LE MARÉCHAL AUGUSTE VON MACKENSEN
Si le maréchal von Mackensen n'avait pas été amoureux, si, à la mort de sa première femme qu'il aimait très tendrement, il avait eu le goût de se mêler aux officiers fréquentant la cour de Potsdam, il serait devenu très certainement le chef incontesté du militarisme allemand ; mais lorsque sa femme Doris von Hom mourut, von Mackensen, déjà fort réservé, devint mélancolique et hypocondriaque. Il évita les réunions mondaines, ne chercha jamais à briller dans les cérémonies officielles et goûta loin du faste et des grands honneurs le calme de la vie qu'il voulait mener.
Le maréchal est un homme silencieux qui
n'aime pas prononcer deux paroles lorsqu'une seule est nécessaire et qui compte au nombre des calamités les importuns qtiî questionnent à tort et à trav€srs et les journalistes qui, pour le moindre prétexte, écrivent des articles sensationnels, se piquant -de faire d'importantes ou curieuses révélations. Des interviews de Mackensen, il n'y en a pas. Von Hindenburg, malgré sa brutalité et son humeur fantasque, consent parfois à révéler au public par llntermédiaire d'tm correspondant de guerre ce qu'il fait, ce qu'il pense et sur quoi il base ses espé*rances, von Mackensen demeure coRfiiïé dans sa sauvagerie. It reçoit d«es ordres et îl obéil. Il commande et il veut qu'on l'obé^ isse. Sur tout cela, le silence doit régner.
On doit lie laisser dans l'ombre. H est taciturne et il Fadmet.
Moins âgé que Joffre, Cadoraa et von Hindenburg, il a soixante-six ans. I! naquit le 6 décembre 1849, à Hans Leipiurtz', près die Schmieldeberg, dans le roya'Mne ée Saxe.
MACKENSEN
Son père a'élâit qu'un modeste propriétaire {yrovÎBcial, soucieux de conserver une vie p^sible, k)in du bniil, ne rêvant pour son âls qu'une existence comme la sienne. Le îeuQe Aiigustet dont la famille n'était pas iK)Me, put croire pendant toute sa jeunesse qu'il vivrait tranquillement dans le petit domaine paternel. II ne {«^voyait pas que, naalgré sa naissance bourgeoise, il oserait entrer dans l'armée où ne pouvaient conce»voir de l'ambition que les jeunes gens pouvant faire sonner devant leur nom le van aristocratique.
Mais à vingt ans, le- jeune Auguste Mackensen accomplit son année de service militaire dans la garde du second corps de hussards, un des corps les plus fameux d'Allemagne.
Aussi k»rsque la guerre entre TAHemagne et la France éclata ^ 1870, Amguste Mackensen n'était qu'un blanc-bec de vingt et mi ans n'ayant jamais suivi le moindre cours de Fune de ces écoles militaires dont
sortaient bon nombre de ses camarades. Son expérience consistait en une année environ de présence sous les drapeaux et cette expérience était bien peu de chose puisqu^il escomptait une libération prochaine, les diplômes qu'il possédait Texemptant de faire deux années supplémentaires.
L'ouverture des hostilités le trouva wacht" meister, quelque chose comme caporal chez nous. Mais il donna vite des preuves d'une habileté remarquable, d'un courage toujours soutenu et surtout d'un esprit plein de l'essources, comprenant toujours ce qu'il fallait faire. Le stratège se révélait déjà chez le jeune homme. Il se distingua dans différentes missions d'éclaireurs dont il fut chargé et qu'il mena presque toujours à Lionne fin.
Le 5 août 1870, il reçut l'ordre de prendre le commandement d'un petit détachement de hussards et d'aller faire en hâte une reconnaissance dans les environs de Worth où se livrait alors une grande bataille. Mackensen
MACKENSEN
n'ignorait pas la difficulté de Tentreprise et c'était la première qu'il tentait. Il s'éloigna, atteignit les faubourgs de Worth, découvrit que, sur la rivière, le pont donnant accès au village avait été détruit. Seules, les piles du pont étaient demeurées debout. Mackensen non sans difficulté parvint à se glisser d'une pile à l!autre et à pénétrer en se dissimulant dans le village. Il le trouva occupé par des zouaves. Découvert, il fut assailli par un feu nourri et il put croire que sa dernière heure était arrivée. 11 s'échappa néanmoins, retraversa au milieu de mille dangers la rivière et rentra dans les -lignes allemandes.
A Toury, le 5 octobre, le prince Albert de Prusse demanda des volontaires pour accomplir une reconnaissance qui laissait prévoir la mort de ceux qui la tenteraient.
