‹ Silhouettes allemandesChapitre 7 sur 13 · LE MARÉCHAL VON HINDENBURG · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL VON HINDENBURG

Paul Benckendorff von Hindenburg naquit à Posen en 1847. Sa jounosse se passa dans les petites garnisons de Pinne et de Glogau où son père fut officier. Lorsqu'il quitta rècole de cette dernière ville, il reçut le certificat suivant : « Exceplé ^on bavardage, sa conduite a été boriue. Ses progrès en notions religieuses, en laîia et en géographie ont été suffisants, mais Tarithmétique est au-dessous de tout. »

Les parents qui rêvent pour leurs enfants d'un avenir semblable à celui du maréchal seront réconfortés de voir qu'il ii est pas absolument nécessaire de « mordre au colcuj » à l'école pour devenir Tidole d'une nation. Du reste, l'écolier bavard a appris

à se taire et il s'est mis à T arithmétique un peu plus tard. Il entra par la suite à 1 école des cadets.

Sa lamille avait été une famille de soldats.

Depuis qu'en Allemagne on veut le dédommager du long oubli où il y avait bien un peu de disgrâce — on chercherait en vain dans te Wer isVs ? {Qui es4-ce ?) de 1914 le nom de von Hindenhurg ^^ o« a rechendié avec complaisance ieâ faits et gestes de ses aïeux d*ns Thisloire et les historieâs de Ber- Iki déclarent cpie vingt-trois Bewcfceftdoï^ sont connus pour avoir été de bons soidate et être morts au service de ia pab^ie, sous les tonniàres des Electeurs éa Brandcfcourg et des rois et Prusse". Quatre Beaidiendorff, dont le mwéchai hii-même, servkent è'Attemagae penfltnt k guérie de 187Ô. iy'ma y trouva la i&ort, deux autres fur^a^ btessés-

La première guerre à iaquêHe frit part le Meutenairt von Hindenburg fut celte de 1866. Il a écrit à ce propos : « Il est grand teamps qu'on Hindentnrg sente une tm»

HBBKNBUBG

eacore l'cNde^mr de la poudre, car pour iin seldi^ to gittire esk k conditîoxi noroaiale. »

A Rosborttz; U ixà blesoé d'une halte à la tôte. S'il a\mà âé sHeixù im demé-centifiièlre pfeg bas, A eûl lÉbè tué. Le ma^tkdA a cfnaseiw daas sa Bsaison de Hambourg le cfifôque troué par la balle. Pendant la guerre ée 1830^ il fut particulièremec* heureux ; iï ]^t part à plusieurs grades bata^m^, U Be fut pas blessé ; xme seule foîa, une balle Tatteignit,^ .mai& elle ne fit qu'érafler le cuir épim de S6$ bottes. Il fut déomr^ de la crmx ée 1er à la bataille de Samt-Prir^. Slait*^ a rumalt^étalàe ? On le trouva engagé so^fô son cheval mort II était sérieiîb»einent m&m^j mais tà était ind^nne.

A cinquante-quatre ans^ il devint corn- QfMâidant de corps d'année.

Aparès use carri^^ sans ^ands incite. its;»

il fut mis à la retraite en l&U ; on l'appelait alors (m le viemc F mi ou YH<^mme des Lacs, Le p^^ varie rapide«nent ses opinions.

Aujourd'hui (m en fait un demi-dieu.

-►lia —

Lorsque la guerre éclata, il y avait lous les jours au café des Tilleuls, à Hanovre, un vieux bonhomme toujours solitaire, reufi'Ogné, au parler sec et désagréable, qui Usait avec attention les journaux dans son coin habituel. Ce client taciturne faisait en passant un signe rapide qui équivalait a un bonjour à deux ou troi^ autres « piliers »

du petit café et, une fois installé à sa table^ il s'entourait de silence. Parfois m vieux retraité venait s'asseoir en face de lui jour faire une partie d'échecs. La partie était interminable. Les deux partenaires, sans échanger une parole, faisaient manœuvrer avec lenteur leurs pièces réciproques, tendis que les pipes bien bourrées dégageaient d'épais nuages de fumée.

