LE GÉNÉRAL VON HAESELER
Son nom n'est plus très souvent cité dans les journaux et on ne parle guère de ses hauts faits, mais il serait injuste de l'oublier dans une étude des hommes qui, en faisant l'Allemagne moderne, ont préparé la guerre.
Il convient même de dire que le vieux général comte Von Haeseler a plus que quiconque éduqué Tesprit allemand, formé des générations de soldats, en un mot travaillé à la réahsation du rêve impérial : le militarisme prussien. Il a eu deux raisons pour réussir dans sa tâche : son caractère et sa longue vie. Jamais chef n'incarna mieux en Allemagne ce qu'est au-delà du Rhin l'esprit de discipline, jamais chef ne montra plus de fermeté allant jusqu'à la brutalité. Jamais
chef n'a fait preuve d'une semblable ténacité dans la rigidité, l'originalité, la brusquerie, et, comme il a aujourd'hui quatre-vingts ans sonnés, étant né le 19 janvier 1836, on peut facilement concevoir quelle influence il a eue et combien son entêtement a eu le temps d'obtenir des résultats.
Jadis il fut célèbre dans tout l'empire par ses farces cruelles aux dépens de ses subordonnés, par ses bons mots où la méchanceté remplaçait l'esprit et par la malveillance autoritaire dont souffraient tous ceux qui devaient l'approcher.
Mais ses biographes allemands ont pris toutes les manifestations de son caractère fantasque et bizarre pour des qualité qu'ils vantent et qu'ils admirent. C'est cela qui montre éloquemment à quel point ces genslà, officiers et panégyristes, sont loin de nous. Toutes les anecdotes devant lesquelles les historiographes teutons se pâment et qu'ils citent comme des merveilles d'un génie national n-pus apparaissent comme des exem-
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pies frappants de cette jovialité lourde, pesante, de cette autorité à coups de trique, de cette mentalité de sauvages qui, avec certaines autres manières d'être, constituent la hideuse Knltur haïe aujourd'hui de tout Tirnivers.
Dès 1907, Herr Spordeler fit paraître à Metz un livre intitulé Gral Haeseler Anekdoten. M. Arthur Chuquet, dans son livre récent De Valmy à la Marne consacre un chapitre entier à résumer les parties essentielles du livre allemand.
M. Chuquet donne ainsi le curriculum vitae du comte von Haeseler : « Lieutenant de hussards, puis attaché à TEtat-major et successivement capitaine, chef d'escadrons, major, il fit leè guerres de 1864, de 1866, de 1870 et on assure qu'il rédigeait les ordres avec netteté, qu'il montrait une activité prodigieuse, qu'il avait toujours deux chevaux sellés à l'écurie...
Colonel d'un régiment de uhlans en 1873, commandant du 16* corps d'armée en 1890,
colonel général en 1901, il prit sa retraite en 1902 et l'empereur Guillaume disait alors que le comte Haeseler avait demandé beaucoup à ses subordonnés, mais exigé davantage de lui-même. »
Plus loin, M. Arthur Chuquet donne quelques détails sur la façon dont le général von Haeseler vivait à Metz où on le surnommriit der Wœchter an der Mosel, le gardien de la Moselle.
« Sa façon de vivre était extraordinaire.
Levé à cinq heures du matin, il faisait sa toilette et déjeunait d'un demi-litre de lait et de deux œufs mollets. Après avoir travaillé pendant deux heures, il sortait à cheval. Il dînait à deux heures, bouillon, un peu de viande, un plat doux, une tartine de beurre, eau minérale. On ne peut se nourrir plus simplement. »
Et les anecdotes commencent : elles sont innombrables. « Pendant des manœuvres, il invite un prince de la famille royale de Prusse. Mais le prince jura qu'on ne l'y
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reprendrait plus. Le repas se fit longtemps "attendre et de quoi se composait-il ? Horresco relerens I Chaque convive, debout, reçut un verre d'eau avec une pomme enveloppée dans un papier de soie, et le vieux général prononça ce petit discours : «< Messieurs, nous sommes à la guerre, nous n'avons rien emporté et il faut nous modérer dans notre appétit comme dans nos bagages.
