‹ Silhouettes allemandesChapitre 9 sur 13 · LE GÉNÉRAL VON KLUCK · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL VON KLUCK

Von Kluck marche sur Paris !

Dans l'immense chaos de la guerre actuelle, cette phrase évoque — et évoquera longtemps — pour tous les Français, pour les Parisiens surtout, une impression que peu consentiraient à revivre.

Von Kluck marche sur Paris ! C'avait clé la violation de la Belgique, les crimes contre les civils, les martyres des femmes et des enfants, les incendies, les destructions des œuvres d'art, les pillages, les vols, les exactions, les rançons. Dans la ruée formidable organisée minutieusement depuis près d'un demi-siècle, les soldats du Kaiser montraient ce qu'ils valaient et leurs chefs gagnaient aisément le renom qu'ils ambitionnaient,

celui de reîtres sans honneur et sans remords. Von Kluck nous arrivait avec cette auréole .

Non ! Ne déprécions pas de parti pris nos adversaires, ne rabaissons jamais leurs mérites, mais, aux utopistes malgré tout de Washington ou de Genève, à ceux qui veulent planer « au-dessus de la mêlée », à ceux qui tout en reconnaissant les crimes de Louvain, de Reims, d'Ypres et d'ailleurs s'obstinent à n'y voir que les actes d'une minorité -sans comprendre que ce sont des milliers d'hommes ici et là qui sont coupables, aux âmes humanitaires qui ont surtout la faculté de pardonner car l'oubli n'est toujours qu'uu vain mot, rappelons von Kluck, l'inconnu de la veille, l'idole allemande soudaine, la terreur de la civihsation. Quel était ce général à qui il était domié de ramasser les palmes sanglantes de l'attaque préméditée ? Ses victoires, certes, elles existent, chèrement achetées, mais aurait-il été victorieux s'il avait rencontré un adversaire

KLUCK

* — - ■ ■■ ■ I I II ■ ■ I I I I ■ ■ j

comme lui préparé de longue date ? Ce géjoéral a été un des rouages de la machine de guerre prussienne. Fils de bourgeois, sans relations, il atteignit le rang de colonel par la force des cnoses et reçut alors le von dont il peut faire mainlonanl précéder son nom. Beaucoup d'officiers et toutes les personnes touchant à la cour le tinrent à lecart pendant longtemps parce qu*il n'était pas « bien né ». Il en conçut un ressentiment qui se manifesta par ime grande mélancolie. On le surnomma à Berlin à cause de sa mine contrite le <c général von Ungluck » (général du malheur). Il accompagne sa mélancolie d'un grand silence. Il n'est pas éloquent et se garde de prendre la parole en public. Avant la guerre, il avait été nommé inspecteur général de trois corps d'armée. Après sa nomination, il fut appelé à expliquer devant une société dont faisaient partie de nombreux personnages allemands ce que seraient ses nouvelles fonctions. Von Kluck déclina l'in-

vitation. L'empereur fit savoir à Tinspecleur général qu'il devait se soumettre à Tobligation. Le silencieux von Kluck vint à la réunion et, se levant, prononça ce discours laconique : « Messieurs, le devoir d'un soldat est d'obéir. C'est pourquoi je suis ici, c'est pourquoi je vous parle. Je vous remercie. »

Et il se rassit.

Un an avant la guerre, alors que le printemps donnait à la campagne française ce charme si frais qu'on retrouve rarement ailleurs, un touriste dont l'apparence accusait déjà un certain âge arriva un jour à Soissons. Il était poli, courtois et dans l'hôtel où il était descendu il se fit remarquer par les pourboires généreux qu'il distribuait avec un sourire avenant. Ce voyageur allait et venait par le pays, et plusieurs fois il loua une voiture pour aller visiter à quelques lieues de Soissons les vastes carrières souterraines où, suivant la tradition locale, <( un détachement de deux cents Russes

KLUCK

avait tenu en 1814 contre des forces considérables jusqu'à ce qu'on pût parvenir à travers mille périls à enfumer ces hôtes dangereixx pour les obliger à partir ».

Le voyageur retournait à ces carrières depuis longtemps inexploitées, demandant au propriétaire à visiter les souterrains et posant mille questions comme un acheteur hésitant qui veut bien connaître ce qu'il est sur le point d*aoquérir.