Si vous aviez demandé au propriétaire du café des Tilleuls quel était ce paisible client, il vous aurait répondu :

— C'est Hindenburg, un général en retraite qui habite à Hanovre. Il vient régulièrement ici, mais il ne cherche pas à se

HINDENBURG

lier» il est peu sociable, il connaît peu de geœ». Il vifiont toujours avec deux on trois cfaicas. C'est im original.

Aujourd'hui le café des Tilleuls e^t sur le poifit de s'ap^pirfer le café Hindenburg. On montre avee orgueil le coin où l'original prenait ^ce. I>e cet homme, dont on ne savait rien, dont personne ne cherch-ait à connaître l'obscur passé, dont tout le monde respectait par inéifférenoe l'effacement et la sauvagerie, Hsoiovre est aujourdliui fier.

On rappelle volontiers que sa famille, originaire de la Prusse orientale^ était pauvre, que sa carrière à lui fut sans éclat, mais quelle se passa dans l'étude et les privations, que le jeune lieutenant dont la solde n'était que d'une demi-couronne par jour soutenait sa mère devenue veuve. On rappetàe qu'il travailla avec tant de zèle qu'il fut reçu au concours de capitaine d'Etatmajor te premier de la liste. On ajoute que SCS camarades ne l'aimaient guère, car il ne se mêlait jamais à leurs réunions, à leurs

jeux et à leur fôtes ; mais que ses hommes^ le respectaient parce qu'ils savaient qu'il y avait sous la rude écorce un bon cœur. Dans ce respect du soldat pour le chef, se mêlait à dire vrai une grande frayeur, car Hjnden-^ burg était à cheval sur la discipline. Quand il parlait, ilvoulait être obéi et promptement^ L'un de ses soldats a raconté : « Nous l'cippelions « Papa Hindenburg », c'est <:|U'il savait à l'occasion accomplir les actes qui vont droit au cœur. Je l'ai vu restant au chevet d'un malade toute luie nuit, je 1 ai vu donnant sa propre tente à un sous-officier sérieusement indisposé. »

Donc, quand la guerre éclata, Hindenburg vivait modestement de sa maigre pension à Hanovre, promenant ses chiens, flânant par les rues, fréquentant le café des Tilleuls. Le seul moven d'adoucir cet homme aux regards méchants et que les gamins déclaraient terrible était de lui faire cadeau d'un chien ou plus simplement de lui offrir un bon cigare. Hindenburg a tou--

HIKDEPiBURG

jours beaucoup fumé, il fume toujours beaucoup, surtout la nuit, quand il ne peut dormir, ce qui arrive fréquenunent.

Lorsque la déclaration de guerre survint, Hindenburg demanda un commandement ; son offre fut déclinée et il demeura à Hanovre, sans rien changer à sa vie. Il se contenta d'acheter une gazette de plus l'après-midi. Ce fut à son cher café des Tilleuls qu*il apprit la prise de Liège et de Namur, la ruée de l'armée allemaijde vers la France, la terrible bataille de Mons. Il discutait la campagne et la stratégie avec ses amis, comme un vétéran ^nt les jours de bataille avaient disparu pour ne plus revenir. C'est alors que se produisit un changement inattendu.

Le général von Ludendorf, qui avait été son compagnon d'armes, mentionna son nom au Kaiser. Guillaume se prit à rire en disant qu'on ne pouvait rien attendre du vieil « homme des Lacs » ; mais justement l'armée allemande éprouvait des difficultés

dans la région des Lacs de Mazurie ; le Kaiser se souvint d'Hindenbnrg et l'ordre qui n'était plus espéré arriva à Hanovre. Il fal« lait rejoindre l'armée de la Prusse orientale. Le soir même, la table du coin au café des Tilleuls fut occupée par un autre ; elle n'a plus revu son habitué de tant de jours, le vieil original.

