‹ Silhouettes d'artistes, avec portraits dessines par eux-memesChapitre 9 sur 68 · ALBERT BESNARD · texte numérisé non relu

ALBERT BESNARD

Ses débuts? Croquant de droite, de gauche, les spectacles qui s'offrent à son regard d'enfant, entre un père, peintre, qui mourût jeune, et une mère, élève habile de Mme de Mirbel. Un vieil ami se chargea de ses premières leçons, mais, amoureux déjà des couleurs, l'élève s'occupe des rubans de ses chapeaux de paille et suit pendant dix-huit mois l'Ecole des Beaux-Arts : le temps d'enlever d'emblée son prix de Rome. De ce passage par l'Art d'État cet humoriste a gardé au fond — rassurez-vous, très au fond de soi — une manière d'admiration pour le Mandarinat de l'Institut qu'il considère, comme un enfant, une crème bien sucrée dans laquelle il ne veut pas mettre le doigt.

Son temps fini, Albert Besnard quitte la villa Médicis et prend le chemin de Londres, qui devient bientôt son chemin de Damas. Sous l'influence de l'école anglaise, de l'ancienne école, son classicisme se transforme. Il lui fallait peu de choses pour le convertir; il aime toujours M. Ingres. Mais la convention et le froid le mettent mal à l'aise : son effort s'y paralyse, il va à la chaleur, à la lumière, à tout ce qui vibre. Il se ressaisit, il devient lui. Ses portraits de femmes sont d'une saveur et d'un charme subtils, troublants quelquefois, et l'empêcheront de « chanter la romance à Madame ». C'est qu'il les voit d'un œil trop pénétrant; il ne sait les peindre que pour lui et non pour elles, et la magie de ses couleurs, la virtuosité de ses reflets, la hardiesse de son dessin ne sont pas pour plaire aux éternelles amoureuses de feu Cabanel : mais il. s'en est consolé.

Avec ses allures de gentleman farmer aux confortables semelles débordant des bottines, sa barbe soignée, sa carrure tranquille, son regard aigu et qui sourit souvent, il est en dehors de toute coterie ou de toute tyrannie mondaine, quittant peu son home où son cœur et son art vivent en si parfaite communion.

Voyez l'ironique destinée de certains peintres :

Timoléon laisse tuer sous ses yeux son frère Timophane, tyran de Corinthe.

Tel fut le sujet qu'on lui donna à traiter lors de son entrée en loge!

Et tout cela pour aboutir au Flamenco et à ce triomphal et allègre portrait de la jolie laide Mme Réjane.

Enfin, pour affirmer une fois de plus la variété et l'inouïe souplesse de ce glorieux artiste — dussé-je encourir le reproche de vanité — je tiens à rappeler ici les extraordinaires et suggestives compositions dont il voulut bien accompagner le texte de Force psychique que je publiai, cela remonte déjà à une dizaine d'années, chez Ludovic Bachet. La tâche était ardue et faite pour rebuter les plus audacieux. Cependant, dans ce domaine du merveilleux, de l'improbable, le dessin du maître marcha à l'égal du rêve le plus stupéfiant, épousant les descriptions de l'auteur, le suivant, partout, pas à pas, donnant un corps à l'impalpabilité des visions les plus morbides, traduisant les convulsives transes du sujet, matérialisant l'impondérable, l'hystérique pensée qui s'en dégageait, à ce point de perfection, qu'on se demanda si le crayon du génial illustrateur n'était pas guidé par le fluide d'un Crook où d'un Richet?

Louis Bigaux.

S ILHO UE TTES D \i R T 1 S TES.

LOUIS BIGAUX

Décorateur

Grand, mince, le front découvert, éclairé par la lumière caressante de deux yeux noirs, absolument doux; dans la voix les intonations obligatoires, dans le geste, les harmonies nécessaires, tout ce qui fait l'apôtre, enfin ! Or, Louis Bigaux est un apôtre.

