‹ Silhouettes allemandesChapitre 4 sur 13 · LE GRAND AMIRAL VON TIRPITZ · texte numérisé non relu

LE GRAND AMIRAL VON TIRPITZ

On le prendrait à le voir pour un vieux loup de mer ayant passé sa vie sur les flots. Il n'en est rien, le grand maître de la marine allemande n'a jamais beaucoup vogué sur les océans, il a vieilli dans d'importantes fonctions administratives où il a su du reste prouver qu'il avait des capacités extraordinaires d'organisation et d'imitation. II n'a rien créé de nouveau, il a servilement copié la marine anglaise. Alfred voa Tirpitz est donc pirate deux fois.

Il est de haute taille avec une carrure imposante et sa grande barbe blanche i deux fourches, pour mieux laisser voir soa

fL 'amiral von Tirpitz a donné sa démission le 15 mars 1916. U a été remplacé par Tamiral von Gapelle.]

grarw^ cordon de TAigle noir, lui donne un air majestueux et respectable. Sur ses lèvres naît souvent un sourire. Von Tirpitz ne va pas jusqu'au rire. 11 sourit fréquemment pour un rien. Cela lui vaut le renom d'être d'un abord aimable. Mais ce sourire ne signifie pas grand chose. C'est une expression ordinaire sans éloquence, en réalité de l'adresse et de l'habileté. En a-t-il promené à travers les docks, sur le pont des gros navires, des membres du Reichslag tandis qu'il « souriait de ses moustaches » ? Et cela demandait un concours, un appui pour les discussion^ d'un budget futur toujours croissant ; il avait aussi un sourire pour accueillir les journalistes et écouter leurs questions auxquelles il savait très bien répondre d'une façon emphatique. Diplomatie I Le grand amiral est diplomate, il eût pu devenir chancelier de l'empire à la place de Theobald von Bethmann-HoHweg, î! a préféré prouver que « l'avenir de l'Allemagne est sous l'eau », il a préféré continuer le

TIRPITZ

rôle tenu depuis cinquante et un ans et jouer l'acte final qui doit être son apothéose. Le Lusitania, la flotte cachée à Kiel, grand défilé de victimes innocentes, voilà le couronnement de sa longue carrière.

Longue carrière, certes ; à Berlin, dans tous les ministères^ sur tous les bateaux, on ne rappelle que « Tirpitz Tétemel ». C'est parce qu^il a su avec sa rouerie, sa souplesse et sa persévérance, résister aux tempêtes ministérielles et aux vicissitudes de la politique. Autour de lui, les puissances se révélaient et s'écroulaient, les grands chefs des services importants se succédaient, mais lui paraissait immuable et indéracinable ; cela lui permit d'accomplir avec une ténacité très facilitée par les circonstances un programme dont la réalisation ne pouvait se teire que grâce à une continuité exemplaire d'efforts.

Toute sa vie il a travaillé. Tout jeune, il faisait par son émulation l'orgueil de sa famille. Il avait, étant encore gamin, tant

d'ambition et d'énergie qu'il méritait partout les premières places, et cet amour du labeur, ce désir d'être dans sa partie plus que les autres ne l'ont jamais abandonné, et c'est là la cause méritoire de son légitime succès. Il n'avait pour l'aider et le protéger ni parents haut placés ni, au début, de relations influentes. Sa famille était plutôt humble. Il a gagné ses premiers grades par son mérite, et c'est par sa seule volonté qu'il s'est imposé à l'attention de ses chefs, des ministres, de son Kaiser.

Comme je le disais précédemment, il est diplomate, mais il n'est pas intrigant ; il a su être habile non pas tant pour lui que pour faire aboutir les projets qui intéressaient au plus haut degrf sa patrie. La diplomatie et les détours de la politique, il les a appris au cours de bien des évolutions auxquelles il s'est trouvé mêlé, et il n'a pas subi l'orage des interpellations, surmonté fe routine et les difficultés des organisations sans apprendre les finesses de cette diploma-

TIRPITZ

tie et rimporlance de savoir vouloir au bon moment et de la bonne façon. Depuis dixsept ans, il occupe le même poste. Réfléchissez à cela ! Dix-sept ans consacrés à un effort constant, à la réalisation d'un but précis, dix-sept ans sans une interruption pendant laquelle une main sacrilège aurait pu anéantir les résultats des premières tentatives. Sans doute, il faut reconnaître et les qualités de von Tirpitz et son adresse, mais ne faut-il pas aussi déclarer qu'il a eu une chance exceptionnelle ? Beaucoup de nos grands chefs en France auraient pu faire des merveilles s'ils avaient possédé pendant dix-sept ans Fautorité et ses responsabilités. De plus von Tirpitz avait précédemment consacré trente-cinq ans de son existence à étudier des projets qu'il rêvait de pouvoir mettre à exécution. Dommage pour l'harmonie d'une telle vie qu'il y ait à son crépuscule des meurtres, des crimes et du sang !

