HENRI CAIN
Tous artistes, dans sa famille! Grand-père, père, frère.... Mais Henri, à l'encontre du grand-papa Mène, de son père et de son frère Georges, est artiste sous deux aspects différents. Peintre d'abord, et puis, homme de lettres.
— Une des deux professions doit nuire à l'autre, direz-vous.
— Henri attelle en tandem et sait fort bien conduire.
Seulement, la bête de brancards — pardon, la peinture, — s'est manifestée avec bonheur la première, tandis que la littérature — ■ le cheval de flèche — n'a remporté ses succès que plus lard et de façon imprévue.
Explication :
Henri Gain était auteur dramatique dès le collège, en cachette, de même qu'à ce moment heureux de la vie on est éleveur, mais éleveur de lézards verts ou de vers à soie, au fond de son pupitre. Plus tard, après sa sortie de l'atelier de Jean-Paul Laurens et de celui de Détaille, pendant qu'il est peintre de son état avoué, il ne cesse d'écrire des pièces de théâtre pour la musique — car il adore la musique — et il empile actes sur actes. Ce descendant d'animaliers, suivant sa destinée, avait sa fosse aux ours — tout comme notre cher Bergerat.
Mais les parents n'apprécient pas ce genre-là, fait pour mourir de faim, et voilà le jeune auteur forcé de mettre une sourdine à ses pipeaux. Il peint avec éclat son saint Georges, le Viatique dans les champs. Entre temps, il portraiture Léon Carvalho et son faux-col, le duc d'Aumale et sa goutte.
Il finit cependant par avoir raison des préjugés paternels, grâce à l'être qu'il aime le plus au monde, à son frère Georges, directeur actuel et réorganisateur du Carnavalet. Il lit une de
S / L If 0 CE T TE S D A R TIS TE S.
ses pièces dans un petit cercle d'intimes. Benjamin Godard, qui en était, prend le livret de la Vivandière ; plus tard, ce fut le tour de l'auteur de Marie-Madeleine, qui retient pour lui la Navarraise et Sapho, dont le grandissime succès doit être partagé en tranches, proportionnelles à l'effort de chacun, entre Massenet, Gain et la remarquable protagoniste, Emma Calvé. Widor n'est pas sans profiter de cette distribution de livrets avec les Marins de Saint- Jean. Jusqu'au pianiste virtuose Pugno, à qui on confie le soin d'enmusicailler un poème !
Tout le monde, aujourd'hui, veut des pièces signées d'Henri Gain. Ce levé-tôt, travailleur opiniâtre, remuant et qui trouve le temps d'aimer bien ses amis, n'y pourra suffire à moins de lâcher bride à l'un des deux chevaux. Les forces ont des limites, il le sait bien.
Vous rappelez-vous, Henri, ce jour où, sur la plage de Dieppe, vous vous êtes jeté à l'eau pour sauver un petit garçon qui se noyait? La mer était démontée. On vous a ramenés au bord tous les deux, au moment où vous alliez faire le définitif plongeon .
Ge jour-là, un gros monsieur décoré, ému et disert, voulait à tout prix vous marquer sa reconnaissance : il allait vous donner 100 francs, quand on lui dit votre nom. Il s'élance alors sur vous, qui étiez à peine remis de la terrible alerte, et vous dit, en serrant votre main :
— Merci, monsieur, merci! Je vous donne vos entrées au Vaudeville. Vous venez de sauver la vie à mon neveu ! —
Le gros monsieur décoré était Raimond Deslandes.
Carojus Duran