T. CHARTRAN
A Paris, en son hôtel de la place des États-Unis, — il devait habiter là, — il est Américain. A New-York, dans le somptueux palais appelé YAstoria, où se trouve son studio, il est Français.
Car ce charmant homme, de parfaite éducation, à l'allure militaire et élégante, — je parlerai de l'artiste tout à l'heure, — fait une perpétuelle navette entre les deux capitales, sans compter de nombreuses stations à Londres où à Rome.
Chartran devait être magistrat — c'était du moins, le désir de son père, conseiller à la cour impériale de Besançon. Non! voyez-vous d'ici, Théobalde en rabat et coiffé de la toque? l'homme de tous les sports, — la bicyclette exceptée, il l'a en horreur, — tireur habile et dangereux, écuyer consommé, rendant la justice ou dormant sur son siège!
Il commence par être soldat — comme tout le monde — en 1 870. Puis, suivant sa vocation, il entre à l'Ecole des Beaux- Arts dans l'atelier du douloureux Cabanel : cela, en expiation, lui vaut le grand prix de Rome. Les mauvais jours sont finis, plus de copies au Louvre à quarante francs la toile, plus d'éventails à cent francs la douzaine, pour manger, pendant la grande dèche! Les commandes frappent à sa porte. Il devient bientôt un des décorateurs attitrés de nos monuments. Le sujet pompeux du concours qui lui valut en 1877 son admission au palais de la Trinita di Monte, YEntrée des Gaulois Rome, ne le désignait-il pas à l'attention de ces messieurs des Beaux-Arts? Toujours est-il que l'escalier de la nouvelle Sorbonne, le Salon des Arts à l'Hôtel de Ville, la Salle des mariages à la mairie de Montrouge, l'église de Champigny, l'Institut où on lui donne un plafond en attendant un fauteuil, sont couverts de ses œuvres décoratives et variées
Mais, où il excelle, c'est dans le portrait; de même que Curtius a son musée de cire, Ghartran s'est constitué à lui seul un véritable musée des souverains. Avant le dernier et si gracieux portrait de la jolie Mlle Duer, laquelle vient d'épouser son compatriote, le très riche M. Clarence Mackay, le maître a eu l'insigne honneur de tenir, sous les tyranniques exigences de la pose, le Pape Léon XIII, Roi, in partibus, du plus grand nombre de sujets, le doux et ferme Carnot, Président de la République française, et un autre président, celui des États- Unis, M. Mac-Kinley, qu'il peignit à Canton, en sa maison privée, pendant que télégrammes de félicitations, lettres, visites, signatures allaient leur train, sans souci de la séance : c'était avant le sacre de la Maison-Rlanche !
Ah ! ces Américains, great people !
A citer encore parmi les souverains du musée Chartran : Hamlet, sous les traits de M. Mounet-Sully, et Gismonda, déguisée en Sarah Rernhardt.
Cette vogue cosmopolite de notre compatriote a sa raison d'être : elle ne saurait surprendre que les aigris ou les envieux. Chartran est peintre, au sens propre du mot, et portraitiste doué d'un rare esprit d'observation. Je n'en veux pour preuve que le souvenir qu'il a laissé dans la mémoire de ses augustes modèles. Comme tous les vrais artistes, il est éclectique, enveloppant d'une même admiration les œuvres de ses amis Dagnan, Albert Besnard, Sargent.... Homme de cercle comme homme de sport, il fait aussi de la sculpture et, le cas échéant, devenant directeur de théâtre et acteur, au cercle, il monte et joue les pièces de ses amis. Toujours de belle humeur, c'est un boute-en-train infatigable, universel!
— Avant de retourner en Amérique, ne parle-t-il pas d'aller encore à Rome?
— Pour faire un autre portrait du pape?
— Certainement.
— Alors, de profil, cette fois?
— Vous l'avez dit, curieux lecteur!
Ulpiano Checa.
ULPIANO CHECA
(certes, lorsque Checa, venu de Colmenar de Oreja, quitta, j après six années, l'École royale des Beaux- Arts de Madrid, où le grand prix de Rome lui fut décerné à l'unanimité, il ne songeait guère qu'il deviendrait un animalier spécialiste à la façon d'Alfred de Dreux ou de John Lewis-Brown, obligé, malgré soi, de consacrer son art, son temps, sa vie à la peinture des chevaux exclusivement !
Il a fallu le succès étourdissant de la Course des chars, il y a huit ans, pour que le badaud parisien, dont il fut d'emblée un des favoris, le cataloguât comme peintre de bêtes — sans plus.
Cependant, des travaux importants, à Madrid, où il peint l'église Saint-François, avec son professeur Dominguez ; à Rome, d'où il envoie une grande toile très intéressante, YInvasion des Barbares; à Padoue, où il exécute superbement la fresque de Mantegna, le Martyre de saint Christophe; des études spéciales approfondies sur les mœurs, les costumes, sur la vie, enfin, des Grecs et des Romains ; des travaux importants sur la perspective, rien n'y fait. Il a beau se débattre comme un beau diable, le voilà peintre de chevaux pour toujours. Le cheval qu'il connaît à fond, heureusement, devient presque un cauchemar!
On n'échappe pas à sa destinée, bel hidalgo!
Et cependant, avec Alma-Tadema, en Angleterre, Gérôme en France, Checa est,- sans conteste, l'homme qui a le plus bûché, potassé l'architecture, les coutumes antiques : livres spéciaux, traités, documents de toutes sortes, il a tout étudié, approfondi, et pour arriver à quoi, je vous le demande? A peindre les congénères de Rossinante. C'est sa faute aussi! Pourquoi, ce joli homme, bouillant, plein de sève et d'esprit, est-il du pays de
Don Quichotte? Peintre centaure on l'a classé, peintre centaure il restera, à moins d'un miracle!
Car il en faut un pour l'affranchir de cette tyrannie chevaline. Le cheval forcé : le cheval à perpétuité!
Paris est ainsi fait, il revient rarement sur une impression première, et s'il revient, au prix de quelles difficultés s'obtient ce retour !
Checa peut se consoler. En somme, le cheval ne lui a pas porté malheur.
Peut-être, un jour, lorsqu'il aura publié son livre sur la perspective, — c'est cette année qu'il paraît, je crois, — Paris changera-t-il d'avis!
Mais alors, ne prendra-t-il pas Checa, cette fois, pour un architecte?
A sa place, j'aurais de la méfiance.
Gustave Colin^