Sur le registre des voyageurs de l'hôtel, ce touriste aux manières parfaites inscrivit son nom quand il en fut prié. Ce nom, c'était « Monsieur Kluck ». Quelque temps plus tard, une société allemande achetait, au grand plaisir du propriétaire des carrières inutilisables, les vastes souterrains sous le prétexte d'y organiser une exploitation de champignons.

M, Kluck et le général von Kluck ne font qu'un, les habitants de Soissons qui avaient eu l'occasion de voir le touriste et qui ensuite

aperçurent le général purent en faire la constatation évidente.

Dès les premières semaines de la guerre, von Kluck, qui avait comme par hasard le commandement de Tarmée d'invasion de l'extrême aile gauche, celle qui devait se diriger sur Paris en passant par Soissons, fut vanté partout en Allemagne. L'étrange journal qui paraît à Berlin en anglais sous le titre The Continental Times publia une poésie sur von Kluck :

Trois lemaines, pas moins, aujourd'hui jour pour jour»

Que les Alliés ont dit et chacun à leur tour.

Demain, demain matin, vous pourrez tous apprendre

Le flanc droit de von Kluck, enfin, i*est fait surprendre.

Le mouvement tournant a très bien réussi.

Le pauvre Herr von Kluck en est resté saisi.

Et quelques jours plus tard, de Paris, on annonce

Qu'une force de deux corps nouveaux vite fonce

Sur le flanc de von Kluck — le droit ~ et rang par rang»

Qu'il est superbement tourné ce maudit flanc.

Mais ces deux nouveaux corps jouèrent de malchance.

Tourner von Kluck, ma foi, ce n'est pas tout je pensai

Une semaine après,^ nous fCkmes very glad

D'avoir un câble enfin venant de Pétrograd. . .

et cette poésie humoristique — car elle est humoristique tout au moins pour des Aile-

KLUCK

mands — après quelques pointes aussi fines et quelques plaisanteries aussi spirituelles se terminait ainsi :

Et moi je sais fort bien en dépit de ce truc

Qui ne lera jamais tourné t — la, Herr von Kluck.

Comment se conduisit le général von Kluck pendant sa ruée, « nach Paris » ?

Jugez-en.

M. Jefferson Davis Cohen, un Américain qui possède le château de Chamant près de Senlis, a eu son château occupé par FEtatmajor du général von Kluck pendant la bataille de la Marne. Dans ce château (d'après ce que M. Cohen a raconté à un journaliste américain), il avait reçu naguère la sœur de Guillaume II, la princesse Charlotte de Saxe^Meiningen. M. Jefferson Davis Cohen avait été aussi en termes très ami- / eaux avec le frère du Kaiser, le prince Henri de Prusse.

Quand les Allemands eurent quitté le château de Chamant, M. Cohen voulut voir commentais s'étaient comportés. Il constata

que toutes les tapisseries avaient été volées. Les domestiques qui avaient été témoins de Toccupation allemande lui rapportèrent que les officiers avaient choisi deux voitures neuves dans les remises, les avaient remplies de tapisseries et autres objets de valeur et les avaient expédiées à Berlin. M. Ck^hen a pris une série de photographies montrant les dégâts qui ont été commis et il a envoyé cette collection à Guillaume. Une de ces photos montre le boudoir qui avait été occupé pai* la princesse Charlotte de Saxe- Meiningen et dont tout Tameublement a été sauvagement saccagé.

Alors que von Kluck était l'idole du peuple allemand, les journaux firent dire à ce silencieux maints mots fabriqués de toute pièce et mille réparties soi-disant spirituelles. Voici notamment une anecdote racontée par le Simplicissimus :

« Le générai von Kluck se tenait dans sa tente. Un aide de camp y pénétra, essoufflé, hors d'haleine.

KLUCK

— Excellence, dil-il, quinze mille Anglais débarquent actuellement à Oslende et à Dunkerque.