Il naquit en 1850 à Kûstrin-sur-l'Oder,

et rien ne semblait le destiner à la carrière qu'il choisit plus tard. La marine allemande n*élait alors qu'une petite réunion de bateaux sans valeur. Alfred Tirpitz en 1865 entra à l'école des cadets ; en 1869, il était promu lieutenant, en 1875, il était lieutenant commandant ; on le considérait déjà — et il n'avait que vingt-cinq ans — comme un organisateur habile et un travailleur prêt à entreprendre le plus gigantesque effort. En 1891, Tirpitz est nommé chef de l'Etat-major de Kiel. C'était le mettre à un poste où il pouvait donner la pleine mesure de ses moyens. Il ne déçut pas les espérances et il s'attela à la, création et au perfectionnement du service des sousmarins. L'estime qu'il avait su conquérir lui permettait d'avoir des volontés ; il sut non seulement s'occuper de détails techniques et de réalisations scientifiques, il comprit encore qu'un service pour fonctionner convenablement doit avoir des cadres d'officiers hors ligne, soigneusement en-

HRPITZ

traînés et choisis* Puisqu'on lui laissait toute liberté d*agir, il sut en profiter et réunir des collaborateurs capables. C'était une double habileté : son prestige personnel s'en accroissait d'autant. En 1898, il fut nommé sous-secrétaire d'Etat de l'Amirauté à Berlin. Dans ce poste envié, il devait compter trouver bien des embûches car les jaloux ne manquaient point. Tirpitz conserva son assurance et triompha de toutes les difficultés ; il triompha même si pleinement que deux ans plus tard il fut nommé vice-amiral.

Ses partisans ne l'appelaient pas encore V Éternel, mais il lui avaient attribué un surnom plus louangeur qui disait hautement à quel point ses qualités étaient reconnues.

Il était le Maître.

Le Maître avait depuis longtemps de vastes projets ; un incident lui permit de les faire connaître, son habileté fit le reste.

A l'automne de 1899, Tirpitz prouva à la suite de la capture par un vaisseau anglais d'un paquebot-poste allemand que l'Alle-

magne ne pouvait pas grandir sans avoir une puissance maritime considérable. Il était nécessaire de protéger un commerce toujours progressant contre des concurrents bien outillés. Pour récompenser le viceamiral de son plan merveilleux, on commença par lui attribuer un titre nobiliaire.

Le modeste natif de Kûstrin-sur-rOder devint von Tirpitz. Ce qu'il demandait fut voté au milieu d'un grand enthousiasme.

Mais il n'était pas encore satisfait. En 1902, il obtint de faire construire des bateaux de guerre de 13.000 tonnes. L'année suivante, il est fait amiral. En 1907, il demande et on lui donne d'énormes crédits supplémentaires. En 1908, Guillaume le fait chevalier de l'Aigle noir, la distinction la plus haute et la plus recherchée.

Ainsi chaque effort de von Tirpitz avait son succès et sa récompense. En 1914, il apporta au canal de Kiel les derniers perfectionnements et prévint son empereur que

hrpitz

sa flotte était prêle. Quelques mois plus tard, la guerre était déclarée.

Von Tirpitz est prudent et il n'aime pas qu'on raconte des histoires sur son compte.

Il évite avec sa diplomatie coulumière de fournir aux annalistes matière à des articles pittoresques sur sa haute personnahté.

Pourtant c'est lui-même qui a raconté l'histoire suivante dont il se dit le héros :

« Je me promenais par ime nuit très noire avec un ami dans un petit bois non loin de Berlin et tous les deux nous fûmes très étonnés de constater le nombre extraordinaire de vers luisants qui brillaient sur les plates-bandes et les gazons. Soudain nous vîmes dans l'obscurité d'un taillis un ver luisant çU>nt l'éclat était surprenant.

— Je veux le rapporter chez moi, m'exclamai-je, et je m'élançai. Mais mon élan fut arrêté par deux cris, un cri de douleur et un cri de colère.

Le cri de colère, il fut lancé par un gros rentier allemand qui paisiblement fumait

un énorme cigare dans la tiédeur du soir, le cri de douleur, c'est moi qui le poussai, car je m'étais sérieusement brûlé les doigts au bout incandescent du cigare trompeur. »

Von Tirpitz, si habile à voir dans les ténèbres de la politique, s'y connaît-il en signaux lumineux comme en vers luisants ?