«Soudain, a raconté le maréchal luimême, vint le télégramme m'annonçant que l'empereur me donnait un commandement dans l'armée orientale. Je n'eus même pas le temps d'acheter des vêtements chauds et de rendre présentables mes vieux uniformes.

Ce furent des sleeping-cars, des wagons de luxe ; je gagnai la Prusse orientale à la façon d'un prince, tout s'accomplit le mieux du monde. »

Quelques semaines plus tard, il commandait un corps d'armée de réserve et faisait reculer les Russes à Augerburg. Bientôt le général oublié se trouva maître du commandement suprême de l'armée de la Prusse

HINDENBURG

orientale, acclamé par toute rAllemagne comme un envoyé céleste, et Tempereùr ravi le nommait maréchal.

Ce qu'il a fait sur le front oriental, au point de vue militaire, de plus compétents que moi le diront. Il importe surtout de constater que Foriginal du café des Tilleuls ne s'est pas modifié au grand quartier général. Il fume toujours énormément, surtout pour occuper ses insomnies. Il ne médite pas ses plans, il les fume. Dernièrement, s'ennuyant seul, il se souvint qu'il avait laissé à Hanovre im chien qu'il aime particulièrement ; il l'envoya chercher par un officier de confiance dont il signa lui-même le sauf-conduit.

Pourquoi a-t-on surnommé Hindenbiurg YHomme des Lacs ? C'est parce que, depuis longtemps, il a étudié spécialement la région des lacs de Mazurie. Jadis il avait emprunté un canon à la garnison de Kœnigsbei^ et il faisait pendant des journées entières tirer ses artilleurs dans les lacsi pour voir les effets

obtenus par des obus de forces différentes.

De plus, il faisait promener son canon uïi peu partout, par les chemins, par les routes, afin de se rendre compte de la résistance du sol. Si le canon s'embourbait, il fallait se hâter de le dégager tandis qu'il consultait sa montre ; il voulait savoir la consistance de la boue dans tous les endroits.

On appelait à Kœnigsberg Hindenbui^ l Homme des Lacs ou le général la Boue, Il y a trois ans au Reichstag était soulevée la question des dessèchements des marais de Mazurie. Hindenbiu'g, mis au couradt, demanda une audience au ministre de la guerre, puis, après Texposé de son opinion, ->^t-^^»i- di^1<^{içu<^ ail R^ich<8tag comme porte-

parole du ministre. Le général prononça un grand discom*s, dans lequel il démontra que dessécher les marais de Mazurie, c'était se priver d'un obstacle naturel très important sur cette frontière peu défendue de la Prusse orientale. Cette opinion prévalut et le projet ne fut pas voté.

HINDENBURG

Il y a quelques années les grandes manœuvres allemandes eurent lieu dans celte région. Le Kaiser commandait une armée. Hindenburg en commandait une autre. Ils étaient adversaires. Le Kaiser fil tomber les forces d'Hindenburg dans un piège. A la fin de la journée, le Kaiser demanda au général vaincu ce qu'il pensait de la journée.

— C'est très joli, Votre Majesté, c'est très joli parce que c'est pour rire, mais si nous avions combattu réellement je vous aurais mangé Vos hommes. Votre Majesté a fait plusieurs erreurs énormes. J'aurais pu prendre Vos hommes à revers si ça avait été une bataille véritable, et tous ceux que je n'aurais pas tués je les aurais poussés dans là Baltique.

Jamais le Kaiser ne pardonna cette rude franchise à son adversaire d'un jour et le vaincu des manœuvres dut bien savoir pourquoi il demeurait si longtemps inoccupé à Hanovre.

SILHOUETTES ALLEMASJtfES

Hindenburg se pique d'être un humoriste. Mais son humour est d'un genre que nous ne comprenons guère. Avant de quitter Inslerburg, en Prusse orientale — ^'est la Gazette de Francfort (8 octobre 1914) qui raconte ce fait — les Russes ne purent pas tout détruire ou tout emporter comme ils l'auraient voulu. Il s'efforcèrent de rendre tout inutilisable. C'est ainsi qu'ils arrosèrent de pétrole d'énormes approvisionnements de pain. Quand le général apprit la chose, il ordonna :

— Il ne faut pas discuter sur les questions de goût. Les Russes ont leurs préférences. Ce pain servira à nourrir les prisonniers russes jusqu'à épuîsen^ent de cet approvisionnement !

