LE PRINCE BERNHARD VON BULOW
Depuis sa chute sensationnelle en 1909, il a vécu souvent dans Tombre, mais toujours souriant, car il n'a jamais douté que son règne, malgré des orages, n'était pas fini encore. Maintenant, après son insuccès en Italie, il semble oisif et en marge des événements ; ne vous y fiez pas. L'empereur Guillaume ne Ta pas appelé pendant des années « Mon Bernhard » pour oublier soudain son habileté et son adresse ; le prince Bernhard von Biilow est de ces hommes qui ont d'autant plus d'influence qu'on ne sait pas au juste celle qu'on leur peut attribuer.
Bernhard-Henri-Martin-Charles von Bulow naquit en 1849, à Kleinflottbeck, dans le Holstein, d'une famille au service du
Danemark. Il se flatte de connaître les actes (le ses ancêtres depuis le XIP siècle. II fit ses études à Leipzig, à Fécole des Sciences politiques. Il s'engagea à vingt et un ans pour faire la campagne de France en 1870.
En 1873 il était référendaire à Metz ; puis il fut secrétaire à Rome, attaché aux ambassades de Pétrograd, Vienne et enfin chargé d'affaires à Athènes. Il fut un des secrétaires du congrès de Berlin en 1878, puis, deux ans plus tard, premier secrétaire à Paris où il demeura assez longtemps pour bien connaître nos gouvernants, leurs idées, leurs tendances et les habitudes et les aspirations du peuple français.
Soudain Bernhard von Bûlow fit une fugue. De Paris il se rendit à Dresde où il rencontra le comte Dœnhoff, envoyé prussien dans cette ville. Le comte Dœnhoff était sérieux, grave, solennel, il détestait la musique, que sa femme adorait. Von Bûlovvr s'éprit d'amour pour la comtesse et l'enleva. La comtesse, une Italienne, prin-
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cesse de Camporeale et belle-fille de rancira minisire et présidait du conseil italien Mingbetti, était jolie et distinguée. Le comte Dœnhoff obtint le divorce, puis von Bûlow se servit de ses influences au Vatican pour faire annuler le mariage et il épousa la musicienne en lui promettant qu'avec lui elle pourrait goûter tous les charmes de cet art qui fait naître tous les enthousiasmes et les consolations, car luimême aimait passionnément la musique.
Von Bûlow emmena sa femme en 1884 à Pétrograd où il fut conseiller d'ambassade, en 1888 à Bucarest où il devait occuper le poste de ministre plénipotentiaire.
M. Robert Scheffer qui Fa connu à cette époque en a fait son portrait : <« Il n'était encore que baron, il portait orçueilleusement à Foccasion son uniforme de hussard de la garde. Il était glabre, svelte, à*une amabilité hautaine, et méprisait avec franchise ses collègues. Sa lecture était variée et approfondie. Enthousiaste de
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Gœlhe, il citait Montaigne dans le texte, à propos et sans accent ; autoritaire, il contredisait la reine Elisabeth de Roumanie ai persiflait Carmen Sylva, qui ne partageait pas ses opinions littéraires, en lui prouvant, sans trop de ménagements, qu'elle raisonnait à côté de la question. »
M. Robert Scheffer ajoute un peu plus loin : « Bon protestant d'ailleurs, il communiait. Et ainsi eus-je l'honneur, lui passant après la reine Elisabeth, de communier à sa suite... par ordre de Sa Majesté. C'était un vendredi saint. M. de Bûlow avait arboré son plus bel uniforme de hussard. De hussard de la mort. »
En 1893, Bernhard von Bûlow fut nommé ambassadeur d'Allemagne près le QuirinaL Son mariage lui donnait accès dans la haute société romaine. En juillet 1897, il fut nommé en remplacement du ministre Marshall von Bieberstein au sous-secrétariat des affaires étrangères.
En 1900, il succéda comme grand chance-
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lier au vieux prince Clovis von Hohenlohe.
Guillaume II annonça lui-même à Bernhard vcmi Bûlow sa nomination. Il crut apercevoir une ombre sur le front du nouveau ministre.
— Eh bien ! quoi... vous n'êtes pas satisfait ? demanda Guillaume.
