. Cap. IV, p. 822.
* C)n pourrait induire de là que Guillaume a été le traducteur du traité de l'Ame de Thémistius, comme il l'a été de plusieurs autres ouvrages philosophiques en dehors de ceux d'Aristote. Cette traduction est vraisemblablement celle c^ui se trouve dans le ms. lat. 16188 de la Bibl. Nat. de Paria. Voyez II« Partie, p. XI.
• Cap. V, pp. 823-24.
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graves difficultés de la solution d'Averroès, avait essayé de les atténuer èii faisant de l'intellect, non seulement une substance en contact avec le corps au moyen des images sensibles internes, mais aussi un moteur intrinsèque du corps, tel qu'un pilote dans un navire \ Thomas résume avec précision la doctrine de Siger et la réfute en montrant toutes les conséquences inacceptables qu'elle implique. Puis il résout finalement les objections de Siger contre sa propre théorie de l'union substantielle de l'âme et du corps ^.
, La théorie averroïste sur le mode d'union de l'intellect avec le corps humain, laisse déjà clairement entendre qu'elle entraîne comme conséquence le fait de l'existence d'une seule âme humaine, c'est-à-dire d'une substance immatérielle séparée, qui entre successivement en contact avec les individus humains et exerce en eux, au moyen de leurs images sensibles, son opération propre qui est de comprendre. Siger consacre le chapitre septième de son traité à résoudre ce problème ^. Ses quatre premières raisons tendent à assimiler l'âme humaine à la condition des autres substances séparées, qui, à raison de leur nature immatérielle, ne peuvent être multipHéès dans la même espèce. Il apporte comme cinquième et dernier argument la conséquence qu'entraîne la théorie contraire de la multiplication des âmes avec les individus. Le monde étant éternel et les âmes ne pouvant périr, il en existerait actuellement un nombre infini. Or, un nombre actuel infini est impossible d'après Aristote. Enfin il donne un supplément de doctrine pour établir les conditions qui président à la multiplication des individus dans une même espèce *. r >
Avant de clore ce chapitre, Siger, qui ne peut se dissimuler les difficultés qui découlent de sa théorie de l'unité de l'intellect, reconnaît qu'il a contre lui des autorités philosophiques et des raisons difficiles à résoudre. •Toutefois, il les touche légèrement, cherche même à écarter les objections, et déclare que, dans le doute touchant ce que la raison peut établir sur ce point, il faut adhérer à la foi qui surpasse toute raison humaine ^
Thomas d'Aquin repousse la théorie de Siger en établissant que l'intel-
' C'est la doctrine exposée au chap. III du De Anima intellectiva de Siger.
* Cap. V, depuis : Quidam vero videntes, jusqu'à la fin du chapitre. Les solutions des rationes in contra (fin du chapitre) correspondent à Siger, cap. III, p. 162 (Primo sic) et suiv.
» Ile Partie, p. 164.
« Loc. cit., pp. 164-168.
* Loc. cit., pp. 168-69. On peut comparer avec la doctrine de Siger sur l'unité de l'intellect les propositions suivantes condamnées en 1277. Elles contiennent formellement la même doctrine ou en découlent visiblement. Quelques propositions toutefois témoignent d'une doctrine plus finie que celle du De Anima intellectiva. Voy. propositions 47, 53, 54,
,115, 117-119, 121-126, 129-131, 133-136, 140-149, 174, 213, 215, 216, 218, 219. 11» Partie, p. 180 et suiv. Voy. aussi les propositions 1, 2, 8, condamnées en 1270. Supra, p. 111, h. 1.
<ga SIGER DE BRABANT — I^e PARTIE
ligence ne peut être numériquement une pour tous les hommes. Il distingue d'abord le cas de l'intellect agent et de l'intellect passif. Il accorde qu'à la rigueur on pourrait maintenir l'existence d'une lumière intellectuelle extérieure unique, éclairant tous les esprits, comme le soleil éclaire les corps ; et ici Thomas ménage, sans la partager, une opinion courante chez quelques auteurs de son temps que nous retrouverons plus loin. En tout cas, l'intellect passif qui représente radicalement la faculté intellectuelle de l'âme humaine, ne saurait être commun ^ Une intelligence unique pour l'humanité entière entraîne l'unité de la volonté et dès lors la négation de l'individualité et de la personnalité humaines, ce qui est en contradiction manifeste avec les données de la conscience. Pareillement, l'existence de la science chez certains individus à l'exclusion des autres, témoigne de la propriété personnelle de l'intelligence. La science étant un état stable de l'intelligence, tous les hommes seraient savants si un même intellect leur était commun ^.
Enfin, dans un dernier chapitre, Thomas d'Aquin répond aux raisons apportées par Siger pour établir l'unité de l'âme intellective. 11 les prend l'une après l'autre, dans le même ordre, et les réfute très explicitement ^ Il termine en s'étonnant qu'un philosophe qui fait profession ouverte de christianisme puisse soutenir des doctrines contradictoires *, et il jette à Siger un défi souvent cité ^^ sans qu'on sût jusqu'ici à qui il s'adressait, et qui témoigne, par sa vivacité insolite, à quel point les théories du maître de la rue de Fouare avaient ému le célèbre régent du couvent de Saint- Jacques ".
• De unitate inteflecttis, cap. VI, initium, pp. 327-28.
" Cap. VI. Voyez les trois arguments qui commencent par ces mots : Primo quidem. — Adhuc. Si omnes. — Adhuc autem.
• Comparez les passages corrélatifs suivants du De unitate intellecttts, cap. VII, et du De Anima intellectiva, cap. VII : Quorum primum = ll«^ Partie, p. 165, Et per viam. — Huic autem rationi tantum innituntur --^ Lac. cit., p. 1G.5, Minor autem. — Valde autem ruditer — L. c, p. 105, 2", Minor. — Adhuc autem ad munimentum = L. c, p. 169, sed si qui» dicat. — Quod autem ulterius = L. c, p. 162, Quarto. — Obiiciunt etiam = L. c, p. 16», Quinto.
• Voyez le texte, p. 162, n. 1, et ici, à la note suivante.
• Haec îffitur sunt quae in destructionem praedicti erroris conscripsimus, non per documenta ftdei, «ed per ipsorum Philosophorum rationes et dicta. Si quis autem gloriabundu« de fal«i nominiv scientia velit contra haec quae scripsiinus aliquid dicere, non loquatur in angulis, nec coram pueris, qui nesciunt de causis arduis iudicare ; sed contra hoc acriptum acribat, ai audet, et inveniet non aolum me, qui aliorum sum minimus, sed tnultoa alioa, qui vcritatia aunt cultures, per quos eius errori resistetur, vel ignorantiae consuletur.
• F. BruckmUller, Untersuchungen iihcr Sifrrrs (von Brabant) Anima intellectiva, MUnchcn, 1906, a entrepris de soumettre à l'examen la doctrine de Siger sur l'àme Intel-