Changer l'ornementation de nos demeures d'un goût si déplorable, où la mauvaise Renaissance nous surplombant de ses faux caissons, le dispute au banal Louis XV dont les rocailles tarabiscotées servent de cadre à d'inévitables Amours joufflus de devant et de derrière, et peints par un Boucher de contrebande, se garer du fâcheux Louis XVI et de ses cartons-pâtes rehaussés d'or, où une génération de décorateurs pas maladroits, quelquefois, mais sans valeur personnelle, a trouvé sa vie, envahissant tout : salons, boudoirs, galeries de fêtes, salles de spectacle, cafés, n'est-ce pas là la mission et l'acte d'un apôtre... du goût?

Il a commencé seul sa tâche ardue, mais bientôt, une fois le signal donné, le mouvement s'est accentué : des adeptes sont venus, et, dans ce milieu d'artistes encore peu connus, grâce à d'importants travaux, de l'avis même de ceux qui se sont voués à cette nouvelle manifestation d'art ornemental, où il a dépensé le meilleur de soi, Bigaux a su garder la première place.

La base de son enseignement est la simplification des formes de la Nature pour les rendre architecturales. Il trouve qu'il ne fait jamais assez simple et a pris, il y a beau temps, en grippe, l'esthétique indigente, étriquée du meuble anglais, de ce funeste modem style. A ce propos, je l'attends à une manifestation nouvelle qu'il prépare avec la précieuse collaboration de son enthousiaste et docte ami Le Cœur.

Sans m'arrêter à ses travaux de l'Hôtel de Ville, je citerai, m'en rapportant bien volontiers à notre confrère le poète J. La Hore (alias : docteur Cazalis), à l'architecte Jacques Hermant, qui, tous deux, assidus de son atelier d'Aix, sont des fervents d'Art Moderne, les ingénieuses et étonnantes décorations qu'il

termine là-bas pour le grand hall de rétablissement thermal et ce très curieux plafond avec figure, de la salle d'exposition des photographies en couleurs des frères Lumière, à Paris. Voilà Bigaux, aujourd'hui, après de longs et laborieux efforts, arrive au but, protagoniste triomphant, avec des formules et un art bien à lui.

Le succès dépasse ses espérances et lui fait même forcer les portes des plus disparates sanctuaires.

Exemple :

L'année dernière, il avait terminé deux toiles décoratives de dimensions identiques quoique de sujets bien différents : l'une représentant un Saint Mathieu, destiné à la petite église de C..., en Normandie, l'autre commandée par une des plus jolies et des plus achalandées plumeuses exotiques dont le gazouillis pittoresque, l'esprit fertile et la gymnastique raisonnée se résument en un bel hôtel tout près de.... l'Arc de Triomphe. Cette dernière toile, d'une finesse de ton rare, est un sujet mythologique peu vêtu avec, autour, pour cadre, une éclosion spontanée et troublante de fleurs du mal. Bigaux, qui était à ce moment en Belgique, justement avec Jacques Fermant, architecte de l'Exposition de Bruxelles, donna l'ordre de livrer les deux toiles.

Quelques jours après, dépêche d'un élève lui annonçant une erreur d'expédition : le Saint Mathieu était livré à Paris et le sujet mythologique chez M. le curé de C...

Bien vite, le peintre affolé file en Normandie : la toile roulée est chez le garde-champêtre.

— Bemportez le portrait, dit le brave homme, M. le curé trouve qu'il n'est pas ressemblant.

De là, l'artiste vient à Paris, se rend à l'hôtel de la Madeleine non repentie, trouve le Saint Mathieu marouflé au fond de l'alcôve et la jolie pécheresse enchantée, qui lui dit :

— Fait-il assez bien, votre saint Antoine!

— Mais ce n'est pas un saint Antoine répond Bigaux, quelque peu troublé: pour le spécialiser, il faudrait lui donner son légendaire Compagnon.

— Il n'en a pas besoin ici, je vous assure, répondit dans le trille de son rire joyeux la croqueuse de perles fines.

Emile Boutigny.

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