Mackensen répondit à l'appel. Quelques soldats se présentèrent. Auguste Mackensen fut placé à la tête de quatre d'entre eux et la petite troupe partit. Mackensen pénétra dans les lignes françaises, y observa ce qui faî-
sait Tobjel de sa misskm. Pour revenir, les cinq hommes de la petite troupe se si^rèrenl. Le jeune wachtmeisler crut biea qu'il ne rejoindrait jamais ses lignes : il dut se cacher dans des huissons pour éviter des patrouilles de cavaliers français.
Un peu phis loin, il tomba dans une bandé de paysans soupçonneux, il parvint à dissimuler son casque prussien sous «on mouchoir et il murmura habilement quelques mots français qui donnèrent le chaoage aux paysans. Les paysans s'éloignèrent. Ah î s'ils avaient pu savoir qu'ils venaient de se montrer stupidement crédules, Mackensen n'aurait pas cootnmandé, en 1915, l'armée d'invasion «qui écrasa la Serbie.
Mackensen était jeume. Pour avoir triomphé de tant de dangers, il eonçut soudain un orgueil immense. Il perdit toute prudence, et quelques minutes après avoir si heureusement évité d'être fait prisonnier par les paysans^ il rencontra un sirfdat Irançais.
Cette fois, au lieu de chercher dans la fuite
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le salut OU au lieu de tenter de vouloir jouer au plus fin, le Jeune natif badois cria de toute la force de ses poumons :
— Vive la Prusse !
Ces trois mots prononcés, il se mit à courir éperdument. Le soldat français tira ; au bruit de la détonation d'autres soldats accoururent et il semblait bien que l'histoire allait mal finir pour Macken^en. Non ! il parvint à s'échapper sans une égratignure et à regagner les lignes allemandes.
Le même soir, l'audacieux éclaireur était récompensé par une invitation à dîner à la table du prince Albert de Prusse et, quelques semaines plus tard, il était décoré de la croix de fer.
Le jeune Auguste Mackensen n'avait pas encore épuisé la série des aventures que lui réservait le destin. La plus dramatique fut celle qui se déroula à Dannemois un peu plus tard.
Un sergent du 2* hussards, nommé Bliesne^ ayant vu tomber son lieutenant — von
Hora — ÛAns un oombai awc un détache* ment de saldâts français, rallia quelque hussards, parmi lesquels Mackeaseii. Les hussards chargèrent la position canemie afin de venger la mort de wm Hûm. La charge les conduisit dans le village de Damiemofô où se produisit un corps à corps acharné.
Le combat eut lieu dans les mes^ dans ies champs, se prolongea dans tes vignes.
Mackensen revint sain et sauf de cet enga- ] gement meurtrier.
Il revint sain et sauf et le combat eut une suite heureuse. Quelques années plus tard, le Jeune Mackensen s'éprit d'amour pour là sceur du lieutenant von Horn, dcmt il avait voulu venger la mort, et il épousa la jeui»
fille.
Après avoir marché avec les armées allemandes sur Paris^ après avoir vu GuillauBse de Prusse couronné Empereur allemand, Mackensen pouvait retrouver la paix du domain^ paternel. Il quitta l'uniforme et retom^na à ses études interrwnpues ; ii sui-
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vit les cours de l'Université de Halle. Mais sa carrière n'était plus à choisir, il ne pouvait hésiter désormais sur le choix de ce qu'il allait faire. En 1873, il revint endosser son uniforme et rejoignit son ancien régiment de hussards. Il fut fait un peu après adjudant de la première brigade de cavalerie et tint garnison à Kœnigsberg.
Il fit donc à cette époque connaissance des régions où il devait venir combattre au cours de l'hiver 1914-1915.
En 1878, il fut promu premier lieutenant et, deux ans plus tard, il fut admis à faire partie de l'Etat-major.
Dès lors, son avancement est régulier : il est capitaine en 1882 ; en 1887, commandant d'un escadron de dragons caserne à Metz.
Il est nommé major en 1888. En 1893, il est colonel de son ancien régiment, les hussards deja Garde. Après avoir été promu général de brigade en 1899, il fut anobh. En 1903, Dantzig le vit major général. Depuis cette année jusqu'au début de la guerre, il eut
encore une nouvelle promotion : il fut nommé général commandant le 17'* corps d'armée, en garnison à Dantzig. Auguste von Mackensen a la passion des chevaux et il:
se plaint fréquemment que l'Allemagne pense trop aux gros canons et pas assez à la cavalerie. Il voudrait toute la gloire pour les hussards, dont il a toujours gardé l'uniforme sur lequel il épingle la croix de fer gagnée en 1870.
