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LE GÉNÉRAL VON BISSING

Nous ne le connaissons guère en France, mais, après les hostilités, son renom, grand actuellement en Belgique, gagnera le monde entier. Il fait partie de ces officiers allemands préparés non pour les opérations militaires, mais pour la domination. Tasservissement, l'étranglement d'un pays. A celui-là qui avait donné au Kaiser des marques de dureté et de sauvagerie plus probantes que toutes celles prouvées par ses collègues échut une tâche convenons-en difficile, car on ne domine pas, on n'asservit pas, on n'étrangle pas le peuple belge.

Von Bissing peut multiplier ses arrêtés, ses ordonnances, ses vexations, ses impositions (la population belge a déjà dû payer quatre

cent quatre-vingts millions), il en est encore comme au premier jour à chercher le crime qui pourra terrifier les héroïques sujets du roi Albert.

Mais que disais-je ? Von Bissing inconnu ?

N*a-l-il pas gagné une réputation mondiale par l'assassinat de Miss Cavell ? Plus tard, quand on révisera la liste des grands criminels, à côté de Ravachol, Tanarchisle, de Pranzini, de Garnier et de Bonnol, on eonsacrera un paragraphe, un chapitre à Yon Bissing, assassin de Miss Cavell.

J'allais écrire l'assassin de tout un peuple, ïl n'a pas pu encore. Il n'a pas osé. Mais que peut-on attendre d'un homme qui est te héros de la très simple et cependant très éloquente anecdote que voici :

Au début de la guerre, von Bissing avait Besoin d'un domestique de confiance. Il ne parvenait pas à trouver l'oiseau rare, il renvoyait les uns après les autres tous les serviteurs qui, postulant la place, faisaient un essai de quelques jotœs. Tous, ils étaient

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trop indolents, trop mous. Les grands diables à la face bestiale, aux mouvements brusques, aux sentiments vulgaires et bas, von Bissing les trouvait trop sensibles.

Enfin un géant se présente. Von Bissing l'interroge.

— Où avez-vous servi ?

— C'est que...

— Quoi ?

— C'est que je n'ai jamais été domestique.

— Que faisiez-vous donc ?

— J'étais dompteur de lions.

-^ Ah ! Enfin !

Von Bissing ne se dépeint-il pas complètement par cette courte histoire ?

Ce vieillard aux mains rouges a déjà soixante-douze ans. Il était en 1870, à l'âge de vingt-six ans, lieutenant dans la 3' armée allemande sous les ordres du général von Blumenthal. Il prit part au siège de Paris.

La mystérieifâe Libre Belgique, qui paraft encore en Belgique, imprimée on ne sait où,

dans une cave, dans une auto, par un héroïque anonyme dont von Bissing a mis la tête à prix, a révélé les antécédents du tortionnaire qui siège à Bruxelleis. Ses jévé^ lations s*appuienl sur des documents authentiques, étabhs naguère par M. Russell, alors correspondant du Times, autorisé à suivre Farmée de von Blum^ithal. M. Russell fut témoin des exploits du lieutenant von Bissing. Le général ne se montre pas indigne du lieutenant. Il méritait bien son avancement. Il se distingua de façon toute particulière dans l'incendie du palais de Saint-Cloud et surtout dans le pillage qui suivit. Il paraît que dans sa résidence outre-rhénane on retrouverait de grandes quantités de ce qu'il appelait alors un légitime butin. Il est regrettable qu'on ne puisse faire une perquisition chez von Bissing. Elle pourrait être fructueuse. Quoi qu'il en soit le numéro de la Libre Belgique qui contenait sur le « gouverneur général »

cette sensationnelle information fut non

seulement distribué à profusion dans tout le pays mais aussi envoyé spécialement au principal intéressé qui dut faire la grimace en constatant la notoriété de ses hauts faits de guerre.

Le physique de von Bissing ne saurait inspirer de la confiance, de l'abandon, ses traits ne révèlent aucune bonté. Jugez-ea plutôt par ce portrait brossé par le journaliste américain Edward Lyell Fox qui inter viewa te gouverneur général à Bruxelles.