Von Tirpitz est-il anglophobe ? Non ! Il admire les Anglais. Ses filles ont été élevées en Angleterre, comme sa îemme du reste, et en vérité, il est évident que son mérite a consisté à avoir l'émulation de l'inspiration. Il a copié la marine anglaise. Il a copié les décisions de Lord Fisher, il a tenté de Tégaler, de le surpasser sans toutefois y parvenir. Mais depuis la guerre von Tirpitz n^a du goût pour les choses anglaises qu'en cachette. Hypocritement, il renie sa prédilection pour tout ce qui est Made in England. Dès le premier jour des hostilités, il a absolument défendu à sa famille de parler anglais même dans l'intimité et on ajoute qu'il fît de sa belle biblio-

TIRPITZ

Ihèque scientifique qui réunissait de magnifiques volumes anglais un brasier de haine.

Il n'a pas épargné non plus les romans et les livres variés qui furent les compagnons, les amis de ses filles. Leur crime était d'être anglais, il les a brûlés. Gageons que cependant il a dû sauver de ce jugement sévère quelques-uns de ces beaux livres où il a étudié minutieusement les détails de la première marine du monde qu'il voulait égaler par le nombre sans vouloir l'égaler par l'honneur.

Le Kaiser a pris von Tirpitz en amitié.

Il lui demande volontiers conseil et préfère ses avis à ceux des personnalités plus intrigantes. Les bruits de la démission du grand amiral ont toujours été démentis, il est attaché à son poste et il semble bien que rien ne pourra l'en retirer tant que Guillaume aura quelque autorité en Allemagne.

Le jeune Wolf von Tirpitz, qui étudia jadis à Oxford, est actuellement prisonnier en Angleterre. L'été qui précéda la guerre,

il fut reçu en Angleterre chez Mrs Churchill avec qui il joua au tennis, il fut reçu chez le premier lord de l'Amirauté. N'estce point drôle ? Le sous-lieutenant Wolf von Tirpitz était à bord du Mainz qui fut coulé au large d'Héligoland en août 1915. Ilnagea revêtu de son imiforme pendant vingt minutes avant d'être recueilli par une des chaloupes du croiseur LiverpooL C'est un prisonnier de guerre heureux. M. Winston Churchill télégraphia lui-même à von Tirpitz le père pour le rassurer sur le sort de son fils.

Von Tirpitz le père n'a pas toujours l'humeur conciliante et agréable, en dépit de son continuel sourire. M. Frédéric William Wile eut l'occasion de le voir eii mars 1907 et voici comment l'Etemel s'exprima :

w Pourquoi .les journaux anglais publientils d'aussi longs télégrammes chaque fois que nous lançons un cuirassé ? Est-ce que nos journaux s'inquiètent de chaque nouveau bateau que construit l'Angleterre ? Pour-

TIRPITZ

quoi cette constante suspicion à Tégard de nos actes ? »

Les bateaux, les cuirassés allemands demeurent à l'abri derrière le canal de Kiel si coûteusement dragué, élargi. Le labeur de plus d'un demi-siècle de Teffort d'un seul homme est inutile.

Cependant, en Allemagne, on a toujours pour lui une grande admiration. A la fin de 1915, la ville de Wilhelmshaven annonce qu'elle allait élever une statue de bois en l'honneur de l'amiral von Tirpitz. La marine, jalouse de voir l'armée connaître tant de succès avec la statue de von Hindenburg où la populace vient enfoncer des clous, voulait avoir une effigie de son héros. Je crois bien que la statue n'a pas été édifiée, car, dans les premiers jours de décembre, l'Académie des Arts de Berlin écrivait au Bourgmestre de Wilhelmshaven pour le supplier de ne pas réaliser ce projet : « Dans l'intérêt du prestige de notre art allemand et de notre Kultur, nous vous prions avec

instance, vous et les autorités de la ville, d'empêcher Texécution du projet consistant à planter des clous dans une statue de von Tirpitz. »

Von Tirpitz est une figure curieuse. Sa grande barbe qui vient mourir en fils d'argent sur les décorations qui constellent sa poitrine lui donne un faux air de Neptune.

On ne dira sans doute pas plus tard en Altemagne qu'il fut un grand marin, puisqu'il se borna à naviguer habilement dans les tempêtes ministérielles, mais qu'il fut un puissant organisateur. Dans le monde entier le nom de von Tirpitz demeurera accolé au souvenir du Lusitania et des petits enfants tués lâchement. Universellement il sera le grand restaurateur de la piraterie.

BULOW

Page 1