Personne ne ferait comprendre à Hindenburg que cette facétie manque de^goût, il répliquerait :

— Manquer de goût ? Elle sent le pétrole !

Un jour deux fonctionnaires arrivent à

HINDENBURG

son quartier général, venant de Berlin, Il leur fit un accueil glacial, puis les invita à faire un tour dans son auto. Il les conduisit ainsi directement sous le feu des lignes russes. Tout d'abord les fonctionnaires n'osèrent pas protester, mais quand les balles commencèrent à siffler plus fort, ils prièrent le général de faire arrêter Fauto.

— Tout à fait impossible, déclara le général, et, imperturbable, il donna ordre de continuer à avancer.

Peu après cependant, comme la situation devenait extrêmement dangereuse, il pensa qu'il ne devait pas s'exposer lui-même et il fît revenir l'auto vers le quartier général.

Quelques jours plus lard, on lui proposa de Berlin de faire donner aux deux fonctionnaires la croix de fer de première classe poiu" belle conduite au feu. Il fallait son approbation. Il la refusa en écrivant en marge de la proposition :

— Je n'accorde pas mon apostille ; je ne décore jamais ceux qui ont eu du courage

SILHOUETTES ALLEBIANDES

malgré eux et qui sont au feu parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement.

On dit que le Kaiser qui avait intérêt à décorer les deux fonctionnaires passa outre et ne tint nul compte de la boutade de Hindenburg.

Pendant la terrible bataille qui fît rage autour de Tannenberg, en Prusse orientale, Hindenburg attendit, sa montre sous les yeux, Tarrivée d'un aviateur qui lui apportait des informations sur les positions russes. L'aviateur était en retard exactement de deux minutes. Hindenburg le fit arrêter.

Un officier a raconté qu'à un dîner à l'Etat-major de Hindenburg, on discutait un soir des actions que l'on accomplit dans certaines circonstances. On demanda au général ce qu'il faisait quand il était nerveux.

— Je siffle, dit-il.

— Mais, dit quelqu'un, je ne vous ai jamais entendu siffler.

HINDENBURG

— Eh bien ! c'est que depuis le début de la guerre, je n'ai jamais été nerveux.

Hindenburg avant la fin de la guerre sifflera.

Un jour il est conduit au palais impérial par un chauffeur — un noble embu&qué. La course faite, le maréchal se tourne vers son conducteur et lui met cinq marks dans la main.

Le noble embusqué balbutie : « Vous ne me connaissez pas, maréchal, je suis le baron von X... Nous avons chassé ensemble l'hiver dernier. »

Von Hindenburg de répHquer, d'un ton tranchant :

— Jeune homme, quand on fait le chauffeur, il faut en accepter les obligations.

Un critique militaire italien (sans doute M. Gatti, auteur d'articles fort bien faits dans le Corriere délia Sera) s'était permis d'exphquer un jour que le maréchal de Hindenburg n'avait peut-être pas tiré tout le parti possible d'une manœuvre exécutée par ses

SILHOUETTES ALLEBJANDES

troupes. L'Italie n'était pas encoire sortie de sa neutralité. A quelque temps de là, le critique reçut un paquet qui contenait un petit bâton de maréchal et un billet ainsi conçu :

Mon cher camarade,

Vous n'êtes qu'un jeune capitaine, mais vous vous seriez bien mieux tiré d'affaire qu'un vieux général comme moi. Je vous envoie donc mxna. bâion de commandement. Commandez vous-même s'il vous plaît.

HlND(Q<IBUU6.