Chose stupéfiante, cette interview fui soumise à la censure du ministère de la Guerre allemand, revêtue du sceau impérial et envoyée par le comrier diplomatique à New- York. Oui, c'est un nouvel aveu de la terreur que veulent inspirer les Allemands puisqu'ils ont approuvé les détails de cette éloquente description. « Le gouverneur général von Bissing me reçut dans une charmante pièce Louis XV, gris et rose, remplie de délicats fauteuils, ornée de lourds rideaux anciens. Sur son uniforme de général.

von Bissîng portail la croix de fer de seconde elasse. Pas d'autre décoration. Ses cheveux brillants, noirs, à l'apparence quasi-artificielle, étaient relevés sur son front cl quand je pus voir ses yeux, je constatai qu'ils étaient gris, perçants à ce point qu'en les voyant ou bien on avait envie de s'enfuir ou qu'on demeurait pétrifié par leur pouvoir. En voyant ces deux points de feu, je comprie les épithètes que j'avais lues dans les journaux anglais, adressées à von Bissing, « le poignet de fer », « le talon qui écrase ».

La censure allemande a mis son cachet sur ce jugement d'un neutre qui n'avait nulle intention d'être critique, bien au contraire.

En arrivant en Belgique, von Bissing fit publier par l'agence WoUf cette déclaration : « Lorsque l'Empereur m'a nommé gouverneur de la Belgique, il m'a recommandé tout spécialement de tout faire pour aider et consoler tes Belges. » On a vu von Bissing à l'œuvre et on sait comment le vieillard dont

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les yeux perçants sont soulignés par de lourdes poches s'y prend pour consoler les Belges et les gens qui vivent en Belgique.

Ah ! comme von Bissing a bien su consoler f Miss Cavell et tant d'autres, qu'il a fait ' fusiller, emprisonner, rançonner ! Mais la terreur qui devait naître à la suite de tant de forfaits et de tant de crimes est inconnue des Belges, qui, sans bravade, avec ime belle franchise qui demeurera une des choses jolies de cette guerre, ont su tenir tête au tyran jaloux du renom que mérita jadis le duc d'Albe.

Le cardinal Mercier, après le bourgmestre Max, n'a pas accepté servilement les ordres du gouverneur général. S'il n'a pas été rejoindre le spirituel bourgmestre dans une : forteresse allemande, c'est uniquement à son caractère sacré qu'il le doit, car les catholiques d'Allemagne n'ont pas été sans s'inquiéter de tout ce bruit fait autour d'un archevêque qui n'hésitait pas à parler d'oppression. Le général von Bissing reçut du

— isole

Kaiser la missk>a d'arranger le fameux incident créé par Tarchevêque de Malines en publiant un mandem^[it vibrant de palrio tisme, réquisitoire iéroce des crimes allemands. Vous voyez d'ici le baron général — aux yeux perçants qui donnent envie de fuir — tentant de faire signer au cardinal Mercier une « note conciliatrice » qui devait ensuite êtne répandue par la presse allemande de façon à rassurer les catholiques teutons. Le général baron rédigea une note habile, aux termes vagues , et il fît demander par un de ses délégués au prélat de bien vouloir la signer.

— Très bien, dit le cardinal après avoir lu la note, je ne demande qu'à signer, mais je voudrais apporter un léger changement, modifier un mot par un autre mot ; pour moi, c'est une nuance à laquelle je tiens.

— Eminence, parlez, nous pourrons sans doute nous entendre.

— Je voudrais tout simplement remplacer le mot choses par le mot vérités.

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— Où cela, Eminence ?

— Dans l'expression « choses blessantes pour les sentiments allemands ».

La nuance demandée par le spirituel cardinal n'était pas qu'une nuance. L'ironie porta. La note fut retirée, sans être signée. Le cardinal Mercier avait triomphé de von Bissing.