— Oh ! je vous en prie, répondit von KItîck, ne me faites pas perdre mon temps, je suis très occupé par la guerre actuellement. »

En effet vôn Kluck fut bientôt très occupé à battre en retraite. On raconte à ce propos cette anecdote» Pendant l'avance des armées aliemandes, le général von Kluck s'installa à F..., dans un joli petit château appartenant à un vieillard. Le^général se montra bienveillant, presque aimable. Il invita son hôte à dîner, ce qui fut refusé, et demanda où se trouvait ia chasse du château, car il voulait chasser. Le propriétaire exprima sa surprise de le voir si bien renseigné et aussi de son désir de passer un jour entier loin de son travail d'Etat-major.

— Et pourquoi, monsieur, n'irais-je pas chasser demain ? La retraite française se transforme en déroute. Nous serons à Paris

dans quelques jours. Je ne dis pas cela par bravade mais parce que c'est la vérité. Rien ne peut vous sauver maintenant.

Le vieillard demeura silencieux.

— Eh bien ! demanda von Kluck, voulezvous demain chasser avec nous ?

— Je vous remercie, répliqua le Français, je me contenterai de vous montrer le chemin, car tous nos domestiques sont au front.

Le lendemain matin von Kluck de bonne heure quitta le château avec un lieulenant.

Tous deux avaient des fusils de chasse d'une marque excellente ; tine chienne que la veille au soir avait amenée au château un ordonnance les accompagnait. Vers une heure, ils revinrent déjeuner. Ils avaient dans leurs gibecières trois lièvres et dixsept perdreaux.

Vingt-quatre heures plus tard, les Allemands quittaient F... ; le général von Kluck dit à son hôte :

— Je vous laisse ma chienne. Je ne tiens pas à remmener à Paris. Soyez tranquille,

KLUCK

quand tout sera fini, et ce ne sera pas long, je reviendrai dire deux mots à vos perdrix.

On garda la chienne. Quelques jours plus tard l'armée française reprenait Toffensive et ce fut la victoire de la Marne. Le général ne tint pas sa promesse et ne se soucia plus de la chienne et des perdrix. La chienne est toujours à F... et son maître lui a appris à comprendre quelques mots de français, celui surtout qui constitue son nom nouveau, un joli nom, im nom de guerre qui ne sera pas seulement un pseudonyme. La chienne abandonnée par von Kluck a été baptisée « Mitraille ».

Après la bataille de la Marne, ce fut la guerre de tranchées. On parla moins de von Kluck qui avait si piteusement manqué son entrée à Paris et qui cependant avait fait frapper une médaille représentant un cavalier, une torche incendiaire â la main, dominant la capitale. Cette évocation prématiu^ée était accompagné de ces mots : « Nach

Paris 1914 ». Au revers celle inscription de paternité : « Général oberst von Kluck ».

Puis von Kluck fut blessé. Il quitta son commandement. Au mois d'octobre 1915, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'entrée de von Kluck dans l'armée prussienne, le Vossische Zeilung imprima cet éloge :

« Lorsque la guerre éclata, il fut mis à la tête de la première armée allemande, formant l'aile nord des forces qui avançaient en Belgique et en France. Les progrès réalisés en Belgique et dans la France du Nord firent de lui pendant les premières semaines de la guerre Fidole du peuple.

Avec une énergie remarquable ses troupes continuèrent à poursuivre Fennemî en retraite et furent capables d'écraser l'adversaire partout où il voulait résister. Les 26 et 27 août apportèrent la victoire décisive sur Tarmée anglaise à Saint-Quentin, victoire qui eut pour résultat une nouvelle retraite de la part de l'ennemi. O^and les

KLUCK

jours graves, de la première semaine de septembre arrivèrent ce furent la prudence et l'énergie de von Kluck «qui permirent à l'armée allemande d'arrêter la poussée débordante des forces françaises et anglaises sur son aile droite, et de faire échouer tous leurs efforts pour la prendre de flanc. Pendant les longs mois de la guerre de position, von Kluck rendit d'aussi grands services. Il examinait avec un soin méticuleux tous les ordres qui étaient émis et se rendait compte personnellement qu'ils étaient suivis à la lettre. Ce fut dans une de ces occasions, alors qu'il visitait une position dans une tranchée avancée, qu'il fut grièvement blessé par un shrapnel. Plusieurs mois de maladie suivirent, mais dernièrement sa santé s'est trouvée complètement rétablie. De nouveau en possession complète de tous ses moyens, puisse-t-il lui être donné de se mettre une fois encore à la tête des troupes allemandes et de terminer ainsi la campagne victorieuse

qu'il lut forcé d'interrompre, il y a un an de (la I »

