‹ Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècleChapitre 98 sur 208 · CHAPITRE VIII — SIGER ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII — SIGER ET LES TROUBLES UNIVERSITAIRES

confirme ce que nous avons dit plus haut de l'état moral d'une partie de la population scolaire de l'Université.

C'est au milieu de ces agitations et de la dislocation de l'Université que Thomas d'Aquin interrompit son enseignement et quitta Paris. Nous savons qu'il tint encore sa dispute quodlibétique aux approches de Pâques de cette même année ^, preuve que tous les maîtres, les réguliers surtout, n'avaient pas suspendu leurs leçons. Ce départ avant la fin de l'année scolaire peut paraître anormal, et l'on pourrait croire avec quelque vraisemblance qu'il était lié à la crise que traversait l'Université de Paris. L'Ordre des Prêcheurs pensa peut-être que l'enseignement de Thomas d'Aquin était trop précieux pour le perdre au milieu d'agitations stériles. D'autre part, le terme de trois années et plus passées à Paris par Thomas représentait une durée suffisante, étant donné l'usage de l'Ordre en cette matière ; et dès ce moment, Charles d'Anjou avait probablement fait des démarches pour que le célèbre docteur se rendît au studiiim générale que le prince venait de réorganiser à Naples.

Le départ de Paris de Thomas d'Aquin semble avoir laissé de vifs regrets dans le monde des artistes, au moins parmi la majorité qui, ayant accepté sa position à l'égard des averroïstes, perdait en lui son meilleur soutien scientifique. Nous savons en efi'et par les maîtres de la faculté es arts eux-mêmes que Thomas leur avait fait, en les quittant, une promesse spéciale de leur envoyer ceux de ses écrits de philosophie qui étaient en cours de composition, ou qu'il se proposait d'entreprendre. Les maîtres indiquent spécialement un Commentaire sur Simplicitis^ un autre Du Ciel et du Monde d'Aristote, une Exposition du Timée de Platon, et un livre Sur la conduite des eaux et la construction des engins. Les maîtres l'avaient

' Voy. p. 86. Puisque d'après Trivet, Thomas tint six disputes quodlibétiques à Paris et que la cinquième fut tenue à Noël 1271, la dernière n'a pu avoir lieu qu'à l'approche des Pâques suivantes. Une autre preuve que Thomas d'Aquin n'a pas quitté Paris en 1271, comme on l'a cru universellement, mais en 1272, nous est fournie par Ptolémée de Lucques. Il nous apprend que Frère Romain de Rossi a remplacé Thomas çt est mort l'année suivante, et que Thomas est lui-même mort une année après Frère Romain : Hujus etiam Pontificis (Gregorii X) tempore floruit Frater Romanus Ordinis Praedicatorum, germanus Domini Matthaei Rubei, ac nepos Nicolai III. Hic vir magnae fuit excellentiae in vita, et doctrina, Magister in Theologia, cui Frater Thomas, Parisiis in Cathedra cessit ; et sequenti anno Frater Romanus migravit ad Dominum... in sequenti anno gloriosus Doctoi (Thomas) migravit ad Dominum. Htst. Eccles. Script. Rer. Italie. XI, 1173. Des données positives établissent, comme on va le voir, que Thomas n'est pas resté plus longtemps à Paris.

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aussi prié de leur envoyer les travaux qu'il pourrait composer sur la logique \

Des divers écrits nommément indiqués par les maîtres, un seul fut entrepris, ou du moins conduit assez avant pour nous avoir été conservé ; nous voulons dire le commentaire sur le De Caelo et Miindo ^ Il est significatif, au point de vue des rapports signalés entre la faculté des arts et Thomas d'Aquin, que ce soit un maître de cette faculté, Pierre d'Auvergne, qui ait achevé l'écrit du maître dominicain ^ Un contemporain nous donne d'ailleurs Pierre d'Auvergne comme un des fidèles disciples de Thomas d'Aquin *, et le légat Simon de Brion, le désignera, trois ans plus tard,

' Nous tenons ces renseignements de la lettre adressée par le recteur et les maîtres es arts au Chapitre général des Dominicains, sous la date du 2 mai 1274 : Ceterum sperantes quod obtemperetis nobis cum eflfectu in hac petitione devota, humiliter supplicamus ut cum quedam scripta ad phylosophiam spectantia Parisius inchoata ab eo, que in suo recessu reliquerit imperfecta, et ipsum credamus, ubi translatus fuerat, complevisse, nobis benivolentia vestra cito communicari procuret, et specialiter super librum Simplicii, super librum de Coelo et Mundo ; et expositionem Tymei Platonis, ac librum de aquarum conductibus et ingeniis erigendis ; de quibus nobis mittendis speciali promissione fecerat mentionem. Si qua similiter ad loycam pertinentia composuit, sicut quando recessit a nobis humiliter petivimus ab eodem, ea vestra benignitas nostro communicare collegio dignetur. Chart. Univ. Paris., I, pp. 504-5.

* Plusieurs autres écrits de Thomas d'Aquin sont restés inachevés. Tout le monde sait qu'il en est ainsi pour la Somme Thèologique. Parmi ses écrits philosophiques, on peut indiquer ses Commentaires sur l'Interprétation, les Météores et la Politique, le De stibitantiis separatis, De re^e et regno, Super Boethiiim de Trinitate. Thomas n'a pas commenté les deux derniers livres de la Métaphysique qui n'étaient pas encore traduits; mais il en connaissait l'existence dans le texte grec. Supra, p. 176.

■ On pourrait croire qu'on ait simplement emprunté aux commentaires de Pierre d'Auvergne ce qui manquait à ceux de Thomas d'Aquin, sans qu'il les eût composés à ce dessein. Mais cela ne concorde pas avec le témoignage de Ptoléniée de Lucques à la note suivante. Mais, même en ce cas, le choix serait significatif; on a quelquefois procédé de même pour les autres commentaires incomplets de Thomas d'Aquin. De Rubeis, l. c. ; Quétif-Echard, Script. Ord. Praed., 1, pp. 283-287 ; U c c e 1 1 i , Intorno à due opuscoli di .V, Tomutiifio d'Aquino sul Got'ertio de' sudditi, Napoli, 1870, Extrait, p. 7. Voy. auss>i !!• Part., p. X, et .supra, p. 124, note. Quelques auteurs ont fait de Pierre d'Auvergne un Frère Prêcheur (.Script. Ord. Praed., I, p. 48{))i mais à tort. Il porte ce titre dans l'ouvrage suivant : Pana naturalia (Aristotelis). In presenti volumine infrascripta invenies opuscula cum expositionibis pro parte quidem Sancti Thome ; pro alia autem Pétri de Alvernia viri celeberrimi ordinis Predicatorum ; ipsa reliqua vero Egidii Romani ordinis Eremitanim, per quos dilifçenter visa recognita erroribusque innumeris purgata... Venetiis, Octavianus Scoti, l&2ft.

* Hoc etiam tcmporc (Gregoriî X, Thomas] scripsit etiam super Philosophiam, videlicet de Caelo, et de Generatiunc, «ed non complevit; et similiter Politicam. Sed hos libroa complevit Magister Petrus de Alvernia, lîdelissimus discipulus ejus, Magister in Theologia, et magnus phiiosophua, et dcmum Episcopus Claromontcnsis. Ptolémée de Lucques, //i'*/, Eccle»iu»tica Prr. liai. Script., t. XI, 1170.

La donnée de Ptolémée touchant la nomination de Pierre d'Auvergne à l'évêché de

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