— J'aurais mauvaise grâce, sire, à ne pas l'être entièrement. Mais je pense à ma femme... Elle ne peut manquer de se réjouir de me voir devenu chancelier. Seulement elle déteste le palais gigantesque delà chancellerie. C'est eile qui dirige tout dans notre intérieur. Elle a fait de notre résidence actuelle un « home » délicieusement élégant, confortable et hygiénique. J'ai peur qu'elle ne s'effraie à l'idée de passer deux ou trois mois au nettoyage de l'immense palais de la chancellerie.
— Qu'à cela ne tienne ! mon Bernhard, vous pouvez être pleinement rassuré ! Présentez mes meilleurs compliments à la baronne et dites-lui bien que je me ferai un
plaisir de contribua à lui rendre cette besogne moins pénible.
Sur cette promesse réconfortante, le nouveau chancelier se retira, convaincu que le Kaiser allait mettre à sa disposition un régiment de nettoyeurs. Il fut bien décontenancé quand, à quelque temps de là, la princesse reçut un petit colis « par ordre de Tempereur ».
Ce n'était pas im régiment de nettoyeiu's, c'était un paquet d'une centaine de savons (1).
Ce que fut le long stage que Bernhard von Bûlow accomplit à la grande chancellerie, on le sait. Et il suffira de citer ces quelques lignes de M. Henri Welschinger pour le rappeler : (c Son action politique, qui dura douze ans, fut prenante et tenace. Elle s'inspirait avant tout du souci de la force allemande ainsi que des intérêts libéraux et conservateurs. Sous des apparences cour-
(1) Kaiseriana, pages 58 et 59.
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toises, elle s'inspirait des doctrines cyniques et des volontés autoritaires de Bismarck. »
L'Empereur Guillaume a pu avoir des amis plus intimes, des confidents plus favorisés que von Bùlow, mais il a longtemps eu pour le chancelier-diplomate cette sympathie mêlée d'effroi que les souverains ne cessent d'avoir pour ceux qu'ils estiment très habiles, trop habiles. Il l'eût voulu comme conseiller perpétuel et, dans le même temps, il le laissait démissionner, s'en aller, presque tomber en disgrâce. Une fois, pendant un voyage en Italie, le Kaiser, pris par sa manie d^écrire beaucoup, adressa à von Bûlow toute une collection de cartes postales illustrées, mais le voyageur impérial ne trouva que de bien banales remarques à écrire au très fin diplomate ; sur une carte postale s'étalait cette déclaration : « Beau temps. » Sur une autre : « Panorama splendide. » Sur une troisième : « Pays charmant. » Sur une quatrième : « Il fait
chaud » et ainsi de suite. Ce n'était pas de la haute littérature. Les pensées étaient peu profondes. Le moindre employé de commerce en tournée use .de ces banalités. Von Bûlow n'en est pas moins très fier de sa collection qui ne court pas les rues (1).
Guillaume II éleva von Bûlow à la dignité de prince en juin WH^ le jour même où en France M. Delcassé se trouvait dans Fobligatron de démissionner à cause de TAUemagne. Le Kaiser aime< et redoute Vesprit de von Bûlow. Nul ne sait mieux qjie le prince tourner un compliment, une plaisanterie, une raillerie, un jeu de mots. Il parte d'un ton grave et soudain une pointe pique. Il aborde tous les sujets, les discute, les commente, les critique et se joue, au milieu de beaucoup d'érudition et de multiples indiscrétions, de celui dont il parle ou de céini à qui il parle.
A l'occasion, il sait être courtois, affable.
<1) Kaiserîana, page 145.
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charmeur. Il sourit volontiers, car il sait qu'on prend plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre, et quand il veut être aimable, un tel rayonnement émane de toute sa personne soignée, élégante, qu'il conquiert et convainct, qu'il persuade et qu'il triomphe avant même d'avoir longuement parlé. S'il a affaire à forte partie, il met en œuvre toutes les séductions perfides de son éloquence qui est grande, de ses manières qui sont très aristocratiques. Mais sa qualité principale est de savoir garder, au milieu des orages les plus terribles, un sang-froid et un calme qui lui permettent d'en éviter les résultats funestes. Par ailleurs, il est fort vaniteux, ferme, résolu et il ne se fie guère qu'à lui-même. Jamais il ne livrera à ceux qui l'approchent les idées qui l'occupent ou les soucis qui le préoccupent. Il aime agir seul, à sa guise. S'il parvient à ce qu'il veut, il continue ; s'il échoue, il continue aussi, car il est têtu. Il a con-
cline. Les plus grands hommes ont leurs faiblesses. Von Bûlow pouvait gouverner l'Empire allemand, il était lui-même gouverné par Mohrchen.