Hindenburg déteste les Autrichiens ; ne nous étonnons pas de le voir exercer sa verve à leurs dépens. Un jour, un général autrichien se présente à lui, s'incline, se confond en amabilités et commence :

— Maréchal, j'ai bien l'honneur...

— Oui, interrompit Hindenburg, vous avez l'honneur et moi j'ai la peine. Maintenant allez droit au fait.

Le général autrichien dut désormais faire attention aux formules courantes de sa.

conversation.

HINDENBURG

Orgueilleux, le maréchal l'est. Il entend qu'on célèbre pour les générations à venir sa gloire et son génie et, au mois de juillet 1915, prévoyant la chute prochaine de Varsovie, il chercha quel historiographe il pourrait bien rendre témoin de ce fait important. Il adressa au Suédois Sven Hedin cette invitation télégraphique :

« Hâtez-vous, si vous voulez arriver à temps pour cet événement historique. »

Le Suédois que des besognes multiples entreprises pour le compte de TAlIemagne ont comblé d'argent se hâta de se rendre à cet appel.

Il convient, n'est-ce pas, que les peuples futurs puissent connctître le maréchal au moment de son apogée. Hindenburg a compris cela, et il a trouvé le temps, parmi toutes les difficultés de la campagne de Pologne, d'accorder quelques séances à un peintre mandé spécialement. Ce peintre, un nommé Eugène Hersch', a conté à un journahste de Charlo,ttenbourg quelques-uns

SILHOUETTES ALLEITANDES

des propos tenus par le grand homme pcaidanl sa pose. Le maréchal ayant émis Tidée que la faculté d*oubli est une des plus précieuses pour Tartisie, le peintre fit des réserves ;

— ^Votre Excellence, qui est elle-même le plus grand des artistes, n'oublie jamais rien, mais pense toujours à tout.

— Vous comparez la stratégie à Tart, répondit Hindenburg. On croit communément que la stratégie n'est pas un art, mais c'est peut-être le plus difficile de tous. Il n'y faut rien oublier, en effet, et pourtant que d'éléments dont on doit tenir compte et quelle responsabilité !

Puis le maréchal ajouta :

— Je suis de la Prusse orientale, et c'est mon propre domaine que je défrads contre l'ennemi.

A propos des domaines du maréchal, un député à la Douma a révélé une bien curieuse histoire.

Le maréchal était propriétaire en Russie-

H1M>ENBURG

AioTs <ïu'il eommandait l€s troupesqui péftétraient <΀ la Prusse orientale eti Russie, il réussît à vendre sa propriété située sur ie Volga. La lîquîdalioîi s'opéra par Tintermédiaîré d'un fonctionnaire du ministère de l'Intérieur russe. Ce qui est plus étrange, c'est que le fonctionnaire a fait parvenir l'argent produit par la vente au quartier général du maréchal. Le député à la Douma voudrait savoir — et bien d'autres avec lui — comment le gouvernement a pu tolérer une pareille transaction.

Le maréchal espère-t-il aller reconquérir sa propriété ?

En attendant, il sait fort bien, tout comme le fils de son maître, le Kronprinz, comme son compagnon du front ouest, le général von Kluck, piller un château et s'approprier le bien d'autruî.

Le journal Vetchernee Vremia a publié un édifiant récit qu'il tenait du gérant des propriétés foncières que le comte Sviatopolk Czetwertynski a en Pologne. D'après ce

récit, la femme de Hindenburg, qui accompagne son mari en qualité de sœur de charité, aurait pris une part active au pillage du manoir de la famille Czetwertynski et après en avoir emporté les objets précieux, elle aurait elle-même donné Tordre d'incendier le château.

Le maréchal n'oublie pas qu'il aime les chiens. Il vole ceux qu'il trouve à son goût et il y a quelques mois un petit convoi de dogues polonais partit de son quartier général pour se rendre à Hanovre. Un officier d'ordonnance de confiance accompagnait les bêtes ; il était porteiu' d'un laisserpasser spécial que le maréchal avait signé lui-même. Le vieil original du café des Tilleuls se monte un chenil à bon compte.

