EMILE BOUTIGNY
Sa mère, veuve de bonne heure, attend impatiemment le moment où elle pourra mettre au collège Emile déjà insupportable, turbulent à l'excès, en continuel gambade. L'appartement est trop étroit pour cet être d'expansion et d'indépendance. Il lui faudrait le grand espace, l'air libre pour s'ébattre à son gré.
Il fait songer à cette exquise et rare et si vivante suite de Saint-Aubin en laquelle, sous ce titre : C'est ici les différents jeux des petits polissons de Pains, le maître a gravé de si spirituelle façon les amusements des enfants de la rue.
On le fait entrer au collège Chaptal, enfin! Mais là, malgré les remontrances maternelles, le conseil de gens posés, les punitions des professeurs, l'élève Boutigny indiscipliné mord peu au travail, toujours au dernier rang de ses camarades de classe. Une seule étude l'attire, il s'y montre assidu, le dessin. A rencontre de ses autres collègues du collège, son professeur, le vieux père Noël, est enchanté des progrès et de l'intelligence du gamin : « Ce sera un artiste! » disait le bonhomme.
A dix-sept ans, il va à l'École des Beaux- Arts et tombe sur le plus neutre, le plus édulcoré des maîtres : Cabanel, ce peintre savonneux, au caractère de verjus.
Fort heureusement pour lui, Boutigny ne retient de son enseignement que le dessin.
Mais voici la guerre. L'élève part : il fait son devoir jusqu'au bout, sans prendre, on le comprendra du reste, à ce rude apprentissage, le moindre goût pour l'état militaire. La paix signée, il faut vivre : les ressources sont maigres. Que faire? De la peinture? Sa capote de soldat est là dans sa chambre avec son har-
nachement. Il en habille un ami, peint un petit pioupiou, le vend facilement. Il en peint un second, puis un troisième que les marchands achètent. C'est ainsi que l'élève de feu Gabanel devient peintre militaire par nécessité d'abord, par goût ensuite.
Sa chambre est, aujourd'hui, un vaste atelier où cuirasses, casques, shakos, sabres, fusils, capotes, dolmans, selles et harnais évoquent, clans le plus bric-à-brac des ensembles, les gloires des époques abolies. L'Ecole des Beaux-Arts l'orientait vers la légende de sainte Agnès ou, tout au moins, le destinait au tableau de genre cher à la rue Laffitte, mais l'ironie du sort le force à peindre des soldats et à prendre pour motif de son dernier envoi au Salon ce passage des Mémoires de Constant :
Le lendemain du combat d'Ulm, V empereur visitant les ambulances, un militaire qui criait de toutes ses forces : « Vive V empereur ! » attira son attention. « Est-ce donc là tout ce que tu as à me dire? — Non, sire, je puis aussi vous apprendre que f ai, à moi, seul, démonté quatre pièces de canon aux Autrichiens, et le plaisir de les avoir enfoncés me fait oublier que je vais tourner de l'œil pour toujours. » L'empereur émit donna sa croix au militaire et lui dit : « Si lu en réviens, à toi V hôtel des Invalides. — Merci, sire, mais la saignée a été trop forte : ma pension ne vous coûtera pas cher. »
A toi, d'Esparbès!
Boutigny s'en est tiré à son honneur. Il a pris d'assaut une place parmi ceux qui, par vocation, ont assumé la tâche ingrate de peindre des uniformes et des héros obscurs ou dorés sur tranche.
C'est sa revanche à lui.
Henri Brispot.
HENRI BRISPOT
Petit, il découpe les fleurs du schall de sa maman; un peu plus grand, il détache, muni d'un canif, les jolis fruits peints sur la toile cirée de la salle à manger. La manie du dessin s'empare de lui : toute image lui est bonne pourvu qu'il la copie : le bruit de la plume grattant les marges de ses cahiers, qu'elle illustre du portrait du pion, lui chante à l'oreille une douce musique.
Et le percepteur de Mouy (Oise), son père, a, lui, l'horreur de l'état d'artiste.... Métier de fainéant! Il dit: Rapin! avec un accent méprisant, presque de dégoût, laissant tomber le mot d'un coin de bouche écœurée, amère.
— Alors, tu ne veux pas être notaire?
— Non, papa.
— Tu ne veux pas entrer au mi-nis-tè-re des fi»nan-oes?
— Non, papa.
— Tu veux être peintre? ajoute M. Brispot, ironique et décidé; eh bien ! lu le seras.
Il prend le volume d'adresses du commerce de Paris, s'arrête à la profession Peintre décorateur, et, au petit bonheur, tique sur un nom, le premier venu.
Le lendemain, voyage à Paris, accompagné de son fils portant sa malle; ils vont chez l'entrepreneur choisi. Absent, l'entrepreneur. Ils ne le rencontrent qu'à Ménilmontant, en train — sur un échafaudage — de peinturlurer de beaux ornements, ciel bleu, étoiles d'or, au plafond de la chapelle d'un couvent.
Le marché est vite conclu.
Brispot est apprenti décorateur. Il s'escrime aux rosaces, pioche le simili-marbre, copie les veines du chêne verni.
36 S 1 L H 0 ÛE T TE S D 'A R T 1 S TE S .
Cela ne peut durer longtemps.
Un lithographe qui eut ses dix minutes de célébrité, Lassalle, se prend d'amitié pour le jeune homme, va voir le père, le convainc, et ensemble, élève et professeur, font d'assez bonne besogne. Mais survient la guerre. Sac au dos comme les camarades, Brispot part. La paix conclue, il reprend ses pinceaux, envoie au Salon une nature morte — les poires de la toile cirée de Mouy lui tenaient au cœur. — Il est reçu! ! Son père ne veut pas le croire.
Il a conservé du passage au régiment un faux air de sergentmajor bon enfant et bien astiqué où se mêle l'allure bourgeoise d'un employé régulier, malicieux et sceptique.
Oh! l'œil qui observe, scrute, fouille, analyse et critique. Cet œil-là voit juste, soyez-en assuré. Une expression matoise s'y glisse parfois — c'est le reflet d'une pensée amusante que l'artiste traduit d'une façon alerte, en un dessin serré, dans une couleur reposée. Tels ces Chantres au lutrin qui firent son premier succès.
Sa voie était alors décidée. Nul n'a réussi comme lui certaines scènes de la vie de tous les jours. Ces spectacles de falotte humanité aux prises avec ses habitudes, ses petites vanités, il en fait de véritables scènes de comédie, où les caractères s'affirment de la plus spirituelle manière du monde. Cela repose des éternelles charges ecclésiastiques de Frappa, cher aux casernes, ou des cardinaux en baudruche soufflée de M. Vibert.
Je pense que M. Brispot a dû essuyer par deux fois les verres de ses lunettes lorsque — il y a quelques années — il lut dans le journal que la croix de chevalier de la Légion d'honneur était décernée à son fils Henri.
Henri Cain.