Quelques jours plus tard la Gazette de Voss publia le texte d'un télégramme adressé par le Kaiser au général von Kluck à l'occasion du même anniversaire :

« Vous pouvez avec orgueil et satisfaction jeter un regard sur vos cinquante ans de services militaires. Dans votre jeunesse, vous avez participé à des guerres glorieuses ; pendant de longues années de paix, vous vous êtes consacré avec une vigueur infatigable au développement de l'armée et, l'année dernière, vous avez constaté les résultats de votre œuvre, grâce aux héroïques exploits de vos troupes ; vous alliez enfin couronner votre œuvre par un beau succès, lorsque des blessures honorables vous ont arraché à vos travaux.

« Pour tous les services que vous avez rendus à moi et à mon armée, je vous exprime mes félicitations les. plus cordiales, ma reconnaissance ei mes remerciements

KLUCK

royaux, et, comme marque de mon estime, je vous adresse mon portrait. »

•Ces deux textes n'hésitent pas à déformer la vérité. Les historiens de Tavenir qui s'y reporteraient sans vouloir consulter d'autres documents risqueraient de faire de graves erreurs. Ces deux textes sont une preuve nouvelle que les chefs allemands n'ont pas voulu avouer au peuple la victoire française de la Marne ou vice versa la défaite allemande de la Marne. L'empereur parle « d'un beau succès pour couronner votre œuvre » ; le Vossische Zeitung, plus formel dans l'inexactitude, évoque « la campagne victorieuse qu'il fut forcé d'interrompre il y a un an de cela. »

Depuis que Guillaume, pour récompenser von Kluck de ses blessures « honorables », lui a adressé « son portrait », nous manquons de détails précis sur ce que peut être la vie du général dans ime demi-activité qui n'est certainement pas une marque de faveur. On a annoncé qu'on lui donnerait

un nouveau commandement sur le front russe, mais aucune information n'est venue confirmer cette nouvelle. On a annoncé aussi qull demeurerait à Berlin pour y prendre part à des commissions et à des conseils. Peut-être 1

Le - surnom d'autrefois du général von Kluck est redevenu d'actualité ; quelles que soient les raisons supérieures qui lui ont fait éviter Paris, il est évident qu'il fut une des causes premières de la retraite allemande de septembre 1914 ; il n'a donc pas pris la capitale française, il a déclanché la violente et heureuse offensive des Alliés, puis après des mois de la monotone guerre de tranchées, il est blessé ; «on surnom reprend une raison d'être : le général von Ungluck. Son temps « d'idole » est passé, évanoui, il ne reviendra plus. Sans doute le Kaiser, pour lui montrer quelque sympathie, l'invita, en septembre 1915, pour fêter la guérison de ses « blessures honorables », à son quartier général alors établi

KLUCK

à PlerS) en Silésie, mais en même temps on annonçait que le général von Ungluck ne commanderait plus à Tavenir sur le front et qu'il recevrait le conmiandement de la landwehr silésienne à Breslau. Il doit y être encore, bien à Tabri, à l'heure actuelle.

Malgré sa retraite, le général von Kluck a bien voulu condescendre à se laisser interviewer par un journaliste espagnol, rédacteur à TA. fî. C. Interview ridicule. Le général ne fît que des déclarations d'une banalité pitoyable. Il relevait de maladie. Quand le journaliste espagnol lui demanda : « Quelle eàt, selon vous, la raison pour laquelle TAUemagne triomphera ? », il répondit emphatiquement : <( Le travail ! »

La gloire haïssable de. von Kluck s'est évanouie, le souvenir de ce qu'il fut dans la ruée sauvage des envahisseurs-oppresseurs demeurera éternellement comme le modèle de la force brutale et de la cruauté, et, comme l'a fort bien dit M. Georges Pioch : (( Il justifie pleinement la confiance

que son empereur mit en lui... si pleinement même qu'il n'est, à coup sûr, personne chez les nègres anthopophages qui, considérant Faction que ses troupes ont menée en Belgique et en France, ne rende grâce aux dieux de n'être point Germain « pour conserver encore quelque chose d'humain.., »

BISSING

Page 1