Von Bissing n'est pas un silencieux. Il prononce volontiers des discours et reçoit avec plaisir les journalistes qui viennent l'interviewer. Les déclarations faites par lui sont souvent des modèles d'un extraordinaire cynisme. En janvier 1915, il reçoit un corrq^spondant du Norddeulsche Allgemeine Zeitung et lui fait cet aveu : « Les Belges ont le cœur léger, ce qui nous étonne. Ils nous apparaissent souvent comme des enfants mal élevés qui deviennent obstinés «i on leur défend de faire une chose qu'ils voulaient faire, et, si on les menace de les châtier pour des fautes qu'ils n'ont pas commises, ils font preuve de rébellion. J'ai

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menacé aussi peu que possible et j*ai infligé des châtiments (juand je l'ai cru nécessaire, mais parfois i*ai dû prendre des mesures très dures «t de temps à autre ma main s*est fait sentir pesamment. »

Von Bissing avoue qu'il n*a pas la main douce, c'est sa manière à lui de consoler les Belges. Au même correspondant il narre cette gentille petite anecdote :

« Quand on prit des mesuj^es pour vacciner, le bruit circula que les Allemands voulaient injecter du poison dans le corps des enfants belges, et, sur les conseils de leurs maîtres, tous les enfants quittèrent les écoles. Quelqu'un, en manière de plaisanterie, déclara : « Croyez-vous que les Allemands seraient assez stupides pour empoisonner leurs futwes recrues ? » •

Au mois de mars 1915, le successeur de von der Goltz au gouvernement général de la Belgique reçut le journaliste américain Edward Lyell Fox que j'ai cité tout à

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l'heure. Von Bîssing fui d*une franchise cynique encore.

« J*ai demandé à son Excellence von Bissing si le besoin d'un tribunal militaire se faisait beaucoup s^itir. Jamais je n'oublierai sa réponse :

« Nous avons quelques cas sérieux, me répondit-il. Parfois éclate une petite sédition, mais c'est le plus souvent xme chose séparée. Ils sont tranquilles maintenant. Ils savent pourquoi. »

Et secouant lentement la tête, von Bissing, qui a la réputation d'être le plus strict observateur de la discipline dans r armée allemande toute entière, eut un sourire... w

Au mois d'août 1915, la nouvelle circula que von Bissing allait quitter son poste de gouverneur général. Le sérieux Daily Telegraph publia même l'information suivante dans son numéro du 10 :

« Je suis en mesure d^annoncer, grâce à un informateur digne de foi, que le général

von Bissing a déjà quitté la Belgique. Il semble que le baron ait été relevé de son gouvernement sur sa propre demande.

Voici le passage d'une lettre qu'il envoya, 3it-on, à un proche parent en Hollande :

« Je dois m'en aller ! Les Belges sont insupportables, incivilisés. Ils ne comprennent point le sens propre du mot kultur. Ils sont encore plus slupides que les Anglais. Le jour est proche où les Belges se tourneront contre nous, leurs protecteurs, et nous chasseront de parmi eux. Il vaut mieux que je quitte leur pays dévasté de moi-même et ne pas attendre d'être chassé à la pointe d'une botte belge I »

Ne faisons pas état de ce document sans doute inventé par un journaliste hollandais.

Je le cite par curiosité. Von Bissing ne partit point ; il fît même apposer dans toute la Belgique pendant ce mois d'août une proclamation rédigée à Bruxelles le 18 juillet 1915. Freiherr von Bissing, generaloberts, y déclarait : « Le seul moyen de faire acte

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de vrai patriotisme est de seconder mes efforts. » Quelques jours après l'affichage de cette proclamation, von Bissing interdisait aux Belges le port des couleurs nationales. De nouveau, le bruit circula çle la disgrâce du gouverneur général. Le général Schulemberg, gouverneur de Liège, prononça à l'occasion de l'anniversaire de la prise de cette ville un discours dans lequel il rappela que le siège avait été mis devant Liège par le général von Emmich avec de faibles effectifs au moment où, dans toute l'Allemagne, la mobilisation battait son plein et où la marche de r armée allemande n'avait pas encore commencé. Le général von Bissing n'assista pas à cette manifestation et son absence fut fort remarquée (dit une dépêche de source suisse) ; aucun télégramme du gouverneur et aucune allusion à lui dans le discours du général Schulemberg. La ^ dépêche suisse voyait dans tout cela la confirmation de la disgrâce du général. Elle avait tort, car

voilà von Bissing, toujours à son p(*^, qui commence à lairc mention de sa marotte :

la supériorité de la kullur allanMide, la nécessité de restaurer les ruines belges ^ir des plans allemands. En septembre 1915, il prononça à la réunion pour la réédificatîon des monuments en Belgique im discours <jui contenait cette phrase :

« La Belgique est proche parente de TAllemagne. Dans les provinces rhénanes, on est très libéral, mais il est trop tôt pour que cette parenté puisse être mise en évid«»ce.