Le maréchal a reçu à ses quartiers généraux plusieurs journalistes, professeurs ou docteurs qui devaient ensuite proclamer au monde ce qu'ils avaient vu. Le professeur Hugo Vogel passa six semaines avec le maréchal.

iONDENBURG

« HindeAburg, dit-il, approche de ses soixaate-dtx ans. Il a conservé une santé de fer. Il dwi très irrégulièrement, consacre parfois des nuits au travail et se repose au hasard quelques heures dans la journée. Il a les yeux bleus, assez petits, très enfoncés, et presque pas de sourcils. Sur la paupière droite une forte verrue ; une autre pfais petite siu* ia joue droite. Sa manière d'être respire, avant tout, le calme et la simplicité* Le menu <k ses repas est des plus simi^es : des légumes, avec im petit morceau de viande bouillie. Oonune boisson, un wrre de bière ou un vin léger. »

Mais qm n'entend qu*une cloche n'entend qu'un son. Les historiographes du maréchal — chose curieifôe — se contredisent.

M. Paul Goldmann (qui fut jadis correspondant de la Gazette de Frmiclort, à Paris) a publié dans la Nouvelle Presse de Vienne un récit d'une visite aux quartiers généraux de HindenbiETg :

« Hindenburg donne une impression de

SILHOUETTES ALLEAiANDES

force et de santé. A table, il apprécie les mérites d^une bonne bouteille ; il vide sa coupe de Champagne d'un trait et ses jeunes officiers déclarent qu'ils ne sont pas de force à en faire autant que lui.

« La tête paraît petite en comparaison de la stature générale, mais c'est bien la tête est caractéristiquement allemande et rappelle les images d'un Holbein ou d'un Albert Durer. »

Un autre visiteur avoue candidement que le maréchal passe trois heures à dîner, discutant sur la sorte, la qualité de stimulants variés servis à sa table, depuis le vin des hors-d'œuvre jusqu'au bock et au cognac du café.

Le maréchal est-il abstème et tempérant, est-il au contraire un fervent de la dive bouteille ? C'est une question que ses visiteurs n'ont pas été capables de trancher.

Mais cela n'a pas empêché l'admiration du peuple pour le « vieil homme des Lacs ».

On a dit que ses beuveries incessantes

HINDENBURG

avaient provoqué de terribles accès de goutte et qu'il dirigeait, si d'aventure il se rendait à l'arrière des lignes, les opérations d'un très prosaïque fauteuil à roulettes.

Quand on sut en Allemagne que l'idole avait la goutte, les vieilles dames, les écolières, les herboristes, les docteurs, les pharmaciens et les chimistes écrivirent au maréchal pour lui conseiller un régime.

Chaque Allemand avait pour le héros un remède merveilleux qui avait prouvé son efficacité dans le cas d'un être cher. Nombreux furent ceux et celles qui jugeant qu'une lettre et des conseils n'étaient pas suffisants adressèrent au maréchal le remède lui-même, des pilules, des comprimés, des lotions, des linimenls, des sirops et des cachets. On dit qu'un jour il arriva à Lodz, à l'adresse du maréchal, un wagon surchargé de toutes ces drogues.

Mais la popularité du maréchal lui vaut autre chose que des remèdes. Les petites téléphonistes de Kœnisberg lui envoyèrent

des chaussettes accompagûées de vers qui se traduisent ainsi :

Cette paire pour Monsieur von Hindenburg,

Pour le cas où ses bas seraient troués, n pourra avee ces chfAusscfttes d'amour bien allemandAC Plonger plusieurs milliers de Russes dans les lacs

Et en courant après enx Porter ces chaussettes à travers tonte la froide Rusaie^

Espérons que les chaussettes valaient mieux que les vers.

On dit qu*une fois, on fit parvenir au maréchal une lettre qui avait comme seule suscription ces mots : « A l'homme le plus populaire de toute l'Allemagne. » Pendant ce temps, à Berlin et dans les grandes villes, les chapehers lançaient le chapeau Hindenburg, les confiseurs le bonbon Hindenburg, les bottiers la bottine Hindenburg.