On peut parler au prince de promenades à cheval, de promenades à pied, il ne faut pas lui parler d'exercices plus violents.
Comme le grand Chamberlain, il déteste tous les sports, et il a pour le tennis, le golf ou Taviron le dégoût le plus violent.
Le séjour préféré de von Bûlow était celui qu'il faisait en Italie, à la Villa Malta ou Villa des Roses où nul ne pénétrait sans y être spécialement convié. Il faisait aussi avant la guerre de fréquentes visites à Kleinfiottbeck, son pays natal, près de Hambourg. Il villégiature aussi dans la petite île de Nordemey, en vue de la côte frisone.
Le 7 novembre 1908, Bernhard von Bûlow se rendit à Potsdam pour morigéner son Kaiser sur son incontinence de langage.
Le Kaiser très loquace venait d'accorder à
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un rédacteur du Daily Telegraph une interview que tous les ministres allemands déclarèrent maladroite {1). Le chancelier demanda à son maître d'avoir à Favenir une réserve plus grande et d'imiter de Conrarl le silence prudent. Il fit plus. Il démentit Guillaume II publiquement, à la tribune du Reichstag, le 11 novembre 1908.
« La constatation que la publication de ses entretiens n'a pas produit en Angleterre Teffet que Sa Majesté Tempereur en attendait, mais a fait dans ce pays (en Allemagne) une sensation profonde et une douloureuse impression — j'en ai dans ces jours difficiles acquis la certitude — conduira Sa Majesté Tempereur à observer désormais dans ses entretiens prives cette réserve qui est aussi indispensable pour une politique suivie que pour l'autorité dé la couronne. »
On dit que Guillaume fut extrêmement
(1) Kaiseriana^ page 78.
vexé de la remontranoe et qu'il en conçut un mécontentement immense et il prouva, moins d'un an après, que sa rancune n'était pas apaisée. Von Biilow, pour couvrir les dépenses de la construction des dreadnoughts demandés par von Tirpitz, voulait imposer les successions. Les impôts furent refusés.
Guillaume ne fit rien pour sauver celui qui quelques mois plus tôt ne lui avait pas ménagé les rappels à l'ordre. Le 14 juin 1909, Bemhard von Bûlow donna sa démission après avoir occupé le poste de chancelier pendant dix ans.
On raconte que Guillaume, sans doute par frayeur, donna à von Bûlow l'assurance qu'il gardait son « inébranlable confiance ». VImperial Gnzette imprima même ces deux mots.
Bemhard l'heureux, le chançard, comme on l'appelait communément à Berlin, prit la chose ie mieux du monde. H alla se fixer à Rome dans sa chère Villa Malta. 11 y demeura cinq ans, confiant dans sa desti-
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née. Il était persuadé qu'il n'avait pas fini de jouer son rôle- Très superstitieux (1), il se raf^peiait que jadis une vieille bohémienne lui avait fait concevoir pour son avenir des rêves qui ne s'étaient point encore réalisés. L'histoire était ancienne, elle remontait au début de la carrière de celui qui devait plus tard devenir grand chancelier et prince. C'était au cours d'une prom^tade ; une femme âgée rencontra le jeune homme, le dévisagea, lui prit la main qu'elle étudia et dans son jargon qu'un compagnon traduisit à rintéressé, elle déclara :
— Vous serez ministre, puis ambassa-
(1) Les superstitions de von Bûk>w rapp^ent -un joà mot du oardinal Mathieu.
Ce prélat dînait un jour à Rome dans une maison amie où le pvince allemand avait été aussi invité, et Ton était treize à table. Von Bûlow était visiblement inquiet. U finit, dans Tespoir d'un réconfort, par sonder le cardinal Mathieu. Alors celui-ci, avec un fin soiu-ire, lui répondit :
— Rassurcat-vous. Le nombre treize ne serait à craindre qu'autant que dans un dîner exquis comme celui-ci, il n'y aurait à manger que pour doiae.
deur, puis plus encore, sans doute chef d'un étal bouleversé par une tempête.