Quand le Kronprinz, après son extraordinaire voyage en Extrême-Orient, fut, sans doute parce que Guillaume son père était peu satisfait de sa conduite, nommé à Dantzig, garnison triste et redoutée, regardée un peu comme un exil, il se trouva sous les ordres de von Mackensen (1). L'héritier du trône fut traité avec beaucoup de déférence,, mais il put constater que les arrêts de rigueur ne sont pas de vains mots. Von Mackensen fit comprendre au Kronprinz que les
(1) Le Kronprinz, pages 153, 154.
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hussards de la mort sont un corps d'élite et qu'il devait, non pas se plaindre d'en faire partie à Dantzig, mais au contraire remercier Dieu et le Kaiser d'y avoir été affecté. Dieu et le Kaiser ! Von Mackensen les craint tous les deux et s'il n'a pas été à
Polsdam faire assaut de courtisanerie, il a assez fait dans sa vie pour montrer qu'il a
X>our l'empereur le culte le plus grand. Quant
à ses sentiments religieux, ils sont connus
de tous. Il est croyant, pratiquant, et le
voilà, depuis octobre 1915, chanoine de la
cathédrale de Mersebourg. C'est Guillaume
qui a conféré au maréchal ce titre qui est
d'autant plus beau qu'il est accompagné
d'une rente annuelle de quarante mille
marks.
Von Mackensen a trois fils et une fille de son premier mariage avec Doris von Horn, sœur du lieutenant tué à Dannemois. En 1908, il épousa en secondes noces Léonie von Oi^en.
C'est un des rares grands chefs alle-
inands sortant du rang. Aujourd'hui son image est dans toutes les maisons allemandes et il partage avec von Hindenburg ridolâtrie de la populace allemande. Dernièrement encore le Txgliche Rundschau se faisait Tinterprète de cette popularité.
II disait notamment : « Le maréchal von Mackensen qui, comme son célèbre prédécesseur Blûcher, porte l'uniforme des hussards et est animé du même esprit impulsif, a mérité à un degré encore plus grand la vénération générale et la gratitude. Il a gagné les sympathies de toutes les classes populaires. Sa personnalité se révèle parmi toutes celles des autres chefs et s'approche de celle du héros national von Hindenburg. Naturellement la tâche qu'il doit accomplir actuellement est pleine de difficultés de toutes sortes, mais nous avons pleine confiance que le maréchal se montrera égal à sa tâche et qu'il remportera une nouvelle série de victoires, cette fois-ci en Serbie. »
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Et en effet, il fut victorieux en Serbie, mais ses victoires ne sont pas glorieuses.
Ce fut une lutte d'un Titan contre un pygmée et le pygmée fit des prodiges de valeur. Von Mackensen fut légèrement blessé. Avant d'entreprendre la campagne contre la Serbie, il séjourna à Temesvar, en Hongrie méridionale, et il n'y a pas laissé d'excellents souvenirs. Il s'y comporta comme s'il était en pays conquis. Le lendemain de son arrivée, notant que les prix de tous les articles de nourriture étaient extrêmement élevés, il publia un ordre fixant des prix maximum, beaucoup plus bas que ceux fixés précédemment par le gouvernement. On lui fit observer que son ordre était illégal, Temesvar étant en Hongrie et somnis aux lois hongroises.
Mackensen répondit simplement : « Je suis sûr que les habitants et les soldats qui sont dans cette ville et dans la zone, sous mon commandement, préféreront avoir leurs vivres à des prix bas, bien qu'illé-
gaux, au lieu de les avoir à des prix chers, mais légaux. »
Les marchands essayèrent à leur tour de le faire revenir sur sa détermination, en luiexposant qu'ils avaient payé de plus hauts prix pour leurs marchandises que ceux qu'il fixait pour la revente.
« Pas un mot de plus, répondit-il, ou je vous fais tous mettre en prison, »
Le général, suspectant particulièrement l'élément serbe de la Hongrie méridionale, fit venir tous les prêtres serbes à Temesvar, et leur défendit de sonner les cloches de leurs églises. « Ces cloches, leur dit-il, ont sonné récemment sur des tx)ns si différents que je ne suis pas bien sûr que leur langage n'est pas compris par Tennemi. »
Ces histoires et d'autres encore furent révélées à la Chambre hongroise par un député mécontent, mais ce parlementaire trop difficile ne convainquit pas ses collègues. L'un d'eux, après le discours, fît cette proposition :
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« Nommons von Mackensen p ministre, on aurait alors quelque cha voir l'ordre restauré dans le pays. »
Mais les députés n'ont pas relevé I tade satirique, car il y a de la craint leurs cœurs et la crainte est parfois I mencement de la sagesse.