La culture de la Belgique est d'une insuffisance terrifiante. Il ne peut donc qu'être avantageux pour tous si la kullur et Téftergie allemandes se mettent à reconstruire les villes détruites et à en faire de irritables monuments de la kultur allemande, m Ce qxii fit écrire au New York Hetxdd (17 o<^bre 1915) : « Dans un discours récait du général von Bissing, on peut apprendre pourquoi les Allemands ont détruit les villes belges.

Ils désiraient remplacer l'architecture vul-

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gaire comme la Halle aux Drapa de la vilk d'Ypres et la bibliothèque de Louvain par des» conslruclions eombiaanl la beauté aile- Islande à Thygiène. Si le général avait eu plus de temps, îi aurait certainement expliqué que ia raison pour couper les mains des femmes et des enfants belges était de pennettre aux tourneurs de bois allemands de faire des mains de bois plus esthétiques et phis sanitaires. »

Von Bissing n'oublia jamais qu'il avait besoin, le plus grand besoin, de justifier son gouvernement. Non seulement, dans les interviews qu'il accorda aux journalistes allemands ou neutres, il vanta lui-même ce qu'il avait fait pour le commerce ou l'agriculture belges, mais pour le seconder dans soa plaidoyer pro domo il fit appel à son filg. Le docteur Guillaume von Bissing, professeur d'archéologie orientale et d'égyptologie à l'Université de Munich, fit en novembre 1915 dans la capitale bavaroise une conférence sur V Allemagne et la Belgique. Par-

mi les auditeurs, le roi de Bavière et sa suite. Le fils von Bissing vanta Fadminis- Iration de son père, Tadministralion pleine de tact. Le commerce reprend, le peuple est heureux et ne demande que la paix et l'ordre. On fait des plans pour l'avenir, principalement pour la réconstruction de ce qui fut détruit par la guerre, et il règne partout la plus grande activité. Le fils von Bissing terminait sa conférence en assurant que les Belges étaient très désireux de devenir des adeptes de la kultur germanique.

Les journaux allemands déclarèrent que l'auditoire ne ménagea pas ses applaudissements enthousiastes et que le roi remercia le conférencier avec une très grande cordialité.

Malgré von Bissing le fils, le monde entier aura la liberté de juger les actes de von Bissing le père. Il n'est point nécessaire de rappeler ce que fut l'assassinat de Miss Cavell, infirmière anglaise qui, avant les hostilités, s'était dévouée avec une sainte

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abûégatioQ en Allemagne pour quelques famUles aUemandes. L'univers a frémi d'indigitôtion en apprenant ce que le gouverneui' général avait fait, laissé faire ou ordonné de faire. On sait que^ quelques mois plus tard, on trouva à Shaerbeck le cadavre de Tespion dont les délations infâmes ser-* virent.de base lors du jugement sommaire de Miss Cavell. Cet individu avait été abattu, la nuit^ dans la rue, de deux coups de revolver. Que m von Bissing ? Il infligea aussitôt à la ville de Bruxelles et à ses faubourgs une nouvelle amende de 500.000 francs. Il fallait im prétexte, von Bissing en trouva un. Celte exécution prouvait qu'il y avait encore en Belgique des gens possédant des revolvers.

Bruxelles refusa de payer Tamende, et la réponse des spirituels Belges ne se fit pas attendre. Quelques jours plus tard on trouva à Bruxelles deux espions allemands pendus.

Une pancarte était accrochée à Tun des cadavres ; on y lisait : « Pendus pour

crime d'espionnage ». Les revolvers peuvent être défendus, les cordes ne le sont pas.

Les réputations de von Hindenburg, von Tirpilz, von Zeppelin, von Bethmann- Hollweg sont faites, bien établies. Celle de von Bissing a son point de départ ; bien des détails manquent encore, mais après la guerre, quelques millions d'individus, ceuxlà même qu'il voulait si bien consoler, sauront parler ; von Bissing deviendra dans le monde entier un exemple, un type, le type parfait au xx® siècle du tyran, de cette chose épouvantable : la barbarie civilisée de TAUemagne.

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