Bernhard von Btilow en disponibilité d'emploi attendait la réalisation de la pro-^ phétie, tout en travaillant. Il fit, quelques mois avant la guerre, paraître un gros ouvrage sur La politique allemande. Le 4 décembre 1914, il fut chargé de remplacer M. von Flotow, ambassadeur d'Allemagne à Rome, à la villa Caffarelli. La situation devait être grave pour que le Kaiser oonsentît à faire cesser la retraite de celui qui avait osé le rappeler à Tordre de façon très sévère et publique.
Von Bûlow avait pour mission de retourner Topinion de l'Italie et de ses gouvernants. S'il pouvait réussir à faire sortir l'Italie de sa neutralité au bénéfice des Empires Centraux, quel triomphe et aussi quelle vengeance !
Il se mit ardemment à l'ouvrage suivant les plans qu'on lui avait donnés. Il visita, reçut, donna des dîners, distribua habile-
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ment de befies paroles, peut-être plus. Il se multiplia. M. J. Rudel a raconté qu'il oîla avec sa femme un matin visiter une école où les élèves allemands sont en majorité. Le prince, les ayant passés en revue, fut particulièrement attiré par une petite tête blonde, aux cheveux bouclés, aux yeux bleu clair. L'ambassadeur du Kaiser fit cet éloge :
— Voilà, dit-il, le véritable champion de notre race. Bravo ! Tu seras plus .tard un bon soldat allemand, l'un de nos vaillants grenadiers.
L'enfant rougit et puis, ayant fixé un instant sur le prince des grands yeux étonnés, avec un ton de fierté lui répondit :
— Altesse, je ne suis pas allemand, je suis anglais !
La princesse von Bulow secondait son mari de son mieux. Celte italienne musicienne avait déclaré loi^ de l'invasion de la Belgique par les Allemands « que. les premières semaines de la guerre l'avaient
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fait frémir d'enthousiasme comme les premiers coups d'archet d'un opéra de Wagner ! »
En dépit de toutes ses finesses, le diplomate ne réussit point dans sa mission. Il fît savoir, par la plume de son ami Técrivain von Voltolini, que son échec était imputable à la politique maladroite et néfaste de Vienne.
Au mois de mai 1915, il quitta la villa Malta et retourna en Allemagne. On dit que Guillaume auquel von Bùlow avait promis une éclatante réussite conçut pour Texchancelier un mécontentement si grand qu'il ne voulut "point le voir. Von Bûlow n'a pas oublié la prophétie qui lui fut faite et il espère toujours que le jour de la revanche viendra. Et en effet, le voilà en Suisse à Lucerne. Qu'y fait-il ? Pour le compte de qui travaille-t-il ? La mission est secrète.
Elle est bien dans le caractère du prince.
Ne rien dire, ne rien laisser deviner. Par la Gazette de Cologne, il a fait démentir
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que son séjour fût nécessité par des pourparlers de paix.
« Le prince et la princesse de Bûlow, dit la Gazette, ne consacrent leur temps qu'à la beauté du merveilleux automne, des lacs et des montagnes, ils font des excursions en automobile et reçoivent, comme ils le font partout, les visites de leurs bons amis et connaissances. Comme le prince voyage de façon privée et sans aucune suite, il lui est absolument impossible de lire toutes les histoires sur ses mystérieuses missions ou de démentir toutes ces fantaisistes inventions. Le prince von Bulow est accoutumé à tous les ennuis de cette espèce et tout cela n*a aucune importance sur son séjour à Luceme. »
Puis le prince von Bûlow, qui était censé ne voyager avec aucune suite, envoya son secrétaire dans toutes les rédactions des journaux locaux pour les assurer qu'il venait villégiaturer. Puis le prince von Bûlow adressa en Italie des messagers de
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confiance. Pms il se trouva, comme par hasard, organiser des dîners qui ne réunissaient pas de vagues convives mais qui mettaient en contact des personnages importants.
Von Biilow veut jouer au plus fin. Son jeu a toujours été de brouiller les cartes de ses adversaires. De sa villégiature neutre, arri\^era-t-il à quelque résultat ? Peut-être certains de ses fidèles Pespèrent-ilSy mais nul ne le souhaite plus que lui, car ce sceptique qui adopte volontiers une attitude blasée et désabusée tient à une chose : à regagner Testime admirative de son maître le Kaiser.
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