Son Altesse royale, elle, aura deux pommes. »
Von Haeseler surmena les hommes de la garnison de Metz et de tout le 16" corps, leur faisant accomplir marches forcées sur marches forcées ; il poursuivit les officiers indolents de sa rancune, se mêla de tout, fil cesser du jour au lendemain les rôles des soldats ordonnances, bonnes d'enfants, pourchassa au marché les femmes d'officiers qui faisaient porter les paniers de provisions aux ordonnances ; il était partout, ce qui est bien, mais il était partout grognon, bourru, avec le
désir de tout réformer et de tout modifier, étemel croquemitaine. Il voulut que le 16* corps devînt l'égal de la fameuse division de fer française, sa voisine au-delà de la frontière. Pour cela, il allait, venait, coléreux, s'emballant, plein de parti pris au point qu'au premier abord tout le monde pour lui était, suivant le cas, coupsîble ou incapable. Sa méfiance et son goût de bouleverser la quiétude de ses inférieurs lui faisaient gagner les postes les plus lointains au milieu de la nuit et même il lui arriva, raconte M. Chuquet, « lorsqu'il allait à Sainl-Avold, de prendre un billet de chemin de fer jusqu'à Sarrebourg, mais un peu avant Morhange, il tirait la notleine ou le signal d'alarme, payait au conducteur du train l'amende de cent marks, enfourchait le cheval qui l'attendait, puis courait au grand trot à Saint-Avold donner l'alerte aux troupes. »
Lorsque von Haeseler prit sa retraite en 1903, « il partagea, dit M. Chuquet, sonexis-
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tence entre le château de ses pères, Hamekop dans le Brandebourg, et sa petite maison de Plappeville dans la banlieue de Metz. Cette maison n'a «que deux chambres.
Elle est simplement meublée. Le cabinet de travail, qui donne sur la cour, ne contient qu'une grande table blanche et deux chaises en bois de sapin ».
Au moment où la guerre éclata, mon ami Georges Casella, Fauteur de ce beau livre Le Vertige des Cimes, corrigeait les épreuves d'un nouvel ouvrage intitulé Pèlerinages q^ue devait publier l'éditeur Figuière. Le livre n'a point encore paru. Il contenait un curieux chapitre (Sur les champs de bataille) rapportant les impressions d'une promenade aux environs de Metz. Georges Casella, engagé volontaire dès le début des hostilités, me communique un texte de ce chapitre, m'autorisant à citer ce qui a trait au vieux général Haeseler.
C'est en premier lieu une vision rapide inoubliable et qui prend aujourd'hui un
relief singulier. <( Nous avons croisé l'empeireur, qui traverse les villages en automobile. Il a Tair souffrant, fatigué ; ses yeux sont soulignés de poches grises ; il a ^^ engraissé, mais son teint est bilieux — il hoche la tête et les épaules cependant qu'un vieillard sec et jaune lui parle avec vivacité. Vision rapide !.., L'automobile disparaît au détour d'une route et le galop des gardes qui la suivent laisse une poussière qui flotte au dessus des champs, comme une fumée.
— Vous venez d$ voir, dit mon ami, auprès du Kaiser, un des hommes qui ont le plus fait pour la germanisation de la Lorraine, le général Haeseler. Aujourd'hui retraité, il a été invité par l'empereur au cHâteau d'Urville et ce fait prend une importance considérable. Comme il prône chaque jour la politique du chancelier de Bùlow qui continue Bismarck, il approuve ainsi ouvertement la tactique assez brutale du général
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Haeseler et ce système de fortifications à outrance qu'il a presque instauré.
« Le général Haeseler est le type absolu de Tofficier de frontières. Sournois, vindicatif, brusque, il a conquis parmi ses soldats une indestructible popularité. Il avait cette habitude d'interroger les officiers en présence des troupes et de les blâmer ou de les complimenter, selon qu'ils répondaient bien ou mal. Les hommes, pris de la sorte comme juges, l'avaient surnommé <( le père du soldat » et Haeseler justifiait ce titre par une bonhomie calculée, goûtant la soupe des escouades, allumant son cigare à la pipe d'un troupier, déclarant tout haut que les officiers qui ne sauraient mener des gens si braves et si dociles ne méritaient aucune estime.
« Et les soldats flattés se seraient jetés au feu pour lui, sans remarquer que les officiers froissés se faisaient plus durs à leur égard et presque injustes, sans comprendre que, par un détour habile, le général Haeseler
parvenait au même but que s'il les eût directement maltraités. Ce système ^ coûté cher à l'Allemagne. Des centaines d'hommes sont restés sur les champs de manœuvres et certains officiers prétendent que son passage a causé autant de morts qu'une véritable bataille. »
Et pour montrer à quel point le général von Haeseler aimait la courtisanerie quand elle pouvait le ^servir et aimait aussi tenir le rôle de croquemitaine vis-à-vis de ses. officiers, Georges Casella cite quelques édifiantes anecdotes. Je les résume. Il rencontre un jour un officier pimpant, le regarde saluer, lui rend son salut, puis l'appelle avec une affabilité habilement déguisée.
— Belle soirée !... Et vous allez dans le monde ?
— Oui, mon général, je dîne chez la baronne de X...
— Bien ! Bien ! Ne manquez ^as de lui faire mes amitiés, mais auparavant tenez...
(il griffonne un mot sur une feuille de pa-
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pier) portez cela au fort Saint-Quentin.
Hâtez-vous I
« Le jeune officier pâlit, s'incline. Il part de ce pas raide et cadencé qu'ont tous les soldats d'Allemagne quand passe un chef.
Le général sourit, se frotte les mains. Le mot inscrit est « bonjour » ou « bonsoir ».
