CHAPITRE VIII — SIGER ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES 20T
parti d'Albéric, quelques jours après l'élection du 25 mars. C'était un coup droit contre Siger et ses partisans, au moment où ils avaient la prétention de se constituer en un corps académique. Le 1^^ avril 1272, les maîtres qui observaient, comme ils disent, le décret du vénérable père et seigneur Simon, légat apostolique, rassemblés dans l'église de Sainte-Geneviève, promulguent les statuts suivants qu'ils jurent tous et chacun d'observer fidèlement ^ Aucun maître ou bachelier de la faculté des arts n'aura la présomption de déterminer, ni même de disputer une question théologique, sur la Trinité, l'Incarnation ou autre semblable. S'il le fait, il devra, après admonition, se rétracter publiquement dans le lieu même oià il aura contrevenu, sous peine d'exclusion. Si quelqu'un conclut, dans Paris, contre la foi à l'occasion d'une question qui touche à la théologie et à la philosophie, celui-là sera réputé hérétique à perpétuité et retranché de la société des maîtres, à moins qu'il ne se rétracte humblement. Enfin, quand un maître ou un bachelier de la faculté aura à lire ou à discuter des textes ou des questions difficiles qui semblent porter atteinte à la foi, il usera de pru: dence. Il réfutera les raisons ou le texte, ou même les déclarera simplement faux et erronés. Il se gardera aussi de lire ou de discuter les difficultés tirées du texte ou d'autres auteurs, mais les omettra entièrement comme étant hors de la vérité -.
* Les maîtres qui ont établi les statuts se qualifient : magistri: logicalis scientie seu etiam naturalis Parisius professores. Chart. Univ. Paris., I, p. 499. Du fait qu'ils insistent qu'il y a parmi eux même des professeurs de philosophie naturelle, tout en concédant que c'est la moindre fraction, on pourrait induire que le parti opposé comprenait surtout les maîtres es sciences naturelles. Siger était spécialement connu comme te), pp. 128-29, et il était inévitable que ce fût parmi les maîtres qui donnaient cet enseignement que se trouvassent les averroïstes,
* Convocatis propter hoc magistris omnibus et singulis in ecclesia sancte Genovefe Parisiensis, statuimus et ordinamus quod nuUus magister vel bachellarius nostre facultatis aliquam questionem pure theologicam, utpote de Trinitate et Incarnatione sicque de consimilibus omnibus, determinare seu etiam disputare présumât, tanquam sibi determinatos limites transgrediens, cum sicut dicit philosophus non geometram cum geometra sit penitus inconveniens disputare. Quod si presumpserit, nisi infra très dies postquam a nobis monitus vel requisitus fuerit suam presumptionem in scolis vel in disputationibus publicis, ubi prius dictam questionem disputaverit, revocare publice voluerit, ex tune a nostra societate perpetuo sit privatus. Statuimus insuper et ordinamus quod si questionem aliquam, que tidem videatur attingere simulque philosophiam, alicubi disputaverit Parisius, si illam contra fidem determinaverit, ex tune ab eadem nostra societate tanquam hereticus perpetuo sit privatus, nisi suum errorem suamque heresim infra très dies post monitionem nostram in plena congregatione vel alibi, ubi nobis videbitur expedire, revocare curaverit humiliter et dévote. Superaddentes iterum quod si magister vel bachellarius aliquis nostre facultatis passus aliquos difficiles vel aliquas questiones legat vel disputet, que fidem videantur dissolvere, aliquatenus videatur ; rationes autem seu textum, si que
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n n'y a donc pas à s'y méprendre ; ce que le parti d'Albéric attaque, ce sont les prétentions et la méthode philosophiques déjà préconisées par Siger ^ ; et il est clair que les statuts visent, avec le chef, la faction qui l'avait placé à sa tête comme le porte-étendard de ses idées. Cette manifes* tation officielle équivalait à une déclaration de guerre ; et elle accusait, aux yeux de tous, la position de plus en plus fausse de Siger et de ses partisans à l'égard de l'autorité ecclésiastique.
Au temps même où la faculté des arts était travaillée par cette division profonde, l'Université entière fut atteinte d'un autre mal. Elle entra en conflit, sans qu'on sache au juste pourquoi, avec l'évêque dé Paris, Etienne Tempier. Peut-être l'intervention de l'évêque était-elle une conséquence des troubles de la faculté des arts. S'estimant victime des méfaits de l'évêque ou de ses agents, l'Université, pour obtenir satisfaction, suspendit tous les actes et exercices scolaires. Cet état de choses dura depuis le carême jusqu'à la fête de saint Jean-Baptiste, 24 juin 1272. L'évêque ayant alors donné, semble-t-il, de bonnes paroles et fait quelques promesses, les facultés reprirent leur enseignement. Seule la faculté de décret se récusa, demandant des actes positifs de réparation ^
Enfin, c'est cette même année, selon toute apparence, que les pouvoirs publics pratiquèrent une épuration énergique parmi les maîtres et les étudiants de la faculté de théologie en les reléguant pour longtemps hors de Paris et du royaume, si nous devons en croire Roger Bacon ^ ; et ce fait
contra fidem, dissolvat vel etiam ialsas simpliciter et erroneas totaliter esse concédât, et aliter hujusmodi difficultates vel in textu vel in auctoritatibus disputare vel légère non présumât, sed hec totaliter tanquani erronea pretermittat. Chart. Univ. Paris., I, p. 499.
• Voy. p. 150 et suiv.
» Chart. Univ. Paris., I, p. 502.
■ Sicut probatum est hoc anno, quod multi theologi Parisius, et qui legerunt in theologia, 8unt relegati a civitate et a regno Franciae, per multos annos, publiée damnati propter sodomiticas vilitates. Compendiuiu studii philosopttide dans Brewer, R. Baconis opéra hactenus ittfdita, p. 412. Brewer a admis l'année 1271 comme date de composition du Compendium, sans justification, suffisante. Le Compendium doit être de 1272. Il est écrit sous le pontificat de Grégoire X (l' sept. 1271 — 10 janv. 1276) : Unde ad imperium domini démentis praedecessoris istius papae (p. 414). Kn outre Bacon, rappelant la querelle des théologiens séculiers contre les religieux à l'Université, écrit : Certum igitur, et iam per viginti anno.s deductum publice Parisius, quod ineffabilis contentio orta est inter religiosos, ita quod saeculares insurrexerunt contra ordines, et e converso (p. 429). Dans sa lettre du 26 août 1258, Innocent IV fait remonter l'origine des troubles à deux ans en arrière (Chart. Univ. Paris., I, p. 260) ; et le règlement qui avait soulevé le conflit est de février 1252 (A c, p. 22H). Voy. aussi, supra, p. 71. Vingt ans après nous reporterait donc au commencement de 1272. Mais il faut prendre ce chiffre un peu •pproximativement.