A Berlin, au mois de septembre 1915, un nouveau pont fut baptisé pont Hindenburg.

A Posen, on a décidé la création d'un musée Hindenburg qui conservera tous les souvenirs se rapportant à l'activité du mare-

irofl)ENBbR^

chai. A Berlin, dès janvier 1915, on publia à l'adresse des jeunes filles un avis les priant de s'abstenir de tout envoi de lettres de félicitations et d'aidmiration à Hindenburg. On vendit partout des bibles portant sur la couverture un portrait colorié de Hindenhwrg. On publia des biographies de Hindenburg, des livres de poésies dédiées à Hindenburg. Les universités et les sociétés de gymnastique relurent avec enthousiasme membre honoraire. Il y eut des cigares Hindenburg, des assiettes Hindenburg, des cravates Hindenburg. Tous les papetiers affichèrent dans leurs vitrines des portraits de Hindenburg ; il s*est vendu des millions de cartes postales représentant Hindenburg. On put même lire, dans le n* 41 de la Wochenschau d'Essen du 9 octobre 1915, Fannonce suivante : « Papier tue-mouches Hindenburg, sans rival. »

Pour couronner tout cela, un auteur inspiré fit paraître un volume racontant la triomphale entrée de von Hindenburg dans

Londres, à la tête des armées allemandes {???). Ce livre a eu un succès si considérable qu'il a fallu en faire de nombreuses et successives éditions.

Hindenburg a fait pâlir la popularité du Kaiser, la popularité du Kronprinz. Du reste le Kaiser lui-même a tenu à participer à la fabrication de cette gloire nationale.

Il a rencontré Hindenburg au château de Posen ; l'impératrice était présente et elle a fait un instantané de cette réunion historique. La photo a été publiée par tous les journaux illustrés allemands. Elle représente Hindenburg devant le château ; l'empereur est à ses côtés qui le regarde avec admiration. A cette époque le Vossische Zeitung publia le paragraphe suivant :

« Après un long silence, le nom de Hindenburg est de nouveau dans toutes les bouches. Il y a eu partout une grande joie et on a arboré des drapeaux. Les gens disaient pleins d'espérance : « C'est un commencement. )) Hindenburg est une fois de

IIINDENBURG

plus au travail. Personne plus que Hindenburg ne possède Tamour du peuple. »

Le Kreuz Zeitung publia ce dithyrambe :

« Ainsi notre Hindenburg a appris quelque chose du Grand Frédéric, quelque chose du terrible Napoléon et encore quelque chose du clairvoyant Moltke, et, avec cela, il est tout bonnement Hindenburg et garde son entière personnalité. On trouve dans ses actes cette âme qu'exprime son regard et que Ton admire dans tous ses portraits.

C'est en même temps un homme et un che«f .

Comme Luther et Bismarck, il est taillé en bois de chêne. »

Dernièrement le bruit courut que Hindenburg était en disgrâce : sa haine des officiers de salon et des princes touche-à-tout lui avait fait demander le renvoi du Kronprinz du front de Touest. Le fils de Guillaume lui en a gardé rancune.

D'autre part, le Kaiser a été offusqué de certaines manières d'agir du maréchal. Le Berner Tagwacht ajoute que le désaccord

est survenu lorsque le maréchal a proposé de faire une paix séparée avec la Rifôsie.

Un Suisse revenant d'Allemagne a déclaré à un réd^^eiu' d'JR Dovere, de BeUinzona, que le culte diminuait parce qu'on trouvait, aussi bien dans les mâlieux militaires que dans le peuple, que le maréchal n'avait aucun souci des existences humaines et que ses victoires revenaient cher au sang allemand.

Tous ces racontars semblent bien exagérés et ne méritent que peu d'attention.

