CHAPITRE Vm — SIGER ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES
adhérents dés Nations française, picarde et anglaise et de là partie de la nation normande non comprise dans le diocèse de Rouen, c'est-à-dire celle de ses six évêchés suffragants \ firent opposition à l'élection du nouveau recteur à raison de son inhabileté et de ses méfaits ^. La sentence arbitrale du légat déclara plus tard ces griefs sans fondement '. Malgré les protestations de la minorité, Albéric entra en charge, et les opposants ayant refusé de se rallier, leur cas fut porté devant un tribunal universitaire constitué par les sept maîtres les plus anciens, trois de la faculté de théologie et quatre de la faculté de décret, conformément au règlement de Simon de Brion, de 1266 *. Le tribunal, avant le délai d'un mois, donna raison au parti d' Albéric, et la minorité en appela, dit-on, au Saint-Siège. Le légat tout en reconnaissant, quelques années après, la légitimité de la cause d'Albéric, ne confirma pas cependant la décision du tribunal. Il trouva des vices très nombreux en cette affaire, soit à raison de la personne des juges, soit à cause de la forme de la procédure et du prononcé du jugement ^
La durée ordinaire de l'office rectoral d'Albéric étant écoulée, l'on dut procéder après trois mois à une nouvelle élection. Elle tombait le 25 mars 1272. Le parti au pouvoir ne convoqua pas la minorité récalcitrante, qn'il considéra comme excommuniée pour avoir enfreint les décrets de 1266. En face de la situation qui lui était faite, la minorité procéda pour son propre compte à une élection rectorale, et nomma ses autres officiers, les procureurs des Nations et les bedeaux. De ce fait, il existait deux facultés des arts dans l'Université de Paris. L'une et l'autre fraction continuèrent dans la suite à nommer leurs recteurs et à s'administrer indépendamment. Cet état de choses devait durer trois années *.
On aura observé que la scission qui éclata dans la faculté des arts à l'occasion de l'élection d'Albéric de Reims ne procédait pas, comme celle de 1266, d'une opposition entre les nationalités. La division, en effet, ne se produisit pas entre les unes ou les autres des Quatre Nations qui intégraient l'ensemble de la population des artistes, mais bien entre deux partis inégaux, recrutés irrégulièrement parmi les divers groupes. Le fait témoigne que le principe de l'opposition tenait à une question de personnes ou de doctrines, et nous allons en avoir bientôt des preuves.
' C'étaient les évêchés d'Avranches, Bayeux, Coutmices, Evreujc, Lisieux et Séez. Chart. Univ. Paris., I, p. 530, n. 2.
2 Chart. Univ. Paris., I, p. 52 L
* Chart. Univ. Paris., I, p. 527, ad calcem.
* Voy. p. 82.
* Chart. Univ. Paris., I, pp. 521-22, 62?. » Chçirt. Univ. Paris., l, p. 523.
200 SIGER DE BRABANT — Ire PARTIE
Il est aisé aussi de reconnaître que les deux fractions de la faculté des arts qui se trouvaient en présence étaient numériquement fort inégales. Du côté d'Albéric se tenaient les nations des Français, des Picards et des Anglais, moins trois maîtres et leurs adhérents, c'est-à-dire, selon toute vraisemblance, leurs bacheliers et leurs étudiants, A ceux-ci se rattachait encore une partie de la Nation des Normands, c'est-à-dire les maîtres et les étudiants du diocèse de Rouen. Seuls ceux des six diocèses sufifragants de la même province ecclésiastique constituaient avec les trois maîtres des autres Nations le groupe de la minorité. Or, nous savons qu'en 1266, et six ans plus tard, la situation devait, à peu de chose près, demeurer la même, la Nation des Français avait un personnel égal à celui des trois autres \ En supposant que ces dernières eussent approximativement une population égale, et que les trois maîtres dissidents et leurs adhérents correspondissent en importance, au point de vue scolaire, à l'archevêché de Rouen, on arriverait ainsi à obtenir la valeur de la Nation des Normands comme représentant l'étendue de la minorité, ce qui équivaudrait approximativement à un sixième de la faculté des arts. En toute hypothèse, l'opposition était constituée par une faible minorité, et il importe de l'observer, car c'est elle qui représentait la direction averroïste dont nous nous occupons spécialement dans cette étude.
Siger de Brabant, que nous n'avons pas encore nommé dans cette affaire, avait été le chef et l'inspirateur de la minorité. C'est lui qui donna son nom à l'opposition, appelée parti de Siger ^, de même que le groupe adverse était qualifié de parti d'Albéric. Et si nous considérons que le nom d'Albéric avait passé à ses partisans parce que celui-ci en avait été le premier recteur, il est vraisemblable, qu'aux élections du 25 mars, Siger devint de son côté le recteur de l'opposition lorsqu'elle s'organisa en faculté. Nous sommes toutefois réduits à cette seule inférence, puisque l'acte d'arbitrage du légat ne désigne aucun des nouveaux recteurs entrés en charge à cette époque. En tout cas, il est hors de doute que la minorité fut conduite par Siger et que son nom lui servit de signe de ralliement.
Le rôle de Siger dans ces circonstances pourrait à lui seul nous faire pressentir que son attitude comme philosophe lui avait valu d'être chef du parti qui partageait ses idées en matière de liberté de penser. Tout doute éesse en présence du manifeste lancé par la majorité de la faculté, dite
» Voy. p. 81, note 1.
' (Pars adveria] que Sigerii communiter nominatur. — Partem adversam, que dicitur pan Sigeri. — Ex parte que Sigeri dicitur. Chart. Univ. Paris., I, pp. 523, 537,