C'est une bien grosse plaisanterie, mais von Haeseler estime, que toutes les surprises sont des exercices importants dans les villes frontières. »
Une autre fois le général von Haeseler monte dans un convoi de marchandises à la gare de Metz, et débarque à l'improviste dans un fort lointain. H réveille tout le monde en pleine nuit, note le nom des officiers qui découchent, ordonne une manœuvre pour le lendemain et s'en va « en laissant aux officiers mal éveillés l'impression d'un rêve ou d'un cauchemar ».
Comme le fait très justement remarquer Georges Casella, (( un tel homme devait ravir l'empereur qui tient à une discipline de
fer. Et il n'est pas jusqu'à sa brusquerie de parole qui ne fût faite pour le contenter. »
Pour finir, voici une anecdote prouvant que le chef brutal sut se servir parfois à l'heure juste d'une soudaine et curieuse diplomatie :
<( Au cours d'une revue annuelle Guillaume II félicita le général sur son armée.
— Sire, répondit Hae^er, d'une voix vibrante, que Votre Majesté s'enferme dans son palais, qu'elle s'entoure de ses troupes et je saurais à la tête des miennes aller la chercher à travers tous les dangers I.-
« Réponse d'habile comédien qui plut à l'empereur parce qu'il aime la faconde et remua les soldats car ils y virent un défi à la majesté impériale. »
Aujourd'hui encore le vieux Théophile von Haeseler est souvent consulté par le Kaiser qui sait que pas un autre général ne connaît comme lui la région de Metz, puis, ayant préparé la guerre pendant une longue existence, il a des aperçus sur toutes les ques-
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— Il I . Il i\ .. 1 . ^
lions, sur tous les problèmes. Ces aperçus sont-ils justes ou faux ? Le vieillard aux bajoues tombantes, dont les photographies nous montrent le visage osseux et décharné, a^t-il dans sa cervelle Tidée de quelques bons tours à jouer aux Français ? Car c'est aux Français que von Haeseler en veut ; depuis longtemps, on pourrait presque dire depuis toujours, von Haeseler n'a eu qu'un but, abattre la nation voisine, écraser le peuple tout proche. C'est contre la France qu'il entraînait ses soldats dans les environs de Metz et quand la guerre éclata, ce qui n'était pas pour le surprendre, il eut l'occasion de voir l'empereur, et, malgré son grand âge, sa retraite sonnée depuis longtemps déjà, le vieux von Haeseler revêtit son imiforme et vint à Charleville où il s'installa. On sait que le grand quartier général allemand occupa pendant longtemps à Charleville un grand pâté de maisons, protégé avec un luxe inouï contre les attaques possibles des aviateurs français ; von Haeseler s'organisa une
résidence pour un long séjour dans Vimmeuble du notaire Jacquet et il fut admis à prendre part aux déiibérations du grand Etat-major.
On dit que ce fut le vieil Haeseter qui prépara les plans de la formidable attaque allemande de mars 1916 contre Verdim.
Ceci prouve à quel point l'empereur accorde oonflance à l'antique officier. S'il fallait ime preuve encore, on l'aurait dans ce récit qui date de la fin de juillet 1914 — quelques jours à peine avant l'ouverture des hostilités. Un Français qui s'était rendu à Berlin pour une solennité musicale eut alors l'occasion de rencontrer von Haeseler avec lequel il dîna. On parla — il ne faut point s'en étonner — de la guerre ; les Allemands continuaient à en nier la possibilité malgré l'aigreur du conflit qui n'aurait point dû tromper les psychologues ; l'orgueil lui ayant monté à la tête, von Haeseler, toujours virulent et en l'occasion impoli jusqu'à la
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grossièreté, montra bien par cette déclaration spontanée qu'il croyait à la guerre :
— Eh bien, admettons que la guerre éclate ; vous êtes un gra(iid peuple, mais vous serez battus tout de même. Votre présisident de la République sera assassiné, vous aurez une nouvelle Commune et votre mobilisation sera sabotée par les antimilitaristes !
Von Haeseler s'est trompé dans ses prédictions. Nous n'avons eu aucun de ces regrettables troubles intérieurs dont il parlait : quant à être battus, nous n'avons jamais, même aux heures les plus sombres, imaginé pouvoir l'être et le vieillard général doit commencer, si forte qu'ait été sa conviction, à douter de sa perspicacité.
Von Haeseler demeurera aux yeux des Allemands le type légendaire du parfait officier prussien ; pour nous, ce général, qui n'a jamais gagné la plus petite bataille, qui n'a jamais commandé en chef devant l'ennemi, est le triste modèle de ce que nous
éiLHOUETTES ALLEMANDES
combattons aujourd'hui. Il fut un des artisans de cette formidable machine qu'était au début de la guerre le militarisme prussien ; pour nous von Haeseler incarne tout ce qui est opposé à notre caractère, c'est le soudard travaillant pour la Kultur, c'est le reître barbare et féroce voulant par la brutalité et la force étouffer la civilisation.
HARDEiN