Une anecdote plaisante le prouve. On a érjigé sur la place qui s'étend devant le Reichstag, non loin du monument de Bismarck, une colossale statue du maréchal où ses fervents admirateurs peuvent, en versant des oboles tarifées d'avance, planter des clous, pour se conformer à une tradition séculaire en Allemagne, La statue a douze mètres de hauteur. Elle fut inaugurée le 27 juillet 1915, M. de BeUimann-Hollweg,

HINDENBURG

l'homme du chiffon de papier, prononça un discours :

L'homme qui possède Tamour de ses soldats a aussi celui du peuple. En lui s'incarne l'héroïsme de l'armée, le succès des chefs. Hindenburg est pour nous le coup d'épée et le coup de marteau, le défenseur et le conquérant. L'Empereur a dit ce que nous lui devons : une gratitude éternelle. Grâce à l'Empereur, nous pouvons accomplir aujourd'hui une œuvre de bienfaisance sous les yeux de Bismarck. Crions : Hourrah I pour l'Empereur, notre chef psuprême dans cette guerre, et que le Dieu des armées le conduise de victoire en victoire I

Après ce petit discours, la sœur du Kaiser planta le premier cloîi, puis la maréchale, la sœur dé charité du manoir des Czetwertynski, enfonça, sans crainte de l'envoûter, un clou dans le corps de son mari ; les enfants d'Hindenburg firent de même. A sept heures du soir, la statue avait déjà vingt mille clous. Ces clous, on les achète au bénéfice de la Croix-Rouge allemande ; le clou d'or vaut cent marks, le clou d'argent cinq marks, les vulgaires clous -

de fer s^obtienneut pour un mark la pièce.

Dès lors les journaux allemands n'ont pas cessé de publier quotidiennement des informations sur les dous de la statue d'Hindenburg. Nous savons ain&i appris que la recette grossissait, que ia Kronprâisessm était venue enfoncer des clous d'or, que ses entants plantèrent des clous d'argent portant leurs noms royaux, que les germanoaméricains firent une dépense de dix mille francs pour garnir de clous un des éperons. Mais nous avons aussi appris (c'est la Gazelte de Voss qui nous renseigne) que les voleurs berlinois guignent les clous d'or.

La Gazette de Voss a publié Taoïtrefilet suivant : « Afin que les amateurs peu patriotiques ne volent pas p^idant la auk les clous d'or et d'arg«it enfoncés dans la statue, il a fallu instituer un service spécial de garde sur la place Royale. En outre, on a décidé de renforcer les palissades qui entourent la place. Les voleurs ne respectent même pas ce qu'il y a de plus respectable. »

UlNOËNBtfflG

C'^st mk sve4j^ Les vole«irs asA taoché à te. statuiS Au Véeil homme des Lacs.

Mais ia âUtue n'^ çfi^ r^dUié tous les sulf rages. Il s'est trouvé des AU^obdfids pont la tdroavM* ttop u koksBale » et elle ue se garait pas rapideioeat de :sa carapace de clous. Oa a donaé congé aux enlaots, aux sDldâ^tei pour certaines loccasikms, (m a fait jouer devant son socle des mu^ues, on a installé le soir des projecteurs qui l'inondent de lumière, mais les amateurs sont rares. La statue n'est 'pas un succès. Elle a coûté 125.000 francs à ériger ; pour couvrir de tels frais, il faudrait un enthousiasme extraordinaire. L'enthousiasme est très tiède.' On va même jusqu'à dire que les clous d'or vendus au tourniquet ne sont point d'or, qu'ils sont simplement dorés.

On comprend, il faut le reconnaître, l'engouement des Allemands pour Hindenburg :

leur seul général qui ait réellement accompli quelque chose depuis le début de la guerre. Ce n'est pas Napoléon, certes, mais

c'est un chef capable, un stratège habile, et ce qui doit, d'après nous, lui être compté comme une qualité digne d'éloges, c'est que le vieil habitué du café des Tilleuls a , lorsque sa patrie fît appel à lui, oublié, en triomphant sans doute mais sans marchander son élan, les humiliations et les avanies qu'un empereur, orgueilleux et vain, ne lui avait pas épargnées.

MACKENSEN

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